Perspective

« Des erreurs ont été commises »

Le bilan du New York Times dans la « guerre contre le terrorisme »

L'immeuble du « New York Times » en 2010 [Photo by Jleon / CC BY-SA 3.0]

Un quart de siècle après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, les événements de cette journée sont passés, pour beaucoup, du stade de la mémoire à celui de l'histoire. Environ un Américain sur trois vivant aujourd'hui est né après ces attentats.

Dans ce contexte, la tâche des apologistes de l'impérialisme américain a évolué, passant de la propagande au révisionnisme historique. Le comité de rédaction du New York Times, s'exprimant au nom du Parti démocrate, s'est attelé à cette sale besogne dans un éditorial publié vendredi. « En ce 25e anniversaire [...] nous demandons à l'Amérique de faire face aux erreurs qu'elle a commises », a-t-il écrit.

Les « erreurs » qu'il cite sont l'invasion de l'Irak en 2003, la torture de prisonniers et la surveillance de masse des Américains sans mandat judiciaire, qui « sont clairement allées trop loin ». « Le principal héritage de la réaction américaine », écrit le New York Times, réside dans « deux guerres longues et sanglantes – dont l'une, en Irak, a été déclenchée sur la base de faux prétextes – qui ont surtout affaibli les États-Unis, tant sur le plan intérieur qu'international ».

Le Times désigne « l'Amérique » comme l'auteur de ces « erreurs », afin de dédouaner tout acteur spécifique de sa responsabilité particulière. Tout étant dilué dans la nation prise dans son ensemble, personne ne peut se voir attribuer la responsabilité, et encore moins une responsabilité pénale.

L'expression « des erreurs ont été commises » a été rendue célèbre par le président Ronald Reagan, qui l'a utilisée dans son discours sur l'état de l'Union du 27 janvier 1987 pour dissimuler le scandale Iran-Contra : la vente secrète d'armes à l'Iran visant à financer les Contras nicaraguayens : « de graves erreurs ont été commises en tentant de le faire ». Les Contras, une force organisée et armée par la CIA contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua, ont tué, torturé et enlevé des civils, comme l'a documenté l'organisation Americas Watch en 1984 et 1985 ; par ailleurs, la Cour internationale de justice a statué, le 27 juin 1986, que les États-Unis avaient violé le droit international en les armant et en les finançant.

Tout comme dans la déclaration de Reagan sur le scandale Iran-Contra, le Times évoque des « erreurs » pour tenter de détourner l’attention du fait qu’il a justifié et encouragé aussi bien les guerres d’agression criminelles que les attaques généralisées contre les droits constitutionnels fondamentaux du peuple américain. Ses pages éditoriales ont justifié ces actes, tandis que sa rubrique d’actualités publiait des mensonges destinés à faire accepter ces « erreurs » au public.

Le Times a joué un rôle prépondérant dans la justification et la promotion de l’invasion criminelle de l’Irak en 2003. Le 8 septembre 2002, l’article principal du journal, signé par les journalistes Michael R. Gordon et Judith Miller, portait le titre : « Les États-Unis affirment que Hussein intensifie sa quête de composants pour une bombe atomique ». Ils y rapportaient que l’Irak « a cherché à acheter des milliers de tubes en aluminium spécialement conçus », que les responsables américains considéraient comme des composants de centrifugeuses. L’article ajoutait : « Le premier signe d’une 'preuve irréfutable' [smoking gun], soutiennent-ils, pourrait être un champignon atomique. »

Ce même matin, le vice-président Dick Cheney déclarait à l’émission « Meet the Press » de la chaîne NBC : « Il y a un article dans le New York Times ce matin », le citant comme preuve que le président irakien Saddam Hussein cherchait à se procurer des tubes pour une centrifugeuse. L’administration avait fourni cette allégation au Times, avant de s’appuyer sur l’article du journal pour la confirmer.

Le 26 mai 2004, dans une note de la rédaction intitulée « Le Times et l’Irak », le journal a reconnu une couverture médiatique « qui n’a pas été aussi rigoureuse qu’elle aurait dû l’être », citant des articles fondés sur des « informateurs, transfuges et exilés irakiens déterminés à obtenir un 'changement de régime' » ainsi que des rédacteurs « peut-être trop soucieux de publier des scoops à la hâte ».

Le comité de rédaction a ouvertement prôné l’invasion de l’Irak – une guerre d’agression criminelle – en accordant du crédit à des « preuves » qu’il savait fondées sur des mensonges. Le 6 février 2003, il a qualifié l’exposé du secrétaire d’État Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies de « démonstration la plus convaincante à ce jour du fait que Saddam Hussein bafoue les résolutions du Conseil de sécurité » et de « dossier sobre et factuel contre le régime de M. Hussein ». Les États-Unis ont envahi le pays six semaines plus tard.

La « guerre contre le terrorisme » s’est accompagnée d’une attaque frontale contre les droits démocratiques, dont la torture systématique et illégale de prisonniers a constitué l’un des aspects les plus choquants.

L’administration du président George W. Bush a mis en place un réseau de prisons secrètes de la CIA à l’étranger et a torturé les hommes qui y étaient détenus ; en août 2002, elle a fait rédiger par le ministère de la Justice des notes affirmant que la torture était légale. Le 9 décembre 2014, la commission du renseignement du Sénat a révélé que la CIA avait détenu au moins 119 hommes dans ces prisons, qu’elle avait soumis des détenus au supplice de l’asphyxie par l’eau (waterboarding) et à des privations de sommeil pouvant aller jusqu’à 180 heures dans des positions douloureuses, et qu’elle avait enchaîné l’un d’eux, partiellement dévêtu, à un sol en béton jusqu’à ce qu’il meure supposément d’hypothermie.

Aujourd’hui, le comité de rédaction du Times reconnaît que les États-Unis ont « torturé des détenus ». Pourtant, de 2004 à 2014, le journal a refusé – de manière consciente, délibérée et au nom d’une ligne éditoriale affichée – d’employer le mot « torture » pour qualifier les violations criminelles des droits de l’homme commises par l’administration Bush, tandis que son supplément dominical justifiait ouvertement la politique de cette administration.

Le 28 avril 2004, CBS a diffusé des photographies prises par des soldats américains à la prison d'Abou Ghraïb, en Irak. On y voyait des prisonniers irakiens encagoulés, empilés nus en forme de pyramide, tenus en laisse et contraints de se tenir debout sur une caisse, des fils électriques reliés à leur corps, tandis que des soldats américains posaient à leurs côtés.

Quatre jours plus tard, le 2 mai 2004, le New York Times Magazine a ouvertement défendu des méthodes qu'il se refusait à qualifier de torture, dans un essai intitulé « Lesser Evils » (Les moindres maux), signé par Michael Ignatieff, professeur à Harvard et futur chef du Parti libéral du Canada : « Pour vaincre le mal, il nous faut parfois recourir à des maux : détention illimitée de suspects, interrogatoires coercitifs, assassinats ciblés, voire guerre préventive. Ce sont des maux, car chacun d'eux s'écarte du droit national et international et parce qu'ils tuent des gens ou les privent de liberté sans procédure régulière. »

Pendant une décennie, le Times a qualifié, dans ses pages d'actualité, le waterboarding et les autres méthodes d'interrogatoire de « sévères » ou de « brutales ». Il n'a adopté le terme de « torture » que le 7 août 2014, après que le ministère de la Justice, sous les administrations Bush puis Obama, a exclu toute poursuite judiciaire. Le rédacteur en chef Dean Baquet a expliqué ce jour-là que le Times avait « évité d'utiliser le terme » de « torture » parce que « le ministère de la Justice soutenait que ces techniques n'atteignaient pas le seuil de la définition juridique de la “torture” ».

Concernant la surveillance, l'éditorial se contente d'indiquer que le gouvernement a « usé de nouveaux pouvoirs étendus pour pister et surveiller aussi bien les Américains que les étrangers » et que cette surveillance élargie est « clairement allée trop loin ».

Le New York Times s'est constamment employé à empêcher la révélation de la surveillance de masse sans mandat et s'est opposé à sa publication. Il a retenu l'article de ses propres journalistes concernant les écoutes sans mandat d'Américains par la NSA, depuis la période précédant l'élection de novembre 2004 jusqu'au 16 décembre 2005. Le 22 mai 2014, dans son « Sunday Book Review », le Times a condamné la publication des révélations d'Edward Snowden et du journaliste Glenn Greenwald sur les agissements criminels du gouvernement américain. Dans sa critique du récit de Greenwald sur les documents de la NSA divulgués par Snowden en 2013, Michael Kinsley affirmait que la décision de publier des secrets d’État « doit, en fin de compte, revenir au gouvernement. […] Quelqu’un doit trancher, et ce quelqu’un ne peut être Glenn Greenwald. »

Le principal grief du Times est que les guerres lancées sous la bannière de la « guerre contre le terrorisme » n’ont pas permis aux États-Unis d’atteindre leur objectif de domination du Moyen-Orient. « Pendant une grande partie de la période ayant suivi le désastre de la guerre du Vietnam, l’Amérique a tenu compte des leçons qui en avaient été tirées », écrit le comité de rédaction du Times. « Ne partir en guerre qu’avec des objectifs définis et réalisables. Éviter le prolongement incontrôlé de la mission. Et surtout : l’emporter. »

En cela, le Times fait écho aux critiques du Parti démocrate concernant la guerre que l’administration Trump mène contre l’Iran. Le sénateur démocrate du Michigan, Gary Peters, a formulé la même exigence auprès du secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, lors d’une audition de la commission des crédits du Sénat le 21 juillet : « Vous n’avez pas de stratégie. Vous n’avez pas de plan à long terme pour réellement gagner cette guerre. » Peters a sommé Hegseth de « gagner cette guerre ». Ces « erreurs » constituaient, selon lui, « un échec total à gagner cette guerre jusqu’à présent ».

Ces guerres, écrit le comité de rédaction du Times, « ont englouti des ressources qui auraient pu servir à renforcer le pays face à des rivaux émergents », à savoir la Chine et la Russie – puissances dotées de l’arme nucléaire que le journal ne nomme pas explicitement. C’est ici que l’objectif de la démarche apparaît clairement. Les « leçons » que le Times tire de la « guerre contre le terrorisme » ne sont pas des leçons contre la guerre. Ce sont des leçons en vue de crimes encore plus graves.

C’est pourquoi l’éditorial demande à « l’Amérique » de « faire face aux erreurs qu’elle a commises ». Ce n’est pas le peuple américain qui a décidé d’envahir l’Irak, de créer les prisons secrètes de la CIA ou de mettre sa propre population sur écoute. Ces décisions ont été prises par une classe dirigeante, ses deux partis et sa presse, y compris le Times. Aucun des responsables ayant ordonné la torture, des rédacteurs en chef ayant publié des mensonges ou des hommes politiques ayant voté pour ces guerres n’a eu à rendre de comptes. Ce sont les mêmes personnes – et bien souvent les mêmes institutions – qui ont soutenu le génocide à Gaza, qui ont milité pendant des décennies pour une guerre contre l’Iran, qui exigent une escalade de la guerre contre la Russie et qui préparent la guerre contre la Chine.

Justice ne pourra être rendue sans commencer par désigner nommément les responsables de la « guerre contre le terrorisme » et il ne pourra y avoir de lutte contre les guerres à venir sans rompre avec les partis impérialistes démocrate et républicain ainsi qu’avec l’ensemble de l’appareil militaro-industriel, financier et du renseignement dont le New York Times se fait le porte-parole. Seule la classe ouvrière, mobilisée de manière indépendante et sur la base de ses propres intérêts – aux États-Unis comme à l’échelle internationale –, pourra obtenir justice.

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