Des travailleurs de l’automobile, des retraités et d’autres travailleurs ont partagé des déclarations exigeant que des mesures immédiates soient prises contre le responsable du syndicat United Auto Workers (UAW) qui a proféré une menace de mort contre Will Lehman, travailleur de Mack Trucks et candidat socialiste à la présidence de l’UAW.
Raymond Jensen Jr, organisateur de la région 9 de l’UAW, dont le profil Facebook affiche un insigne de campagne portant la mention « Je soutiens Shawn Fain », a publié la semaine dernière sur la page Facebook publique de Lehman une image générée par intelligence artificielle montrant le candidat ligoté et bâillonné, du sang coulant de sa bouche, tandis qu’un homme masqué pointe un fusil automatique dans son dos. Selon l’UAW, Jensen a reçu l’année dernière 202 000 dollars en salaire et autres dépenses. Au moment de la rédaction de cet article, ni Fain ni aucun membre du Conseil exécutif international de l’UAW n’a désavoué cette menace, et Jensen demeure sur la liste de paie du syndicat.
Lehman a dénoncé cette menace comme une tentative d’intimider l’opposition grandissante de la base à laquelle sa campagne donne une voix. Dans une lettre adressée au conseiller juridique de l’administrateur indépendant nommé par le tribunal pour superviser l’UAW, l’avocat de Lehman, Eric Lee, a exigé l’ouverture immédiate d’une enquête, la suspension sans salaire de Jensen, une condamnation publique de la menace par le syndicat ainsi que le renvoi de l’affaire au département du Travail et aux autorités fédérales.
Mardi, Lehman a publié une vidéo appelant les travailleurs à s’opposer à cette attaque.
Les travailleurs qui ont communiqué avec le WSWS ont dénoncé la menace de mort ainsi que le silence de la haute direction de l’UAW et de son siège national, Solidarity House.
Tanya, une travailleuse du complexe d’assemblage Jefferson de Stellantis à Detroit, a déclaré : « En tant que membre de l’UAW, je considère la menace publiée par Raymond Jensen contre Will Lehman comme irrespectueuse, incendiaire et horrible. Il faut faire quelque chose pour y mettre fin. Même si nous avons tous droit à la liberté d’expression, cela dépasse les bornes.
« Il n’est pas acceptable que les responsables de l’UAW puissent faire tout ce qu’ils veulent sans avoir à rendre de comptes. Les travailleurs en ont assez du syndicat et sont épuisés parce que nous avons l’impression que notre voix n’est pas prise en considération au moment de voter, ou que nous n’avons tout simplement rien à dire.
« Ce qu’a fait Jensen dépasse complètement les bornes. Si la situation avait été inversée et que le camarade Lehman avait fait une chose pareille, vous pouvez être certains que tout l’enfer se serait déchaîné. Il est temps que l’UAW mette fin à ces menaces. »
« Raymond L. Jensen Jr devrait être congédié sur-le-champ », a déclaré un travailleur de GM à l’usine d’assemblage de Flint. « Je n’arrive pas à croire que rien n’ait été fait. Il n’a encore subi aucune conséquence pour avoir menacé de tuer Will Lehman, un travailleur d’atelier qui se présente à la présidence de l’UAW. Des travailleurs sont congédiés pour bien moins que cela ! Cette affaire aurait déjà dû être traitée rapidement.
« L’appareil de l’UAW craint Will, parce que de plus en plus de travailleurs comme moi savent qu’il a raison et qu’il révèle la vérité ! Si quelqu’un au sein de l’UAW peut envoyer des menaces de mort à des travailleurs, à quel genre de personnes avons-nous affaire ? Certainement pas à des gens qui luttent pour nous ou qui sont de notre côté. Les responsables de l’UAW agissent comme des gangsters. »
« Cela montre clairement que c’est nous, les travailleurs, contre eux. Ils ne se préoccupent que des profits, et non de notre bien-être, et ils semblent prêts à faire du mal à quiconque se met en travers de leur chemin. La corruption est flagrante, sous nos yeux. Il y a beaucoup trop de cas pour que nous puissions continuer à les ignorer. Un responsable de l’UAW a menacé de tuer l’un de nos camarades. Nous devons former des comités de la base afin de mettre fin à cette intimidation et aux conditions de travail dangereuses. »
Un membre dirigeant du Comité de base des travailleurs de Nexteer à Saginaw, dans le Michigan – qui a combattu les tentatives répétées de l’UAW d’imposer des conventions collectives bourrées de reculs dans cette immense usine qui fabrique des groupes de direction – a déclaré :
« L’appareil de l’UAW a menacé Will parce que le combat qu’il mène menace l’institution qu’est l’UAW. Ce n’est pas une institution qui défend ou représente les travailleurs, les membres du syndicat. Elle représente ceux qui détiennent le pouvoir et qui ne l’abandonneront pas volontairement. Une enquête est nécessaire afin de découvrir tous ceux qui perpétuent cette injustice contre Will. Il devrait s’agir d’une enquête criminelle. Cela démontre sans l’ombre d’un doute que Solidarity House, Fain et tous les autres sont de connivence avec Ford, GM et Stellantis – ainsi qu’avec toutes les entreprises liées au secteur automobile. Ils agissent comme le Parrain. Fain n’a rien fait pour les travailleurs.
« Dans les usines, où les travailleurs sont soumis à des conditions insupportables, à un air toxique et à une chaleur extrême, l’UAW s’est opposée à tout arrêt de travail. Il ne fallait surtout pas perturber les profits des entreprises ! Les menaces contre Will sont dirigées contre nous, les travailleurs de la base. »
Thomas Adams, travailleur retraité de GM et auteur de UAW, Inc., une enquête sur la dégénérescence corporatiste de l’UAW, a condamné la menace de mort et souligné la région pour laquelle travaille Jensen : « Je trouve intéressant que Raymond Jensen Jr soit issu de la région 9. Dans mon essai de 2019 intitulé “Tale of Corruption by the United Auto Workers and the Big Three American Automakers” [Récit de la corruption au sein de l’United Auto Workers et des trois grands constructeurs automobiles américains], je parle d’une société sans but lucratif appelée UAW Region 9 New York Training Initiative, chargée de former les travailleurs de Perry’s Ice Cream.
« La direction de l’UAW a compris qu’elle pouvait mettre sur pied ces centres financés par des fonds publics destinés à la formation : dans ce cas-ci, par le département du Travail de l’État de New York. L’État de New York finançait le fonds de formation de Perry’s Ice Cream à hauteur de 579 463 dollars. Cela parle de lui-même. Des agents du FBI en riaient, affirmant que “127 fabricants de crème glacée étaient devenus les fabricants de crème glacée les mieux formés de toute l’histoire de la fabrication de la crème glacée”.
« Le Caucus de l’administration est comme une maladie mortelle généralisée qui a infecté le mouvement ouvrier, et pas seulement l’UAW. Je réclame une enquête complète et publique sur ces menaces ainsi qu’une déclaration publique défendant le droit du camarade Lehman à mener sa campagne. »
Lyle Roussey, un travailleur de l’automobile retraité du Michigan, a souligné la responsabilité du contrôleur indépendant de l’UAW, mis en place après les poursuites fédérales pour corruption qui ont envoyé en prison plus d’une douzaine de responsables syndicaux, dont deux anciens présidents de l’UAW, pour détournement de cotisations syndicales et acceptation de pots-de-vin versés par les entreprises. «N’est-il pas du devoir du contrôleur indépendant, pendant une période électorale, de garantir l’honnêteté et l’intégrité de l’élection syndicale ? Si tel est bien son rôle, il est temps qu’il agisse contre cet acte révoltant de la part des dirigeants de l’UAW. »
Loin d’intimider et d’isoler Lehman, la menace a provoqué la colère des travailleurs de la base et un soutien croissant à sa campagne visant à abolir l’appareil corrompu de l’UAW et à transférer le pouvoir aux travailleurs dans les ateliers par la création de comités de la base indépendants de la bureaucratie syndicale.
Un compte rendu publié sur le site Web de la campagne de Lehman décrit le soutien qu’il a reçu lundi de la part des travailleurs à l’extérieur de Bridgewater Interiors et de l’usine d’assemblage Warren Truck de Stellantis, dans la banlieue de Detroit. Des travailleurs se sont arrêtés pour dénoncer la menace, ont emporté des piles de tracts à l’intérieur des usines et ont posé avec le candidat devant les entrées.
« Ils essaient de vous faire taire », a déclaré un jeune travailleur de Bridgewater à l’équipe de campagne. « Et, d’habitude, ils ne font cela que lorsque quelqu’un dit la vérité. »
Will a répondu :
« Ce type gagne 202 000 dollars par année comme organisateur. Je suis donc dans la région 9, et il est l’organisateur de ma région. Ils n’ont organisé aucun nouveau lieu de travail. Ils n’ont recruté aucun travailleur supplémentaire dans notre région.
« Tout ce que je fais, c’est me présenter à un poste au sein de l’UAW. Tout ce que je fais, c’est dire aux travailleurs que nous n’avons pas besoin de ces gens ni de ces postes à Solidarity House. Nous avons besoin que le pouvoir soit entre les mains des travailleurs dans les ateliers. C’est cela qu’ils n’aiment pas. C’est pour cela qu’ils profèrent des menaces. »
Un travailleur de Warren Truck a déclaré à l’équipe que toute personne responsable de cette menace « devrait être en prison, tout comme Shawn Fain. Voyons donc, on ne menace pas les gens comme cela. »
Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pensait de l’appel de Will à transférer le pouvoir de l’appareil de l’UAW aux travailleurs dans les ateliers, il a répondu :
« Ce serait mieux. Nous avons déjà assez de difficultés à essayer d’amener le syndicat à se battre pour nous ou à faire quoi que ce soit. »
À titre d’exemple, il a évoqué la fumée qui avait envahi les usines en raison des incendies de forêt au Canada. « Les journées où il y avait de la fumée étaient vraiment pénibles. Ils nous ont donné des masques, mais ceux-ci étaient seulement conçus pour la poussière. Ils ne protègent contre aucun produit chimique ni contre la fumée des incendies. Il faut un appareil respiratoire et, si vous n’en avez pas, oubliez cela : ces masques antipoussière ne servent à rien. Les usines auraient dû fermer. Même les nouvelles disaient qu’il fallait rester chez soi et ne pas sortir. »
Un compte rendu plus détaillé de ces échanges peut être consulté sur le site Web de la campagne de Lehman, willforuawpresident.org. La campagne de Lehman appelle les travailleurs à exiger que l’UAW désavoue publiquement la menace en écrivant à feedback@uaw.org et en faisant parvenir une copie de leur message à info@willforuawpresident.org.
Le parcours de l’homme qui a proféré la menace permet de mieux comprendre ce à quoi les travailleurs sont confrontés. Jensen était membre d’Unite All Workers for Democracy (UAWD), la faction aujourd’hui disparue qui avait présenté l’élection de Fain en 2022 comme celle d’un candidat « réformateur ».
Dans une entrevue accordée en 2019 à Labor Notes, Jensen – que la publication présentait comme un « militant » de la section locale 774 à l’usine de moteurs de GM à Tonawanda, près de Buffalo, dans l’État de New York – avait déclaré que « le Caucus de l’administration est entièrement corrompu ». Il accusait ses dirigeants d’avoir soit participé à la corruption, soit de n’avoir rien fait en toute connaissance de cause.
Selon lui, assainir le syndicat signifiait alors donner une voix aux membres par l’élection directe des dirigeants. Pas plus tard qu’en 2024, Jensen était encore présenté comme l’un des visages de la « réforme » syndicale. Il avait été invité comme conférencier au congrès de Labor Notes cette année-là, où il avait prononcé une allocution intitulée « Comment nous sommes en train de transformer nos syndicats ».
L’auteur de cet article de Labor Notes paru en 2019, le journaliste Chris Brooks, est ensuite devenu le chef de cabinet de Fain – jusqu’à ce que l’administrateur indépendant de l’UAW le contraigne à démissionner en raison de ses tentatives d’intimider les rivaux internes de Fain au sein du Conseil exécutif international.
Sept ans plus tard, ceux qui critiquaient autrefois les méthodes de gangsters du Caucus de l’administration se les sont appropriées. La contribution de Jensen à la «transformation de nos syndicats » est désormais bien établie : le système « un membre, une voix », qu’il prétendait autrefois défendre, a fait émerger une véritable contestation provenant de la base, et sa réponse consiste à diffuser une image montrant le candidat qui porte cette contestation avec une arme pointée dans le dos.
