Unifor maintient les travailleurs de Stellantis en poste même si leur convention collective est échue et que le constructeur automobile ferme son usine d’assemblage de Brampton

Le Premier ministre Mark Carney avec la présidente d'Unifor, Lana Payne [Photo: Mark Carney]

Unifor a déclaré que les négociations contractuelles chez Stellantis Canada sont dans l'« impasse ». Pourtant, le syndicat a refusé d'appeler à la grève ses plus de 9000 membres travaillant pour ce constructeur automobile du groupe de Detroit (le Big Three), alors même que leur convention collective a expiré le lundi 21 septembre.

Face aux provocations répétées de l'entreprise, le syndicat refuse même de fixer une date butoir pour une grève.

Le mois dernier, le constructeur automobile a renié ses promesses répétées de rouvrir son usine d'assemblage de Brampton, en Ontario, supprimant d'un seul coup près d'un quart de ses effectifs canadiens et mettant en péril les emplois de milliers de travailleurs du secteur des pièces automobiles.

Puis, le 11 septembre, alors que les négociations avec Unifor battaient leur plein, l'entreprise a annoncé avoir signé un protocole d'accord avec le fabricant d'armement canadien Roshel pour la vente de l'usine de Brampton.

La semaine dernière, le président de Stellantis Canada, Trevor Longley, a adressé une lettre aux 2200 travailleurs de Brampton toujours membres d’Unifor, exposant l'intention de l'entreprise de fermer définitivement l'usine, dont l'activité avait été suspendue en 2024 dans le cadre d'un changement de modèle promis pour la production de la prochaine génération de Jeep Compass. En raison de « politiques commerciales imprévisibles, d'exigences réglementaires contraignantes et de pressions liées aux coûts », Stellantis, a déclaré Longley, ne voit pas « de modèle économique viable à long terme justifiant le maintien des activités sur ce site ».

L'abandon de l'usine de Brampton par Stellantis s'inscrit dans une réorganisation mondiale de l'industrie automobile. Partout dans le monde, les constructeurs intensifient l'exploitation des travailleurs en réponse à la guerre commerciale, à la transition vers les véhicules électriques motivée par le changement climatique, à l'avènement de l'intelligence artificielle (IA) et à une guerre mondiale en émergence, dont la guerre contre la Russie en Ukraine instiguée par l'OTAN et la guerre d'agression américano-israélienne contre l'Iran font partie.

Agissant en étroite collaboration avec les gouvernements, les constructeurs automobiles transnationaux sont déterminés à tirer parti de cette réorganisation pour supprimer des emplois, imposer une intensification des cadences de travail et accroître leurs profits.

L'annonce par Stellantis de la fermeture et de la vente de l'usine d'assemblage de Brampton vise à exercer une pression maximale sur les travailleurs, dans le but d'obtenir de nouvelles concessions contractuelles de la part du personnel de l'ensemble de ses sites nord-américains.

La réaction de la bureaucratie d'Unifor – tout comme celle de l'UAW au sud de la frontière et des syndicats corporatistes à l'échelle mondiale – ne consiste pas à mobiliser l'opposition des travailleurs ni à les unir par-delà les frontières nationales pour s'opposer à tous les licenciements, concessions et fermetures d'usines.

Il s'agit plutôt d'intensifier leur collaboration avec les constructeurs automobiles et leurs « propres » gouvernements nationaux dans la lutte pour des parts de marché, la guerre commerciale et le réarmement.

Ainsi, Unifor ne mobilise pas la force sociale des travailleurs de l'automobile pour s'opposer à la fermeture imminente de l'usine d'assemblage de Brampton, ni pour paralyser les activités de Stellantis et solliciter le soutien des travailleurs de l'entreprise à travers les États-Unis et l'Amérique du Nord.

Unifor supplie le gouvernement libéral pro-patronal de sauver les emplois des travailleurs de l'automobile

Ses appels s'adressent plutôt au gouvernement libéral pro-patronal Carney ainsi qu'à Stellantis : ils reposent sur la mise en avant des profits considérables que l'entreprise a historiquement tirés de l'usine de Brampton et, plus généralement, de la rentabilité des activités canadiennes des constructeurs automobiles mondiaux.

La présidente d'Unifor, Lana Payne, exhorte la ministre de l'Industrie, Mélanie Joly, à faire pression sur Stellantis pour annuler la fermeture et la vente de l'usine de Brampton, présentant cette mesure comme essentielle pour que le Canada l'emporte dans la guerre commerciale réactionnaire qui l'oppose aux États-Unis. Il convient de noter que Payne siège au Comité consultatif sur les relations économiques entre le Canada et les États-Unis mis en place par Carney, un organe tripartite axé sur la guerre commerciale.

Déterminée à démontrer qu'Unifor demeure – pour reprendre ses propres termes – un « partenaire » enthousiaste des constructeurs automobiles et des gouvernements canadiens au service des grandes entreprises, Payne a souligné lors d'une conférence de presse la semaine dernière que le syndicat souhaite que les activités de Stellantis continuent de générer des profits. Le syndicat s'est retiré des négociations sans toutefois fixer de date pour une grève.

Dans le cadre de cette campagne corporatiste, il se dispute avec l'UAW au sujet du lieu d'assemblage du Jeep Compass et exhorte le gouvernement fédéral à exiger que Stellantis restitue les énormes subventions qu'elle a reçues, avec le soutien enthousiaste d'Unifor, à moins qu'elle ne revienne sur sa décision de fermeture.

Tout comme Unifor soutient le patronat canadien dans la guerre commerciale, l'UAW, sous la direction de Shawn Fain, a soutenu les droits de douane imposés par le fasciste aspirant dictateur Donald Trump. L’appareil de l’UAW a également salué la décision prise par Stellantis l’automne dernier d’annuler le changement de gamme de produits à Brampton et d’attribuer plutôt la production du Compass à son usine de Belvidere, dans l’Illinois, à partir de 2027.

Dans sa lettre du 16 septembre adressée à Joly, Payne a salué la réponse « ferme, déterminée et décisive » du gouvernement Carney face à l’annonce initiale de Stellantis concernant le transfert de la production du modèle Compass vers Belvidere, ainsi que son engagement à « soutenir les travailleurs de l’automobile canadiens ». Elle a également salué l’inclusion de représentants d’Unifor dans les discussions tenues l’année dernière, avant que le gouvernement n’« entame » un « processus officiel de règlement des différends » en raison du non-respect, par le constructeur automobile, des engagements pris en échange de centaines de millions de dollars de subventions fédérales et de l’Ontario.

Payne a ensuite demandé si le gouvernement participait aux discussions entre Stellantis et le fabricant d’armement Roshel, et s’il réclamait toujours une compensation financière au constructeur automobile pour l’annulation de la réorganisation de l’usine d’assemblage de Brampton.

Si Joly a répondu à la lettre de la présidente d’Unifor au cours de la semaine écoulée, le syndicat ne l’a pas fait savoir.

Tout cela met en évidence l’impasse dans laquelle la bureaucratie d’Unifor a entraîné les travailleurs de l’automobile, ainsi que le caractère réactionnaire de sa stratégie nationaliste et corporatiste, fondée sur une concurrence avec l’UAW pour déterminer qui peut garantir aux constructeurs automobiles le meilleur retour sur investissement.

Le World Socialist Web Site ne peut rien affirmer de définitif quant au rôle joué par le gouvernement dans l’accord d’achat entre Stellantis et Roshel.

Cependant, il est de notoriété publique que le gouvernement Carney donne la priorité à l’expansion rapide de la base militaro-industrielle du Canada ; qu’il a précédemment exprimé son soutien à la conversion de l’usine GM de CAMI à Ingersoll (Ontario) – fermée depuis – en site de production militaire ; et qu’il courtise désespérément les investissements mondiaux en intensifiant l’offensive de classe contre les travailleurs. Cela inclut, tout récemment, l’annonce d’une réduction d’impôts considérable pour les grandes entreprises, la privatisation des quatre plus grands aéroports du pays et la « normalisation » des pouvoirs arbitraires antigrèves conférés au ministre du Travail en vertu de l’article 107 du Code canadien du travail.

Conversion des usines automobiles pour la production de guerre

Unifor avait initialement fixé au 11 septembre la date butoir pour conclure les négociations d'une nouvelle entente de principe avec Stellantis concernant les conventions collectives des usines de Windsor, Etobicoke et Brampton, arrivées à échéance le 20 septembre.

Après avoir été contraint de « suspendre » les négociations en raison de l'insistance de Stellantis sur la fermeture de l'usine d'assemblage de Brampton, Payne est intervenue dans les médias pour réclamer une intervention gouvernementale. « Stellantis », a-t-elle déclaré, « est tout à fait résolu à quitter Brampton. Tout le monde doit le comprendre, en particulier nos gouvernements. » Payne a expliqué à la CBC que l'équipe de négociation du syndicat cherchait à obtenir des clauses contractuelles similaires à l'« engagement » douteux arraché lors de l'accord conclu en août avec GM Canada concernant le sort de l'usine CAMI. En vertu de cet accord, le constructeur automobile s'engageait à ne pas fermer définitivement l'usine CAMI d'Ingersoll (alors à l'arrêt) tant que la recherche d'autres solutions se poursuivait, et prévoyait qu'en cas d'attribution d'un contrat militaire à GM par Ottawa, l'usine CAMI serait la première à en assurer la réalisation.

Le gouvernement Carney, s'appuyant sur la politique de réarmement lancée par les libéraux sous Justin Trudeau, s'est engagé à consacrer 5 % du PIB – soit plus de 150 milliards de dollars – par an à l'armée et aux infrastructures connexes d'ici 2035. Ce financement sera assuré par une austérité budgétaire drastique, incluant le démantèlement du système de santé publique et d'autres mesures d’aide sociale.

La Stratégie industrielle de défense du gouvernement libéral vise à produire au Canada 70 % des équipements militaires nécessaires ; il s'agit d'un programme nationaliste économique – semblable à celui prôné par Unifor – destiné à préparer le terrain pour mener la guerre.

Dans cette entreprise, Roshel, un fabricant du secteur de la défense spécialisé dans la conception, l'intégration et la production de véhicules blindés « éprouvés au combat », joue un rôle de partenaire clé. L'entreprise, dont le siège est situé à Brampton, exerce ses activités tant au Canada qu'aux États-Unis. Son président, Roman Shimonov, a servi pendant 15 ans comme officier au sein des Forces de défense israéliennes avant d'occuper des postes dans l'appareil de sécurité du pays.

Fondée en 2016, l'entreprise a rapidement décroché des contrats d'approvisionnement et a lancé en 2018 la production de son véhicule phare, le véhicule blindé Senator. Fabriqués à Brampton à partir de châssis expédiés par les installations de Ford aux États-Unis, ces véhicules ont été fournis à plus de 2000 exemplaires aux forces armées ukrainiennes dans le cadre du programme d'aide militaire du gouvernement libéral au gouvernement Zelensky. L'entreprise a également fourni des véhicules à l'ICE, l'agence américaine chargée de la lutte contre l'immigration clandestine. Des photographies ont déjà montré ces véhicules dans les rues de Minneapolis, où des agents de l'ICE ont abattu deux personnes en janvier dernier.

Il convient de noter que Payne a déclaré qu'Unifor saluait la décision du fabricant d'armement Roshel d'investir à Brampton, à condition toutefois que cela ne se fasse pas par le rachat de l'usine Stellantis.

Dans des déclarations récentes, Payne a affirmé que la solution privilégiée par le syndicat pour sortir de l'impasse avec Stellantis serait de réaffecter la production du modèle Jeep Compass à l'usine de Brampton, ce qui mettrait fin au retour au travail imminent de plus de 3200 travailleurs américains actuellement en mise à pied prolongée.

En renonçant aux traditions de lutte combative établies conjointement par les travailleurs de l'automobile canadiens et américains dans les années 1930 et 1940, les bureaucrates ont scindé l'UAW selon des lignes nationales il y a quarante ans. Depuis lors, ils dressent les travailleurs les uns contre les autres – opposant les travailleurs d'un pays à leurs frères et sœurs de classe de l'autre – et tirent vers le bas les emplois, les salaires et les conditions de travail.

Le ralliement d'Unifor et de l'UAW à leurs classes dirigeantes respectives dans le cadre de la guerre commerciale est la conséquence logique de la promotion d'un nationalisme réactionnaire (canadien et américain) et de la défense acharnée du capitalisme par les deux appareils bureaucratiques.

Une stratégie socialiste et internationaliste pour défendre tous les travailleurs de l'automobile

Pour lutter contre les licenciements, les reculs et la militarisation de l'économie, les travailleurs de l'automobile doivent reconnaître que le conflit actuel autour de la convention collective n'est en rien une lutte syndicale traditionnelle.

Les travailleurs ne peuvent défendre leurs intérêts que par la lutte de classe, en refusant de subordonner leurs emplois et leurs moyens de subsistance aux profits des constructeurs automobiles et aux intérêts prédateurs des puissances impérialistes rivales.

Plutôt que de se tourner vers Payne et la bureaucratie d'Unifor, les travailleurs de Stellantis Canada devraient s'adresser aux travailleurs de Stellantis et de l'ensemble du secteur automobile en Amérique du Nord et dans le monde entier – et non au gouvernement libéral (dont le syndicat a soutenu l'élection) ou au gouvernement conservateur de l'Ontario dirigé par Doug Ford (avec lequel la direction de la section locale de Brampton a noué des liens étroits).

Un appel lancé par les travailleurs de Stellantis Canada pour s'opposer aux échelons salariaux, à l'intensification des cadences, aux conditions de travail dangereuses, ainsi qu'aux suppressions d'emplois et aux fermetures d'usines, trouverait un écho puissant auprès des travailleurs aux États-Unis – qui se radicalisent et entrent en lutte contre Trump et tout ce qu'il représente – ainsi qu'auprès de leurs frères et sœurs de classe au Mexique et à l'international.

Déjà, les travailleurs de Volkswagen en Allemagne ont formé un comité de base indépendant pour lutter contre les licenciements collectifs, tandis que des comités de base similaires ont vu le jour dans diverses industries à travers l'Amérique du Nord.

La campagne de Will Lehman, ouvrier de l'automobile socialiste candidat à la présidence de l'UAW, constitue l'expression la plus consciente de la montée de l'opposition de la classe ouvrière à la guerre, à la dictature, aux suppressions d'emplois et à la dégradation des conditions de vie. Lehman prône une révolte de la base contre la bureaucratie par la création de comités de base dirigés démocratiquement, afin de redonner le pouvoir à l’atelier et d’abolir l'appareil syndical. Il appelle à l'unité des travailleurs américains avec leurs frères et sœurs de classe au Canada, au Mexique et dans le monde entier, pour opposer une stratégie internationale de pouvoir ouvrier à l'offensive mondiale menée par l'élite dirigeante contre les travailleurs de l'automobile et l'ensemble de la classe ouvrière.

Les travailleurs canadiens de l'automobile devraient soutenir le combat de Lehman et tisser des liens transfrontaliers par l'intermédiaire de l'Alliance ouvrière internationale des comités de base. Les travailleurs de toute l'Amérique du Nord doivent faire valoir leurs intérêts de classe indépendants en adoptant un programme socialiste et internationaliste, et en luttant ensemble pour l'instauration de gouvernements ouvriers qui placeront les besoins sociaux au-dessus du profit privé, en transformant les banques et les industries clés, comme celle de l'automobile, en services publics.

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