Gloria Steinem (1934-2026) : la CIA, le Parti démocrate et la politique du féminisme

Gloria Steinem, qui fut pendant un demi-siècle l’une des figures publiques du féminisme américain, est décédée à son domicile de New York le mercredi 2 septembre, à l’âge de 92 ans.

La mort de Steinem a rapidement suscité les éloges des médias et de l’establishment politique. Barack Obama, qui lui avait décerné la Médaille présidentielle de la Liberté en 2013, a déclaré qu’« en tant qu’écrivaine, conférencière et militante, elle a éveillé un vaste public, souvent sceptique ». Hillary Clinton a écrit que Steinem « a ouvert des portes non seulement pour elle-même, mais aussi pour des millions de femmes qui l’ont suivie ». À ce qui passe pour l’autre extrémité du spectre du Parti démocrate, le sénateur Bernie Sanders l’a qualifiée de « pionnière de la lutte pour les droits des femmes », tandis que le maire de New York, Zohran Mamdani, a écrit qu’elle « a enseigné à l’Amérique que le sexisme est le symptôme d’un système qui peut être transformé ».

Au milieu de cet interminable flot d’hommages, on ne trouve aucune analyse sérieuse, et encore moins de bilan, de l’histoire et du rôle politiques de Steinem, lesquels comprennent son travail avec la CIA et le Parti démocrate, ainsi que le poste de présidente honoraire qu’elle a occupé pendant des décennies au sein des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA).

Steinem et la CIA

Steinem est née à Toledo, dans l’Ohio, en 1934, au sein d’une famille appauvrie par la Grande Dépression. Elle a étudié les sciences politiques au Smith College, dont elle a obtenu son diplôme en 1956, avant de passer deux années en Inde grâce à une bourse d’études. Lorsqu’elle est revenue aux États-Unis en 1958, son premier emploi fut celui de codirectrice rémunérée d’une organisation appelée l’Independent Service for Information on the Vienna Youth Festival, rebaptisée par la suite Independent Research Service.

L’organisation avait été mise sur pied en réaction au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, parrainé par l’Union soviétique, qui devait se tenir à Vienne à l’été 1959. Selon Patriotic Betrayal (2015) de Karen Paget, l’étude la plus approfondie des opérations menées par la CIA (Central Intelligence Agency – Agence centrale de renseignement) auprès des étudiants américains, l’Agence avait élaboré « des objectifs ambitieux visant à “saboter” le festival, à “prendre le contrôle” de la délégation américaine de gauche et, surtout, à repérer et recruter des ressortissants étrangers favorables issus d’Afrique et d’Asie afin de les rattacher plus étroitement à l’Occident, un plan qui fut ensuite approuvé par le Conseil de sécurité nationale des États-Unis ».

L’Independent Service recruta environ une centaine des 350 Américains qui se rendirent à Vienne, dont presque aucun n’était au courant de l’implication de l’Agence. L’organisation produisit des « documents de recherche » et du matériel destiné à la presse et, pendant le festival, un quotidien publié en six langues, que Steinem réalisa avec Samuel Walker fils, vice-président de Free Europe Press travaillant derrière une société-écran créée à cette fin, ainsi qu’avec Clay Felker, qu’elle avait recruté au magazine Esquire.

L’argent provenait de la CIA, par l’intermédiaire des organismes dont l’Agence s’était servie tout au long des années 1950 et 1960 pour financer la National Student Association, le Congrès pour la liberté de la culture et le reste de ce qu’elle appelait la « gauche non communiste ». Paget souligne que Steinem puisait dans un « compte spécial » administré par C. D. Jackson, de Time Inc. – principal conseiller d’Eisenhower en matière de guerre psychologique pendant la guerre, fondateur de Radio Free Europe, financée par la CIA, et, en 1959, rédacteur de discours et conseiller du président –, qui l’aida à trouver les commanditaires privés servant à dissimuler l’origine des fonds de l’Agence.

Le travail de Steinem à Vienne fut très bien évalué et, lorsque la CIA prépara sa contre-opération en prévision du festival suivant, qui devait se tenir à Helsinki en 1962, on lui demanda de reprendre le même rôle, ce qu’elle accepta.

Steinem savait d’où venait l’argent. Le récit que fait Paget de son recrutement commence à New Delhi, où Steinem bénéficiait d’une bourse après avoir obtenu son diplôme du Smith College. Clive Gray, un responsable étudiant américain qui avait refusé une offre de rejoindre la CIA à temps plein, alla la rencontrer sur la recommandation de son officier traitant de la CIA et soumit son nom à Harry Lunn, un agent de la CIA qui travaillait alors sous le couvert du département de la Défense.

Dans la liste dressée par Paget des participants à l’opération, Steinem est décrite, sans réserve, comme étant « en connaissance de cause » terme que Paget définit en se référant au propre glossaire de la CIA, dans lequel un agent est « une personne entretenant une relation officielle caractérisée par un accord conclu en connaissance de cause, ainsi que par un certain degré d’engagement et de contrôle, et qui fournit des renseignements ou des services ». Paget écrit que Steinem « était l’une des rares femmes à faire partie du club NSA-CIA ».

Rien de tout cela n’était secret après février 1967, lorsque le magazine Ramparts révéla le financement de la National Student Association par la CIA et que le New York Times et le Washington Post remontèrent en quelques jours jusqu’à Steinem pour ce qui était de l’opération menée lors du festival de la jeunesse. Sa réaction à ces révélations ne fut pas celle de quelqu’un qui avait été utilisé. Elle ne prétendit pas avoir été trompée. Elle défendit l’Agence.

« Loin d’avoir été choquée par cette participation, déclara-t-elle au Times en 1967, j’étais heureuse de constater qu’il se trouvait, à cette époque, quelques libéraux au sein du gouvernement qui étaient clairvoyants et qui se souciaient suffisamment de la question pour faire participer au festival des Américains de toutes tendances politiques. » À Newsweek, elle déclara : « Avec la CIA, j’ai enfin trouvé un groupe de personnes qui comprenaient à quel point il était important de représenter la diversité des idées de notre gouvernement lors des festivals communistes. Si c’était à refaire, je le referais. »

Nous étions en 1967. À ce moment-là, la CIA que Steinem considérait comme libérale et honorable avait déjà renversé les gouvernements de l’Iran et du Guatemala, organisé l’invasion de la baie des Cochons, contribué à l’assassinat de Patrice Lumumba ainsi qu’aux massacres indonésiens de 1965-1966, et dirigeait alors le programme d’assassinats Phoenix au Vietnam. La défense de la CIA par Steinem constituait une position politique mûrement réfléchie, à laquelle elle resta fidèle pendant les cinquante-neuf années suivantes.

Steinem, Harrington et la « gauche non communiste »

Le projet stratégique de la CIA dans le cadre de la guerre froide politique et culturelle consistait à construire une « gauche » anticommuniste, hostile à l’Union soviétique, réconciliée avec le capitalisme américain et avec le rôle mondial de l’impérialisme américain : une « gauche » qui pourrait donc être mobilisée contre les sentiments socialistes et anti-impérialistes des travailleurs, des étudiants et des intellectuels, aux États-Unis comme à l’étranger. Les personnes recrutées pour servir ce projet étaient, dans leur écrasante majorité, d’anciens socialistes qui s’étaient réconciliés avec le département d’État. C’est pourquoi la question de savoir si Steinem est « demeurée » une agente de la CIA passe à côté de l’essentiel. Ce qui importe, c’est le projet politique au service duquel elle a été recrutée.

C’est ici que la biographie de Steinem croise l’histoire de ce qui est aujourd’hui les DSA. Dès le printemps 1959, Michael Harrington, qui allait fonder quatorze ans plus tard l’organisation ayant précédé les DSA, écrivit au bureau de Steinem pour demander de l’aide afin d’obtenir un billet d’avion pour Vienne. L’histoire est relatée dans la biographie de Harrington écrite par Maurice Isserman, The Other American, à partir des propres lettres de Steinem.

De gauche à droite : Ruth Messinger, présidente de l’arrondissement de Manhattan, Michael Harrington, Gloria Steinem et le sénateur américain Edward Kennedy, en 1989 [Photo]

Harrington soupçonnait que l’Independent Service recevait de l’argent du gouvernement, mais il supposait que celui-ci provenait du département d’État, ce à quoi il ne voyait aucune objection. Steinem lui demanda d’envoyer son curriculum vitæ à C. D. Jackson et, le 1er juin, elle écrivit à ce dernier pour lui recommander Harrington, qu’elle décrivait comme « l’un des plus éminents jeunes dirigeants socialistes de ce pays », « beaucoup trop connu pour participer officiellement au Festival », mais comme « un excellent orateur » qui, « à de nombreuses occasions, a réussi à renverser le cours des choses lors de réunions publiques ». C’est la lettre d’une recruteuse qui comprenait parfaitement ce qu’un socialiste connu pouvait apporter à une opération de la CIA. La même lettre recommandait le jeune Zbigniew Brzezinski, qui allait plus tard diriger, à titre de conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, l’intervention menée par la CIA en Afghanistan à la fin des années 1970.

Harrington se retira toutefois du projet qui prévoyait qu’il reçoive un financement de l’Independent Service de Steinem. Il se souvint que la direction de la Young People’s Socialist League avait jugé cet argent « trop risqué sur le plan politique ». Il paya lui-même son billet et, à Vienne, garda ses distances, signalant dans Commonweal « la main invisible du gouvernement américain » derrière la délégation de Steinem. Celle-ci informa Jackson de son retrait et fut, selon les mots d’Isserman, « manifestement déçue ».

En 1959, Harrington était une figure dirigeante de la tendance de Max Shachtman. Fondateur du trotskysme américain et proche collaborateur de Léon Trotsky, Shachtman rompit avec Trotsky et la Quatrième Internationale en 1940, refusant de défendre l’Union soviétique contre l’impérialisme. À partir de cette rupture, sa trajectoire se déplaça constamment vers la droite. En 1961, il défendit l’invasion de la baie des Cochons. Il soutint la guerre du Vietnam et termina sa carrière comme conseiller de George Meany, président de l’AFL-CIO.

1972 et la transformation du Parti démocrate

Les trajectoires de Steinem et de Harrington convergèrent en 1972, au sein d’un parti qui était lui-même en pleine transformation. À la fin des années 1960, le Parti démocrate était en crise. La coalition constituée sous Roosevelt avait éclaté sous l’impact de la guerre du Vietnam, des révoltes urbaines et de la vague de grèves qui allait se poursuivre au cours de la décennie suivante. À Chicago, en 1968, le parti désigna Hubert Humphrey, le candidat de la guerre et de l’appareil de l’AFL-CIO, tandis que la police matraquait les manifestants opposés à la guerre dans les rues avoisinantes. Ce qui suivit ne fut pas un tournant à gauche. Ce fut une réorganisation au cours de laquelle le parti entreprit de remplacer l’appui qu’il perdait par une base sociale définie selon des critères raciaux et de genre.

La campagne de George McGovern, que Harrington et Steinem soutinrent tous deux en 1972, est généralement présentée comme l’apogée de « l’aile gauche » du Parti démocrate. Elle fut en réalité le véhicule de cette réorganisation et marqua le début de la répudiation par le parti de toute association avec la réforme sociale. Les règles de sélection des délégués adoptées après la débâcle de 1968, qui établissaient des quotas pour les femmes, les minorités et les jeunes, transformèrent la composition de la convention. La proportion de femmes parmi les délégués tripla approximativement, celle des délégués noirs presque autant, tandis que celle des délégués âgés de moins de 30 ans fut multipliée plusieurs fois.

Le National Women’s Political Caucus de Steinem, fondé en juillet 1971 avec Bella Abzug, Betty Friedan et Shirley Chisholm dans le but explicite de faire accéder des femmes à des fonctions électives et à des postes de nomination, fut l’un des instruments de cette réorganisation. Steinem avait travaillé à la brève campagne de McGovern pour l’investiture en 1968, remplissant, selon ses propres mots, les fonctions de « rédactrice de brochures, organisatrice des déplacements et collectrice de fonds ». En 1972, elle se présenta comme déléguée de Chisholm et mena, pendant la convention, le combat pour inclure dans le programme du parti un engagement en faveur du droit à l’avortement.

Gloria Steinem prend la parole lors de la Convention nationale du Parti démocrate à Miami Beach, en Floride, le 13 juillet 1972. [AP Photo/(File)]

La coalition de McGovern perdit dans 49 États. Elle conserva toutefois la direction du parti. Depuis lors, chaque administration démocrate – la déréglementation sous Carter, la destruction de l’aide sociale sous Clinton, le renflouement des banques sous Obama – s’est appuyée sur l’alliance entre Wall Street et les « nouvelles couches sociales » de 1972, au moyen de la promotion de la politique identitaire.

Harrington arriva à la même destination en suivant son propre chemin. Il rompit en 1972 avec ce qui restait du Parti socialiste shachtmanien – non pas en raison de son anticommunisme, qu’il revendiqua jusqu’à la fin de sa vie, mais en raison de sa conduite durant l’élection présidentielle, lorsque le Parti socialiste fit, dans les faits, campagne pour Nixon. En 1973, il fonda le Democratic Socialist Organizing Committee (DSOC). Il décrivit le rôle qu’il souhaitait voir jouer à son mouvement comme « un rôle proaméricain, inspiré par la guerre froide et conforme à la ligne du département d’État », et sa stratégie comme celle de « l’aile gauche du possible », c’est-à-dire tout ce que le Parti démocrate et la classe dirigeante seraient disposés à permettre.

Steinem gravitait déjà dans l’orbite du Parti socialiste. En décembre 1970, elle avait débattu avec Midge Decter, alors membre du parti, à la tribune de la section new-yorkaise de celui-ci. Elle adhéra au DSOC vers 1977 et, en février 1979, fut élue à son conseil national aux côtés d’Irving Howe, de Julian Bond et de Bogdan Denitch. Lorsque le DSOC fusionna avec le New American Movement en 1982 pour former les DSA, elle suivit le mouvement. Elle demeura présidente honoraire de l’organisation jusqu’à la fin de sa vie.

Le magazine Ms. et l’affaire Redstockings

Il fallait créer une base électorale avant de pouvoir la livrer au Parti démocrate. Au cours des années séparant Vienne de la fondation du magazine Ms. en 1971, Steinem devint journaliste, organisatrice du Parti démocrate et porte-parole publique d’un mouvement dont elle contribua plus que quiconque à définir le programme. Son protecteur au cours de cette période fut Clay Felker, qu’elle avait recruté au magazine Esquire pour l’aider à produire le quotidien de Vienne, et qui l’intégra en 1968 à l’équipe fondatrice du magazine New York avant de financer le numéro pilote de Ms. à la fin de 1971.

Son premier article féministe, « After Black Power, Women’s Liberation » (« Après le pouvoir noir, la libération des femmes »), publié dans New York en avril 1969, annonçait dès son titre que le mouvement des femmes était conçu, depuis le départ, comme le prochain groupe appelé à faire valoir ses revendications dans une succession d’identités. Le marxisme n’apparaît qu’une seule fois dans l’article, entre parenthèses, et il est aussitôt renversé : « La société ne pourra être restructurée tant que les rapports entre les sexes ne le seront pas. » Le genre avant la classe, et la famille avant le mode de production. Tel était le contenu théorique, pour autant qu’il y en eût un, du féminisme promu par Steinem.

Le magazine Ms., financé par Warner Communications et Katharine Graham, du Washington Post, constituait l’expression institutionnelle de cette politique. Steinem elle-même expliqua plus tard son fonctionnement. Dans un essai publié en 1990, « Sex, Lies and Advertising » (« Sexe, mensonges et publicité »), elle décrivit comment les annonceurs exigeaient un « contenu rédactionnel complémentaire » – « des articles faisant l’éloge de sujets liés à l’alimentation, à la mode ou à la beauté afin de “soutenir” et de “compléter” les publicités consacrées à l’alimentation, à la mode ou à la beauté » –, ce que le magazine acceptait de fournir. La poésie, la fiction et les histoires pour enfants furent abandonnées parce qu’elles n’attiraient aucune publicité.

Ce que le magazine vendait à ces annonceurs, comme Steinem le rapporta plus tard sans la moindre gêne, c’était un lectorat composé de « leaders » aisées et appartenant aux professions libérales, dont les habitudes de consommation établissaient des tendances à l’échelle nationale. L’essai de Steinem constitue une description de la couche sociale que le mouvement servait réellement.

En mai 1975, Redstockings, un groupe issu de la Nouvelle Gauche, distribua, lors d’un congrès de journalistes à New York, un document de seize pages consacré à Steinem et à la CIA. Le groupe démontra que la notice de Steinem dans le Who’s Who, qui indiquait encore en 1968 qu’elle avait dirigé l’Independent Research Service de 1959 à 1962 et qu’elle siégeait toujours à son conseil d’administration, avait été réduite en 1970 à la seule mention « 1959-1960 », toute référence à sa participation au conseil d’administration ayant disparu.

Pour réfuter sa déclaration de 1967 selon laquelle on ne lui avait « jamais demandé de faire rapport sur d’autres Américains ni d’évaluer des ressortissants étrangers », Redstockings présenta le rapport produit par l’Independent Service lui-même sur le festival de Vienne, publié sous le nom de Steinem, qui contenait 13 pages de notices biographiques sur des délégués étrangers et de renseignements concernant leurs affiliations politiques. Le groupe retraça également l’origine des fonds versés à Ms. et à la Women’s Action Alliance, que Steinem avait fondée dans le même immeuble : Warner, Graham, le Rockefeller Family Fund, la Carnegie Corporation et la Chase Manhattan Bank Foundation.

Le programme de Redstockings reposait, comme celui de Steinem, sur la prémisse voulant que la division fondamentale de l’humanité soit celle entre les hommes et les femmes, et non celle entre les classes. Ses révélations constituaient néanmoins une dénonciation accablante non seulement de Steinem, mais aussi de toute une couche sociale et politique. En janvier 1976, Random House acheta les droits du livre de Redstockings, Feminist Revolution (Révolution féministe), qui contenait ce chapitre, après que les propres avocats de la maison d’édition eurent donné leur approbation. Le 15 mars 1976, le jour même de la signature du contrat, Steinem se présenta dans le bureau du président de Random House et lui remit une lettre de son avocat menaçant d’intenter une poursuite en diffamation si le chapitre n’était pas supprimé. Des lettres provenant des avocats de Ms., de Felker, de Warner Communications et de Katharine Graham suivirent. Random House publia le livre en 1978 avec la mention « version abrégée », le chapitre en question ayant été retranché.

La politique identitaire, les DSA et le contenu social du féminisme

Steinem fonda par la suite une série d’organisations, notamment la Women’s Action Alliance, la Coalition of Labor Union Women – une création de la bureaucratie de l’AFL-CIO datant de 1974 –, Choice USA et le Women’s Media Center. Toutes avaient pour objectif commun de promouvoir le Parti démocrate. Son livre à succès de 1992, Revolution from Within: A Book of Self-Esteem (La révolution intérieure : un livre sur l’estime de soi), indiquait le point d’aboutissement intellectuel de cette trajectoire. « Sans estime de soi, écrivait-elle, le seul changement possible consiste à remplacer un maître par un autre; avec elle, nul besoin de maîtres. » La « révolution » se trouvait ainsi déplacée à l’intérieur de la psyché de l’individu privilégié.

Au cours des deux dernières décennies de sa vie, tandis que le Parti démocrate abandonnait même les apparences de la réforme sociale et se tournait vers les questions raciales et de genre comme principaux moyens de mobilisation, Steinem s’aligna de façon toujours plus ouverte et directe sur ses fractions les plus réactionnaires et se fit, en particulier, l’ardente promotrice d’Hillary Clinton.

Gloria Steinem reçoit un prix des mains d’Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’État américaine, lors du sommet Forbes 30/50 au musée du Louvre Abou Dabi, aux Émirats arabes unis, le mercredi 8 mars 2023. [AP Photo/Kamran Jebreili]

En février 2016, alors que Bernie Sanders bénéficiait d’un puissant soutien parmi les jeunes, et tout particulièrement parmi les jeunes femmes, contre Clinton, Steinem déclara devant le public de Bill Maher : « Quand vous êtes jeune, vous vous demandez : “Où sont les garçons? Les garçons sont avec Bernie.” » Au cours de la même fin de semaine, Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État sous Clinton, déclara lors d’un rassemblement qu’« une place particulière en enfer est réservée aux femmes qui ne s’entraident pas ».

Les DSA se déclarèrent « très déçus » par les positions de Steinem et insistèrent sur le fait que ses opinions « ne reflètent pas celles de la direction des DSA ». Ils ne lui retirèrent toutefois pas son titre de présidente honoraire. À ce moment-là, l’organisation se lançait corps et âme dans la campagne de Sanders afin de ramener derrière le Parti démocrate une génération en voie de radicalisation : le même travail que Steinem accomplissait depuis 1971 auprès d’une autre base sociale.

Jacobin, le magazine du milieu gravitant autour des DSA, réagit à sa mort en défendant ce bilan. Le travail de Steinem pour la CIA, écrit l’historien Daniel Geary, « n’était guère admirable, mais ce n’est pas comme si elle avait planifié l’invasion de la baie des Cochons ». Elle doit « avant tout être considérée comme une libérale de gauche qui cherchait à réaliser des réformes transformatrices à l’intérieur des institutions existantes », comme « une intermédiaire essentielle » qui « reliait les mouvements sociaux aux principales institutions politiques ». Selon Geary, ses détracteurs commettent l’erreur de « diviser tout le monde entre “l’establishment” et “les radicaux”, tout en ignorant le vaste espace qui se trouve entre les deux ».

Les opérations de l’Agence auprès de la jeunesse et les planificateurs de ses invasions relevaient des différentes divisions d’un même appareil, dirigé contre un seul ennemi : l’opposition socialiste et anti-impérialiste au capitalisme américain, aux États-Unis comme à l’étranger. Quant au « vaste espace qui se trouve entre les deux », où les mouvements de contestation sociale sont conduits à se soumettre aux institutions de l’État américain, il s’agit précisément de l’espace que les DSA ont pour fonction d’occuper. Geary en a donné une description exacte.

Le féminisme personnifié par Steinem n’est pas issu des luttes des femmes de la classe ouvrière – des grèves des ouvrières du textile et de la confection ou de la lutte pour la journée de huit heures. Il est apparu avec l’expansion, après la guerre, de la classe moyenne professionnelle et à partir de la revendication de ses membres féminins d’obtenir une part égale de ses privilèges. À chacune de ses étapes, il fut parrainé, promu et financé par les institutions du libéralisme américain. Son rôle politique, depuis le National Women’s Political Caucus jusqu’aux campagnes de Clinton, consista à diviser la classe ouvrière selon le genre et à canaliser les aspirations des travailleuses vers le système politique qui a présidé à l’appauvrissement de la grande majorité d’entre elles.

Les revendications démocratiques que les hommages médiatiques associent à Steinem – l’égalité salariale, les services de garde, le droit à l’avortement et au divorce ainsi que l’accès à la contraception – ont d’abord été avancées par le mouvement socialiste, et les marxistes se sont battus pour elles depuis le début. Le féminisme est autre chose : il affirme que les femmes constituent, par-delà les classes sociales, un groupe ayant des intérêts communs et devant être représenté par un mouvement de femmes.

« La plupart de ces femmes bourgeoises qui se comportent comme des lionnes dans la lutte contre les “prérogatives masculines” », déclara la grande marxiste Rosa Luxemburg en mai 1912, dans des termes qui pourraient s’appliquer, toutes proportions gardées, à Steinem, « trottineraient comme de dociles agneaux dans le camp de la réaction conservatrice et cléricale si elles disposaient du droit de vote ». Les femmes des classes possédantes, disait-elle, « défendront toujours avec fanatisme l’exploitation et l’asservissement des travailleurs, grâce auxquels elles reçoivent indirectement les moyens de mener leur existence socialement inutile ». Elle leur opposait le point de vue de la classe ouvrière : « La lutte de masse actuelle pour les droits politiques des femmes n’est qu’une expression et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. »

Les diverses revendications du mouvement féministe auxquelles il était possible de satisfaire sans toucher à la propriété capitaliste – l’accès aux professions, aux postes de direction et aux fonctions publiques – furent satisfaites. Celles qui exigeaient des dépenses sociales furent abandonnées. Le Comprehensive Child Development Act de 1971, qui aurait créé un système national de services de garde, fut frappé du veto de Nixon en décembre de la même année et ne fut relancé par aucune administration démocrate au cours des 55 années suivantes. Le droit à l’avortement, confié au Parti démocrate et aux tribunaux, fut abrogé en 2022 par les fascistes et les réactionnaires installés au sein de la plus haute instance judiciaire du pays.

Une poignée de femmes siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises, tandis qu’elles occupent le quart des sièges au Sénat et quatre des neuf sièges à la Cour suprême – contrairement à la Cour exclusivement masculine qui rendit l’arrêt Roe v. Wade. Des dizaines de millions de femmes travaillent pour des salaires qui ne suffisent pas à payer leur loyer, sans services de garde, sans soins de santé et sans horaires stables. Telles sont les conditions sur lesquelles a présidé le parti que Steinem a servi.

Il est tout à fait approprié que l’ensemble du Parti démocrate, de Clinton à Mamdani, se soit joint cette semaine aux éloges funèbres qui lui ont été consacrés. Elle était des leurs. L’émancipation de la classe ouvrière, y compris des femmes qui en font partie, exige précisément ce que Steinem a consacré sa carrière à combattre : l’indépendance politique de la classe ouvrière à l’égard du Parti démocrate et la lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 18 septembre 2026)

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