Plus de 300 000 Haïtiens menacés d’expulsion alors que l’administration Trump démantèle le droit d’asile

Lundi, plus de 300 000 immigrants haïtiens ont été privés de leur statut légal et de leur autorisation de travail à la suite de l’annulation de leur statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, TPS). Cette mesure brutale expose les travailleurs et leurs familles à l’arrestation, à l’emprisonnement et à l’expulsion vers un pays dévasté par des décennies d’intervention impérialiste américaine.

Roudechel Charpentier, un migrant haïtien qui vit et travaille légalement aux États-Unis grâce au statut de protection temporaire, sort du restaurant créole Rose Goute, le mardi 3 février 2026, à Springfield, dans l’Ohio. [AP Photo/Luis Henao]

Un jour plus tard, le département de la Sécurité intérieure a imposé une nouvelle règle de grande portée permettant aux agents chargés des demandes d’asile de renvoyer directement des centaines de milliers de dossiers vers des procédures d’expulsion, sans même interroger préalablement les demandeurs. Cette mesure pourrait toucher jusqu’à 444 724 dossiers en instance, auxquels s’ajouteraient environ 132 000 nouvelles demandes chaque année.

Des agents lourdement armés et masqués de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) auraient été mobilisés dans des villes comptant d’importantes populations haïtiennes, notamment New York, Boston, San Diego, Orlando, Miami et Springfield dans l’Ohio. Des habitants rapportent que des rues habituellement animées et grouillantes de vie sont désormais désertes, les résidents restant chez eux pour échapper à la Gestapo de l’immigration.

L’opération revêt le caractère d’un pogrom moderne. Des agents fédéraux qui n’ont de comptes à rendre à personne sont envoyés dans les quartiers ouvriers pour traquer des travailleurs, des parents, des étudiants, des infirmières et des enseignants qui n’ont commis aucun crime. Les personnes arrêtées risquent d’être emprisonnées pendant des semaines, des mois ou même des années dans le réseau grandissant de camps de concentration, pour la plupart exploités par des entreprises privées, qui s’étend à travers les États-Unis, avant d’être expulsées vers l’un des pays les plus dangereux du monde.

« Nous recevons des témoignages de gens partout au pays », a déclaré Guerline Jozef, directrice générale de la Haitian Bridge Alliance, au Miami Herald. « Les gens ont peur. Ils sont désorientés. Ils sont traumatisés parce qu’il n’existe aucune directive claire. »

Jozef a indiqué que les communautés haïtiennes avaient signalé une présence accrue de l’ICE au cours de la fin de semaine. Des travailleurs ont déjà perdu leurs quarts de travail, tandis que des étudiants qui se préparaient à retourner à l’école cet automne ont été désinscrits après avoir perdu leur statut d’immigration.

Dans le seul État de l’Indiana, environ 7000 travailleurs haïtiens ont perdu leur autorisation de travail lundi. Beaucoup travaillent dans des entrepôts, les services de livraison et le secteur de la santé. Environ 3000 d’entre eux travaillent à la mise en rayon et à l’emballage, 1000 autres comme chauffeurs-livreurs, tandis qu’environ 20 pour cent des bénéficiaires haïtiens du TPS travaillent dans le secteur de la santé. Les travailleurs haïtiens bénéficiant du TPS en Indiana contribuent chaque année à hauteur d’environ 209 millions de dollars à l’économie de l’État et versent 55 millions de dollars en impôts fédéraux, étatiques et locaux.

À Springfield, dans l’Ohio, la persécution des travailleurs haïtiens constitue l’aboutissement d’une campagne menée depuis plusieurs années, lancée par des néonazis et reprise à un niveau supérieur par Trump, le vice-président JD Vance et le Parti républicain.

Le 10 août 2024, des membres du groupe néonazi Blood Tribe ont défilé dans le centre-ville de Springfield en brandissant des drapeaux à croix gammée et des fusils semi-automatiques. La police a permis aux nazis de défiler sans être inquiétés. Quelques semaines plus tard, Trump et Vance ont repris leurs mensonges racistes, accusant faussement les immigrants haïtiens de voler et de manger les animaux domestiques des habitants.

Trump a ensuite promis de révoquer le statut légal de la population haïtienne de Springfield et de procéder à des expulsions de masse. Cette menace est maintenant mise à exécution par le gouvernement fédéral.

L’administration ordonne aux Haïtiens de retourner dans un pays que son propre département d’État juge comme trop dangereux pour les citoyens américains. Un avis du département d’État mis à jour le 10 juillet classe Haïti au « niveau 4 : Éviter tout voyage » en raison de « la criminalité, des enlèvements, du terrorisme, des troubles et de l’accès limité aux soins de santé ». Il reconnaît qu’Haïti demeure soumis à un état d’urgence national depuis mars 2024 et que le gouvernement américain ne dispose que d’une « capacité extrêmement limitée » à fournir des services d’urgence.

Les Haïtiens ne peuvent pas non plus simplement acheter un billet pour Port-au-Prince afin d’échapper aux rafles de l’ICE. « Les vols commerciaux américains ne desservent actuellement pas Port-au-Prince, dans un sens comme dans l’autre », indique le département d’État. L’Administration fédérale de l’aviation interdit aux transporteurs américains de s’y rendre en raison de « l’instabilité persistante ».

La situation en Haïti n’est pas le produit d’une quelconque catastrophe naturelle inexplicable. Depuis plus de deux siècles, le pays est soumis au pillage colonial, à l’occupation militaire, à des dictatures soutenues par les États-Unis et à des interventions impérialistes répétées.

Des centaines de milliers de personnes ont fui le pays après le séisme catastrophique de 2010. De nouvelles vagues d’exode ont suivi le tremblement de terre de 2021 et l’assassinat, la même année, du président Jovenel Moïse soutenu par les États-Unis. Washington a répondu à l’effondrement social d’Haïti en expulsant les réfugiés, en empêchant les demandeurs d’asile de franchir la frontière sud et en soutenant de nouvelles interventions militaires étrangères.

Même certains responsables républicains et démocrates ont averti que l’expulsion des travailleurs haïtiens nuirait aux employeurs et aux économies locales. Le gouverneur républicain de l’Ohio, Mike DeWine, a qualifié la révocation du statut de protection temporaire d’« erreur ».

Les Haïtiens de Springfield « créent et occupent des emplois », a-t-il déclaré à CBS. « Les perdre, les empêcher désormais de travailler et risquer de les voir expulsés du pays constitue franchement un coup dur pour Springfield et pour l’État de l’Ohio. »

Le maire démocrate de San Diego, Todd Gloria, a lui aussi écrit : « Mettre fin au TPS est une erreur qui nuit aux familles, aux employeurs et à notre économie. »

Leurs objections sont avant tout formulées au nom des employeurs qui seraient privés d’une main-d’œuvre exploitable. Ni DeWine ni Gloria n’ont réclamé l’abolition de l’ICE ou la fermeture de ses camps de concentration.

L’attaque contre les Haïtiens a coïncidé avec une autre offensive de grande portée contre les immigrants. Mardi, le département de la Sécurité intérieure a mis en œuvre une règle permettant aux Services de citoyenneté et d’immigration des États-Unis de transmettre directement certaines demandes d’asile aux tribunaux de l’immigration du département de la Justice, sans interroger préalablement les demandeurs.

Cette règle supprime des règlements fédéraux toute référence au « droit » du demandeur à une entrevue. Elle élimine également l’obligation d’inclure, dans les avis de renvoi, l’évaluation par un agent d’asile de la crédibilité du demandeur. Puisqu’une seule demande peut concerner une famille entière, le nombre de personnes menacées pourrait être beaucoup plus élevé que le nombre de dossiers.

L’objectif est de transformer le processus d’asile en une procédure accélérée conduisant directement à l’expulsion. Les demandeurs peuvent être immédiatement placés dans une procédure d’expulsion devant des tribunaux de l’immigration contrôlés politiquement, sans qu’un agent d’asile ait entendu leur témoignage.

La voie aux attaques de Trump contre les immigrants et le droit d’asile a été préparée par les démocrates et l’administration Biden. En juin 2024, Biden a pris un décret présidentiel calqué sur ceux de Trump, fermant la frontière sud à la plupart des demandeurs d’asile dès qu’un seuil quotidien arbitraire était atteint. Il a rétabli les vols d’expulsion vers Haïti malgré la situation catastrophique qui y règne et envoyé des agents à cheval de la Patrouille frontalière contre des réfugiés haïtiens à Del Rio, au Texas. Son administration a renforcé l’appareil policier de détention, d’expulsion et de contrôle des frontières dont Trump se sert aujourd’hui.

Le droit de demander l’asile a été intégré au droit international après la Deuxième Guerre mondiale et l’Holocauste, alors que des gouvernements avaient refusé l’entrée aux Juifs et à d’autres réfugiés fuyant les persécutions nazies. Sa destruction est indissociable du caractère fascisant de la campagne d’expulsions de masse de Trump et du rejet des principes démocratiques proclamés par la classe dirigeante américaine après la défaite de l’Allemagne nazie.

La défense des immigrants haïtiens et de tous les travailleurs ne peut être confiée aux tribunaux ni aux politiciens capitalistes. Les travailleurs doivent s’organiser de manière indépendante pour empêcher les descentes de l’ICE et les expulsions, exiger le rétablissement immédiat du statut légal de tous les immigrants touchés, la fermeture des camps de détention, l’abolition de l’ICE et la garantie du droit de tous les travailleurs de vivre et de travailler où ils le souhaitent.

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