L’ICE pose des bracelets électroniques GPS aux travailleurs haïtiens après leur avoir retiré leur statut legal

Après que l’administration Trump leur a retiré leur statut légal, leur autorisation de travail et, dans de nombreux cas, leur permis de conduire, on pose à présent aux chevilles de centaines d’immigrés haïtiens de l’Ohio des bracelets électroniques GPS

Des fidèles quittent la Première Église évangélique haïtienne à Springfield, Ohio, le 26 janvier 2025. [AP Photo/Jessie Wardarski]

Beaucoup ont reçu des «Call-In Letters» (lettres de convocation) du Département de la Sécurité intérieure (DHS) leur ordonnant de se présenter aux bureaux de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement – la police de l’immigration et des douanes), dans un délai de 30 jours.

Ces entraves électroniques constituent une version moderne de l'étoile jaune que les nazis ont imposée aux Juifs dans les années ayant précédé la Shoah. Elles identifient, stigmatisent et traquent en permanence une population persécutée dont les droits légaux ont été abolis pratiquement du jour au lendemain.

Des travailleurs qui étaient légalement employés et protégés contre la déportation il y a moins de deux semaines sont désormais surveillés au moyen de dispositifs généralement associés aux personnes condamnées pour crimes ou en attente de jugement. Certains se voient ordonner de parcourir des dizaines de kilomètres pour se rendre aux bureaux de l’ICE après avoir perdu le droit légal de conduire.

Ceci est un avertissement pour l’ensemble de la classe ouvrière. Si le gouvernement peut révoquer les droits de centaines de milliers de personnes qui vivent, travaillent, paient des impôts et élèvent leurs familles aux États-Unis depuis des années, il n’existe aucune barrière séparant la persécution des immigrés d'attaques similaires contre les citoyens américains.

«Les Haïtiens bénéficiant du TPS, qu’ils aient ou non une demande d’asile en instance, ont reçu une “lettre de convocation du DHS” pour se présenter en personne aux bureaux de l’ICE», a déclaré à ABC News Steve Foster, coordinateur des politiques d’immigration pour l’Institute for Justice and Democracy in Haiti.

Viles Dorsainvil, directeur exécutif d’une organisation d’aide aux Haïtiens à Springfield, en Ohio, a confirmé l’opération. «Nous aidons simplement ces personnes à se rendre à ce rendez-vous, et lorsqu’elles arrivent sur place, ils les interrogent et leur posent finalement un bracelet électronique à la cheville», explique-t-il.

L’administration Trump a mis fin au Statut de protection temporaire (TPS) pour plus de 300.000 Haïtiens le 27 juillet, les privant immédiatement de la protection contre la déportation et de l’autorisation officielle de travailler légalement.

Ces convocations possèdent tous les attributs d'un piège administratif. Les immigrés qui s’y conforment risquent l’arrestation, la surveillance électronique et une procédure de déportation accélérée. Ceux qui ne peuvent s’y rendre peuvent alors être qualifiés de fugitifs.

Selon le Washington Post, environ 50 Haïtiens de Springfield ont été convoqués aux bureaux de l’ICE pour la seule journée de vendredi. Des avocats locaux ont indiqué qu’ils avaient été arrêtés puis libérés sous condition avec des bracelets électroniques. Il leur a été ordonné de ne pas s’éloigner de plus de 75 miles (environ 120 km) de leur domicile.

Un responsable anonyme de l’administration Trump a confirmé l’opération et indiqué que d’autres «contrôles» seraient programmés par vagues.

Un porte-parole du Département de la Sécurité intérieure a répondu à ABC News avec un mépris manifeste. «Le Statut de protection temporaire est exactement cela: temporaire», a-t-il déclaré. «Pendant trop longtemps, on a laissé le TPS fonctionner comme un programme d’amnistie de fait, bien que le Congrès n’ait jamais eu l’intention de le rendre permanent.»

Il a ajouté : «C’est l’heure de la fermeture, ce qui signifie que vous n’êtes pas obligés de rentrer chez vous, mais que vous ne pouvez pas rester ici.»

C’est là une falsification délibérée de la loi. «Temporaire» ne signifie pas que la protection doit prendre fin après un nombre arbitraire d’années, quelles que soient les conditions qui attendent les personnes déportées.

La loi exige des réexamens périodiques des «conditions dans l’État étranger» afin de déterminer si les circonstances ayant justifié le TPS «continuent d’être réunies». Un statut ne doit prendre fin que lorsque le pays étranger «ne remplit plus les conditions requises pour cette désignation». Dans le cas contraire, il doit être prolongé.

En Haïti, les conditions ne se sont pas améliorées. Elles ont empiré de manière catastrophique.

Haïti reste sous le coup d'un avertissement du Département d'État de «Niveau 4: Ne pas voyager» en raison de «la criminalité, des enlèvements, du terrorisme, des troubles sociaux et de l'accès limité aux soins de santé». Plus de la moitié de la population est confrontée à une insécurité alimentaire aiguë, des groupes armés contrôlent une grande partie de la capitale et plus d’un million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays. Il n’y a pas de vols commerciaux américains à destination ou en provenance de Port-au-Prince, la capitale haïtienne.

L’administration américaine déclare en même temps qu’Haïti est suffisamment sûr pour la déportation massive des travailleurs haïtiens et trop dangereux pour que les Américains s'y rendent.

Le chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche Stephen Miller a révélé la logique fasciste derrière cette contradiction lorsqu’on lui a demandé en juin si Haïti était un pays sûr.

«Pour les Haïtiens? Absolument», a répondu Miller. «Il serait fou de notre part de dire que les Haïtiens ne peuvent pas vivre en Haïti. C’est leur pays.»

Miller n’a cité aucune amélioration en Haïti. Sa position est que les Haïtiens doivent être en Haïti uniquement parce qu’ils sont haïtiens. C’est le langage du nationalisme «du sang et du sol» (Blut und Boden), en vertu duquel les droits sont déterminés par l’origine nationale.

La fin du TPS menace les moyens de subsistance d’environ 200.000 travailleurs haïtiens employés dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les aéroports, les exploitations agricoles, les entrepôts, les restaurants, les hôtels et les usines.

Une analyse réalisée par FWD.us, la Haitian Bridge Alliance et le UndocuBlack Network a estimé que les titulaires haïtiens du TPS comprennent 22.000 cuisiniers et serveurs, 22.000 manutentionnaires et emballeurs, 15.000 ouvriers agricoles, 14.000 employés du commerce de détail, 13.000 aides-soignants, 9.000 chauffeurs et 8.000 aides à domicile.

C’étaient 93.000 détenteurs haïtiens du TPS qui travaillaient rien qu’en Floride avant cette annulation. À l’échelle nationale, leur travail générait selon les estimations 5,9 milliards de dollars par an, tandis qu’ils payaient plus de 1,5 milliard de dollars en impôts nationaux, locaux, ou des États, et en cotisations sociales.

Environ 50.000 enfants de nationalité américaine ont au moins un parent haïtien titulaire du TPS. L'analyse estime que la perte d'autorisation de travail de leurs parents ferait basculerait 25.000 d'entre eux dans la pauvreté.

Le ciblage des Haïtiens à Springfield, en Ohio, constitue le point culminant d’une campagne fasciste initiée par des néonazis et érigée en politique nationale par Trump et le vice-président JD Vance.

En août 2024, des membres du groupe néonazi Blood Tribe avaient défilé dans Springfield en arborant des drapeaux à croix gammée et des fusils semi-automatiques. Trump et Vance ont alors relayé le mensonge raciste que les immigrés haïtiens volaient et mangeaient des animaux de compagnie. Trump s’était engagé à révoquer leur statut légal et à les déporter. Cette menace est désormais mise à exécution.

Le Parti démocrate n’est pas opposé à cette campagne.

Un petit nombre de démocrates a demandé au Sénat d’approuver le projet de loi H.R. 1689, qui prolongerait le TPS haïtien jusqu’en avril 2029. Même cette mesure limitée laisserait intact tout l’appareil qui organise les rafles, la surveillance, les détentions et les déportations.

Les principaux dirigeants démocrates n’ont autrement rien dit. C’est le cas notamment des membres les plus en vue des Democratic Socialists of America (DSA). La députée Alexandria Ocasio-Cortez n’a fait aucune déclaration publique depuis l’annulation du TPS haïtien. Le maire de New York, Zohran Mamdani, est de même resté silencieux bien qu’il dirige une ville qui comporte l’une des plus importantes populations haïtiennes du pays.

Bernie Sanders a lui aussi refusé de défendre les travailleurs haïtiens. Participant à l’émission d’extrême droite Tim Dillon Show en octobre dernier, Sanders a salué la politique frontalière de Trump: «Trump a fait du meilleur travail. Je n’aime pas Trump, vous savez, mais nous devrions avoir une frontière sûre.»

Ce silence n’a rien d'accidentel. Les démocrates ergotent avec Trump sur la tactique tout en défendant le régime frontalier et de déportation, qu’ils ont eux-mêmes contribué à édifier. Obama a déporté plus de trois millions de personnes. Biden a maintenu les camps, fait exécuter des millions d’expulsions sommaires sous le statut du Title 42 et envoyé des patrouilles frontalières à cheval contre les réfugiés haïtiens à Del Rio.

La défense des immigrés haïtiens ne peut pas être confiée au Parti démocrate ou aux tribunaux. Les travailleurs doivent s’organiser indépendamment par le biais de comités de la base pour s’opposer aux rafles de l’ICE, rétablir le statut légal et l’autorisation de travail de tous les immigrés touchés, retirer les bracelets électroniques, fermer les camps de concentration et abolir l’ICE et la Border Patrol (Police des frontières).

L’attaque lancée contre les immigrés est le fer de lance d’un État policier dirigé contre toute la classe ouvrière. La riposte doit être la mobilisation sociale et politique unifiée des travailleurs, quelle que soit leur nationalité, contre le système capitaliste et l’ensemble de son appareil répressif.

Loading