Perspective

Rencontre Jeffries-Kushner : les démocrates se préparent à collaborer plus étroitement avec la Maison-Blanche de Trump après les élections

Le New York Times a rapporté dimanche que le chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, et Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump et l'un de ses plus proches conseillers, ont tenu une réunion privée ces dernières semaines. Selon le Times, celle-ci s'est déroulée dans « un lieu privé à New York, mis à disposition par un ami commun ».

Hakeem Jeffries, chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants (New York), et Jared Kushner [AP Photo/Mariam Zuhaib/Ludovic Marin]

L'article du Times, qui s'apparente à une « fuite » orchestrée par Jeffries, Kushner, ou les deux, affirme que des questions de politique intérieure telles que le logement, l'immigration et le coût de la vie étaient des « points d'accord potentiels ». Il est fort probable que la discussion ait porté sur la politique étrangère.

Quel que soit l'objectif de cette rencontre, Jeffries rencontrait l'homme qui, comme le soulignait le Times, « a été profondément impliqué dans les efforts du président pour résoudre la guerre contre l'Iran, déclenchée par M. Trump, pour imposer un cessez-le-feu à Gaza et pour mettre fin à l'invasion russe de l'Ukraine ». Kushner rencontre Netanyahou, le Hamas, le prince héritier saoudien et les Iraniens. Jeffries vient désormais s'ajouter à cette liste.

Cette rencontre entre Jeffries et Kushner confirme l'unité de classe sous-jacente des deux partis de la grande entreprise. Les véritables divergences entre la direction du Parti démocrate et Trump ont toujours porté sur les priorités en matière de politique étrangère, notamment la guerre en Ukraine, que Trump a minimisée, et la guerre en Iran, que les démocrates critiquent comme une erreur ou une mauvaise exécution, bien qu'ils soutiennent l'objectif de domination américaine sur la région et la destruction du régime de Téhéran.

Le Times a présenté la réunion comme un signe que « l'entourage de M. Trump était parfaitement conscient de la probabilité d'une Chambre des représentants à majorité démocrate et s'efforçait de nouer une relation de travail aussi étroite que possible avant tout changement. M. Jeffries est pressenti pour devenir président de la Chambre si les démocrates remportent la majorité. »

Comme toujours, Trump garde ses options ouvertes. Tout en dépêchant son gendre pour sonder les démocrates sur une éventuelle collaboration post-électorale, il se prépare à truquer les élections en les organisant sous la menace d'armes, avec des troupes de la Garde nationale et des agents de l'immigration dans les bureaux de vote, ou encore à orchestrer une provocation qui lui servirait de prétexte pour déclarer l'état d'urgence nationale et reporter purement et simplement le scrutin. Plus tôt ce mois-ci, invité de l'émission de radio du fasciste Wayne Allyn Root, Trump a été interrogé sur son « droit de déclarer l'état d'urgence nationale » pour imposer unilatéralement de nouvelles restrictions au vote. « On a vu des choses plus étranges », a-t-il répondu.

Le sénateur Adam Schiff (démocrate de Californie) a déclaré au Los Angeles Times être « très préoccupé » par un scénario où des troubles seraient provoqués dans les grandes villes afin de « donner au président un prétexte, à l’instar de l’incendie du Reichstag, pour faire appel à l’armée, invoquer la Loi sur l’insurrection ou mobiliser les services de l’immigration (ICE) ou la police des frontières ». Il faisait référence à la provocation orchestrée par Hitler un mois après son entrée en fonction comme chancelier, qui lui avait servi de prétexte pour suspendre les libertés civiles et interdire le Parti communiste, le premier pas vers la dictature nazie.

Malgré leur rhétorique anti-Trump et leurs mises en garde quant à une possible suspension du vote, les démocrates se préparent à collaborer avec cette administration fasciste après l’élection, s’ils reprennent le contrôle de la Chambre des représentants, voire du Congrès dans son ensemble.

Ils seraient ravis de conclure un accord avec Trump prévoyant davantage d’argent et d’armes pour l’Ukraine. En contrepartie, ils soutiendront le financement intégral des forces armées et accepteront les coupes budgétaires dans les dépenses sociales déjà intégrées au projet de loi de réforme global, ainsi que d'autres coupes jugées « nécessaires » en raison de l'aggravation de la crise financière, illustrée par l'explosion de la dette fédérale qui a dépassé les 40 000 milliards de dollars.

La rencontre Jeffries-Kushner démontre le caractère totalement fallacieux des affirmations des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) selon lesquelles le Parti démocrate pourrait être poussé à gauche, ou même qu’il serait possible d’en « prendre le contrôle ». Les DSA cherchent à donner une façade de gauche à un parti capitaliste du patronat, irrévocablement voué à la défense de Wall Street et de l'impérialisme américain.

Ceci est également démontré par le recrutement continu de candidats démocrates au Congrès issus de l'appareil de sécurité nationale américain. Lorsque le World Socialist Web Site a révélé l'émergence de ce que nous avons appelé les « démocrates de la CIA » en 2018, ils représentaient 30 des candidats démocrates à la Chambre des représentants, dont 11 ont été élus. Un nombre similaire se sont présentés comme candidats démocrates lors des trois élections suivantes.

Mais en 2026, ce chiffre a doublé pour atteindre au moins 60 candidats démocrates au Congrès dont les campagnes politiques s'appuient sur des carrières dans le domaine du renseignement militaire. Parmi eux figurent deux amiraux, deux généraux, des agents du renseignement militaire, des soldats des forces spéciales, des parachutistes, des policiers militaires, des spécialistes de la guerre électronique et des vétérans des guerres d'Afghanistan, d'Irak et de Syrie.

Ces candidats sont d'anciens membres de l'Armée de terre, de la Marine, de l'Armée de l'air, des Marines, des Garde-côtes, du département d'État, du Conseil de sécurité nationale, de la Defense Intelligence Agency et du FBI. Il ne s'agit pas de carrières de courte durée : au moins la moitié d'entre elles sont de 20 ans ou plus, et nombre de ces candidats ont occupé des postes dirigeants au sein des opérations militaires internationales de l'impérialisme américain.

En cas de « vague » électorale où les démocrates remporteraient de nombreux sièges républicains à la Chambre des représentants, le contingent de démocrates issus du renseignement militaire pourrait passer de 10 actuellement à 20, voire 30, éclipsant ainsi la poignée de prétendus « socialistes démocrates » promus par les DSA.

Les DSA ne constituent pas un obstacle à cette orientation, mais en sont une composante. Les candidats soutenus par les DSA véhiculent une image de « gauche » afin d'attirer les militants et les jeunes en voie de radicalisation et de les rallier à un parti qui présente des amiraux, des généraux et des agents du renseignement sur sa liste électorale pour mener une guerre contre cette radicalisation et l’étouffer.

Les dirigeants des DSA sont conscients de leur rôle. Cela explique pourquoi le maire de New York, Zohran Mamdani, membre élu le plus en vue des DSA, a empêché que la candidature d'Hakeem Jeffries soit contestée lors des primaires dans sa circonscription de Brooklyn. Cet homme, désormais pressenti pour devenir président de la Chambre des représentants et qui rencontre en privé le gendre de Trump, doit en partie sa réélection sans opposition au principal élu des DSA. Ceci est cohérent avec les rencontres de Mamdani avec Trump à la Maison-Blanche, le maintien de l'héritière milliardaire Jessica Tisch au poste de commissaire de police et l'abandon de mesures symboliques de gauche, comme la gratuité des bus.

Rien de tout cela n’est en contradiction avec les origines des DSA. Héritiers d'une tradition longtemps qualifiée, à juste titre, de « socialisme du département d'État », les DSA partagent la vision contre-révolutionnaire et impérialiste de la politique étrangère des démocrates de la CIA. Prétendre que le Parti démocrate puisse se transformer en un parti de gauche, favorable aux travailleurs, n'est pas une simple utopie, mais un mensonge délibéré, dont le but est de contenir l'opposition montante à la guerre et à l'austérité dans le cadre du bipartisme.

La rencontre Jeffries-Kushner est un avertissement. Quel que soit le résultat en novembre, la classe ouvrière sera confrontée à un gouvernement déterminé à mener la guerre à l'étranger et à imposer l'austérité au pays, soit dirigé par Trump et les républicains avec le soutien tacite des démocrates, comme c'est le cas actuellement, soit par une coalition ouverte des deux partis capitalistes contre la classe ouvrière.

Les travailleurs et les jeunes qui s'engagent dans la lutte ont besoin de leurs organisations : des comités de base sur les lieux de travail, liés internationalement par l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC), et un parti luttant pour le socialisme, le Parti de l'égalité socialiste, section américaine du Comité international de la Quatrième Internationale. L'oligarchie dispose de deux partis. La classe ouvrière doit construire le sien.

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