Le forum des candidats à la présidence de l'UAW, qui s'est tenu en ligne le soir du 30 juillet, a mis en évidence le fossé entre Will Lehman, travailleur de la base chez Mack Trucks et socialiste, et les cinq autres candidats en lice pour le contrôle d'un appareil qui gère un actif net de 1,25 milliard de dollars.
Tous les candidats à part Lehman sont des produits de l'appareil ou des aspirants à le diriger. Le président sortant, Shawn Fain, fait l'objet d'une enquête criminelle fédérale: le ministère de la Justice a convoqué un grand jury et assigné à comparaître le contrôleur [qui surveille les activités du syndicat] suite à des conclusions selon lesquelles Fain aurait abusé de ses fonctions pour obtenir des avantages pour sa fiancée et la sœur de celle-ci, puis aurait exercé des représailles contre le vice-président Rich Boyer pour les lui avoir refusés. Boyer, désormais candidat contre Fain, a négocié le contrat Stellantis de 2023 qui a ouvert la voie au licenciement en masse des intérimaires et de milliers d'autres travailleurs.
Les trois autres candidats sont Brian Keller, un employé de Stellantis Mopar qui s'est présenté en 2022 et a obtenu le soutien de plusieurs usines d'assemblage avant d'apporter son soutien à Fain au second tour; Tricia Geiger, représentante très bien rémunérée de l'UAW International; et Greg Mooney, secrétaire de la section locale 2147 de General Dynamics Land Systems à Lima, dans l'Ohio, un partisan des Travailleurs de l'automobile pour Trump.
Dans sa déclaration liminaire, Lehman a replacé l'élection dans son véritable contexte :
Nous travailleurs, sommes confrontés à des attaques sans précédent sur nos conditions de vie et nos moyens de subsistance. La part des travailleurs dans le revenu national est au plus bas depuis le début des relevés statistiques. L'escalade des conflits internationaux fait flamber les prix. Les salaires ne suffisent plus à subvenir aux besoins essentiels dans un pays qui vient de compter son premier billionnaire. Plus de 21 000 emplois dans l'industrie automobile ont été supprimés depuis début 2024. Les trusts comptent utiliser l'IA et l'automatisation pour réaliser un massacre dans les emplois à l'échelle mondiale. Les droits démocratiques sont bafoués et nos frères immigrés sont traqués par les agents de l'ICE.
Chaque année dans ce pays, plus de 5 000 travailleurs meurent au travail parce que la sécurité est subordonnée aux profits. Dans nos usines, Antonio Gaston, Ronald Adams Sr. et Gregory Knopf sont morts écrasés dans le cadre du contrat de 2023 que cette direction UAW a qualifié d’« historique ». Ce mois-ci, des ouvriers étaient évacués sur des civières alors que la fumée envahissait les usines et que les chaînes de production continuaient de tourner.

Lehman a ensuite expliqué aux membres comment leurs cotisations étaient utilisées: 560 employés internationaux [dans tous les Etats-Unis] ont perçu plus de 100 000 dollars par an; Fain a touché 276 000 dollars l’an dernier, soit 6,6 fois le salaire moyen d’un membre du syndicat; 118 millions de dollars ont été dépensés pour les cadres et le personnel de l’appareil, soit 14 fois le montant des indemnités versées en cas de grève. «Il ne s’est jamais agi de quelques fonctionnaires corrompus», a déclaré Lehman. «La bureaucratie dans son ensemble est un bras de la grande entreprise.»
Il a conclu ses premières remarques en appelant à la mobilisation indépendante des ouvriers de l'automobile et de la classe ouvrière, ainsi:
Il y a un sentiment de colère et de rébellion qui monte chez les travailleurs de l'automobile, les soignants, les enseignants, les assistants juridiques et les membres de l'UAW. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une stratégie et d'une organisation: la lutte des classes au lieu de la collaboration de classes, l'internationalisme au lieu du nationalisme, des comités de la base dans chaque usine et lieu de travail, contrôlés par les travailleurs et intersectoriels, pour abolir la bureaucratie et transférer le pouvoir à la base. Dans cette campagne, il ne s’agit pas de ce que je ferai pour vous. Il s’agit de ce que vous, vous allez faire.
Le modérateur, un ancien journaliste du New York Times écrivant sur les questions du travail, Steve Greenhouse, a ouvert le débat en qualifiant l'UAW d'un des plus grands syndicats du pays et en promettant une « neutralité scrupuleuse ». Sa première question a mis à mal cette prétention, puisqu'il a demandé ce qui avait « permis à l'UAW de remporter la victoire lors de la grève debout » contre GM, Ford et Stellantis en 2023 et s’il avait commis des erreurs.
Le postulat de Greenhouse que la grève fut une victoire n’a pas été proposé comme sujet à débattre et cinq des six candidats l’ont accepté sans rechigner. Fain a qualifié la campagne de négociation du syndicat de « brillante », déclarant: « Je suis fier de ce que nous avons accompli », et s’est vanté de la grève générale qu'il affirme préparer pour le 1er mai 2028.
Lehman fut le seul à rejeter ces affirmations, déclarant sans détours: « Ce n’était pas une vraie grève. C’était un désastre. C’était une grève à la Hollywood.» Les travailleurs avaient voté massivement pour la grève, mais à peine 30 pour cent d’entre eux furent appelés à se mettre en grève, les autres effectuant des heures supplémentaires. Ceux qui ont fait grève étaient réduits à la famine avec une indemnité de grève insuffisante. «Ce n’est pas de la solidarité. C’est de l’isolement» appuya Lehman.
Il a souligné que cette « victoire » avait entraîné le licenciement de milliers d’intérimaires à temps partiel, suivi de suppressions d'emplois à Factory Zéro, au Ford Rouge Electric Vehicle Center et dans les usines de batteries, et de la mort de collègues. Les médias dominants avaient présenté la grève comme une victoire « historique » alors qu'elle avait divisé les travailleurs et maintenu la plupart d'entre à travailler sur les chaînes. Aucun des autres candidats n'a répondu à l'analyse de Lehman.
Un aspect crucial du débat a été la récente menace de mort proférée contre Lehman par Raymond L. Jensen Jr., un organisateur de l'UAW qui était jusqu'à récemment directeur adjoint de la région 9 de l'UAW, la région de Lehman, et qui a perçu environ 202 000 dollars en 2025. Le 16 juillet, Jensen a publié sur la page Facebook de campagne de Lehman une image générée par intelligence artificielle le montrant ligoté et bâillonné, du sang coulant de sa bouche, un homme masqué pointant un fusil automatique sur son dos. Jensen, dont le profil Facebook arbore un badge « Je soutiens Shawn Fain », a publié cette image sous la déclaration de Lehman concernant l'enquête judiciaire fédérale visant Fain.
Menacer un membre d'un syndicat afin d'entraver ses droits lors d'une élection syndicale est un délit au vu du droit américain. Jusqu'à jeudi soir, ni Fain ni aucun membre du comité exécutif du syndicat n’en avait dit mot. Dans le débat, Lehman a expliqué que cette menace ne faisait pas que le viser lui, mais qu’elle était la réaction de l'appareil à toute opposition de la base, faisant référence à Antwiane Sanders, un employé de Nexteer licencié pour avoir dénoncé les responsables de l'UAW lors d'une réunion contractuelle tenue dans l'usine.
Fain a d'abord tenté d'ignorer la question et n'a réagi que lorsque Lehman l'a interpellé directement. «Je ne tolère pas ce genre de choses», a-t-il déclaré, avant d'ajouter: «Si vous êtes candidat à la présidence, prépare-toi, frère, car tu auras affaire à cela tous les jours.» Une déclaration qui cautionnait et confirmait effectivement la menace. Fain n'a donné absolument aucune indication quant à d'éventuelles conséquences pour Jensen.
Un ouvrier automobile vétéran de Détroit qui a suivi le forum a déclaré au WSWS:
Fain a reconnu que c'était mal, mais a décliné toute responsabilité. Puis, il a lancé une pique en disant que c'est le genre de chose à laquelle il faut s'habituer quand on est candidat à la présidence. Proférer des menaces de mort est, en réalité, un délit.
C'est ce que Will disait depuis le début. On a des gens comme Ronald Adams, qui ont perdu la vie, et on n'entend jamais rien de la part des dirigeants syndicaux à ce sujet.
Interrogé sur la position que devrait adopter le syndicat vis-à-vis de l'administration Trump, Lehman a averti que Trump tentait « d'instaurer une dictature fasciste » et que les travailleurs ne devraient soutenir aucun des deux partis capitalistes. Les droits de douane servent la classe dirigeante, a-t-il expliqué: ils font grimper les prix, ne créent pas d'emplois et dressent les travailleurs d'un pays contre ceux d'un autre. Il a dénoncé tant le gouvernement Trump que celui Biden comme criminels de guerre.
Les autres candidats ont évité toute critique acerbe de Trump et se sont montrés disposés à négocier avec l’occupant fasciste de la Maison-Blanche, notamment sur la question des droits de douane, ce que tous les autres candidats ont soutenu. Fain s'est vanté de sa collaboration avec Trump, déclarant que l'UAW avait participé aux négociations de l'Accord États-Unis-Mexique-Canada à Mexico et avait «travaillé en étroite collaboration » avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer.
Une question sur le travail syndical dans le secteur universitaire a révélé ce qui unissait les cinq autres candidats contre Lehman: le souci concernant la base de cotisations sur laquelle reposent les salaires de l’appareil. Boyer a déploré que l'enseignement supérieur n'offrait pas un rendement optimal et a demandé combien de temps il faudrait pour récupérer les 100 millions de dollars alloués à la campagne de recrutement. Geiger, Mooney et Keller ont tenu les mêmes propos.
Lehman a répondu que l'argent devait aller à la caisse de grève et que c’était les gains réalisés sur le lieu de travail et pas le personnel salarié qui attiraient les travailleurs à l'UAW. Ce que le syndicat ne devait pas financer, a-t-il déclaré, c’étaient «des sinécures pour organisateurs qui ne font rien et n’apportent rien au syndicat, qui ne font que se balader et toucher un salaire à ne rien faire». Les travailleurs universitaires qui s'étaient tournés vers l'UAW dans l'espoir d’être unis aux travailleurs de l'automobile dans leurs luttes ont trouvé une organisation qui les trahissait et qui interdisait à ses membres de faire grève pour des revendications politiques, comme pour s’opposer au génocide de Gaza.
Dans sa déclaration finale, Lehman a détaillé son programme, déclarant :
Soyons honnêtes quant à la situation à laquelle nous sommes confrontés. La classe dirigeante mène une guerre tous azimuts contre la classe ouvrière [ …] Nous ne pouvons pas prétendre que les intérêts des travailleurs de l'UAW n’ont rien à voir avec ce qui se passe dans ce pays et dans le monde. La réalité est que les intérêts des travailleurs et ceux des capitalistes sont antagonistes. Ils sont inconciliables. Nous n'obtiendrons que par la lutte ce dont nous avons besoin.
Tous les autres candidats vous disent: «Élisez-moi, mettez quelqu'un de mieux à la tête de l'appareil et les choses changeront.» Les travailleurs ont déjà vécu cela il y a quatre ans. Shawn Fain a fait la même promesse, et tous les travailleurs savent comment ça s'est terminé. Mettez quelqu'un d'autre à la tête du même appareil et vous aurez la même politique, car l'appareil est redevable aux entreprises et à lui-même. Il défend un système socio-économique fondé sur l'exploitation des travailleurs.
L'alternative était une nouvelle force construite à partir de la base, unie à travers tous les secteurs d’activité et au-delà des frontières, et la lutte pour une réorganisation fondamentale de la vie économique. «Le socialisme signifie l'égalité», a-t-il déclaré. «Cela signifie le contrôle de la production par les travailleurs. Cela signifie l'unité internationale de la classe ouvrière fondée sur ses intérêts. Ce combat a déjà commencé.» Il a cité en exemple les batailles contractuelles chez Bridgewater Interiors et American Axle, et les millions de gens qui manifestaient contre la dictature: «La classe ouvrière, le géant endormi de la politique américaine, commence à se réveiller.»
Lehman a conclu en paraphrasant Thomas Paine: «‘Ce sont des temps qui mettent les âmes à l’épreuve.’ Le bureaucrate complaisant et le réformateur menteur, dans cette crise, trahiront le combat. Mais le travailleur qui se lève maintenant mérite l’amour et la reconnaissance de toute l’humanité.»
Ce débat a clairement montré que la seule force sociale capable de stopper le massacre des emplois, les tués dans les usines et la marche à la guerre mondiale est la classe ouvrière, organisée dans ses propres comités de base. Lehman a conclu par cet appel à l'action: «Votez pour moi, mais faites plus que voter. Construisez. Construisez les comités, construisez ce mouvement. C'est là que réside notre force.»
(Article paru en anglais le 1er août 2026)
