La campagne électorale québécoise, déclenchée le 27 août en vue d’un scrutin le 5 octobre, se déroule dans le contexte d’une crise historique du capitalisme mondial. La guerre commerciale que Trump mène contre le Canada n’est qu’un volet d’une vaste intensification des conflits géopolitiques et militaires. Partout, les classes dirigeantes se réarment frénétiquement pour une troisième guerre mondiale déjà commencée et veulent en faire payer le prix à la classe ouvrière par l’austérité, la destruction des emplois et des salaires et le démantèlement des services publics.
Les différents partis en lice adhèrent tous à ce programme de guerre de classe, qui se traduira après l’élection par une vive intensification de l’assaut patronal sur les conditions de vie des travailleurs – pas juste au Québec mais partout au Canada.
La Coalition Avenir Québec (CAQ) de Christine Fréchette, le Parti libéral du Québec (PLQ) de Charles Milliard, le Parti québécois (PQ) de Paul St-Pierre Plamondon et le Parti conservateur du Québec (PCQ) d’Éric Duhaime sont des partis de la grande entreprise qui font la promotion de l’austérité la plus stricte et du chauvinisme québécois le plus effréné. La rivalité qui les oppose porte sur qui réussira à convaincre l’élite dirigeante qu’il sera le plus efficace à intensifier l’assaut anti-ouvrier tout en cassant l’opposition des travailleurs.
Québec solidaire (QS), quant à lui, prétend parler au nom des gens ordinaires et s’opposer à ce tournant prononcé vers la droite de toute la politique québécoise. Sa co-porte-parole, Ruba Ghazal, a déclaré: «Tous les partis vont faire de l’austérité, le seul qui ne va pas en faire, c’est Québec solidaire». Ceci est une fraude.
Un parti de l’establishment
Depuis sa formation il y a 20 ans, QS a vite abandonné sa prétention de vouloir «dépasser le capitalisme». Il a constamment cherché à s’intégrer à l’establishment et à l’État capitaliste en tant que flanc «gauche» du mouvement souverainiste québécois qui articule les intérêts d’une faction de la classe dirigeante du Québec historiquement représentée par le PQ.
Dans son obsession à prouver à l’élite dirigeante qu’il a l’étoffe d’un «parti de gouvernement», QS a tellement édulcoré ses timides demandes réformistes qu’il n’en reste, dans la campagne électorale actuelle, qu’une coquille vide – qui susciterait quand même la résistance féroce de la classe dirigeante, devant laquelle QS capitulerait sans combat.
Malgré l’immense colère populaire provoquée par l’effondrement des services publics et des salaires face à une inflation galopante, ce qui a alimenté une nouvelle vague de militantisme ouvrier, QS a été incapable de convaincre les travailleurs du sérieux de sa posture d’opposition. Le parti se classe au dernier rang dans les sondages et pourrait subir une baisse notable de sa part du vote populaire.
QS est un parti pro-capitaliste qui exprime les aspirations de couches privilégiées de la classe moyenne supérieure. Par son discours vaguement «de gauche», il cherche à détourner la colère sociale vers les partis de la grande entreprise afin de préserver l’ordre social existant. Il maintient en particulier une alliance de facto avec le PQ et s’est engagé à soutenir un camp du Oui mené par ce dernier lors d’un éventuel troisième référendum sur l’indépendance du Québec. QS travaille main dans la main avec la bureaucratie syndicale qui étouffe la résistance sociale des travailleurs et prône le chauvinisme québécois pour diviser les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du Canada et d’Amérique du Nord.
De fausses «réformes»
Sous le slogan «C’est possible», QS veut faire passer ses propositions dérisoires pour des réformes «ambitieuses». En réalité, chaque promesse est un palliatif qui ne remet aucunement en cause le capitalisme et que QS n’a aucune intention de concrétiser par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière. Sa stratégie consiste à faire pression sur l’establishment – partis bourgeois, bureaucratie syndicale et grand patronat – pour quémander des miettes afin de mieux étouffer la colère sociale grandissante.
Sa position sur le logement, «la priorité des priorités», l’illustre bien. QS promet de plafonner les hausses de loyer, de créer 50.000 logements sociaux en un mandat et de porter la part du logement social à 20% du parc locatif d’ici 2050. Ces promesses sont des vœux pieux: il est impossible de plafonner les loyers et de construire massivement du logement social sans s’attaquer à la mainmise des propriétaires institutionnels, donc à la propriété privée – ce que QS exclut de manière explicite. Pire, QS propose un allégement fiscal considérable aux propriétaires qui vendraient leurs immeubles les plus vétustes à des OSBL (Organismes sans but lucratif), ce qui permettrait à ces propriétaires d’encaisser des profits garantis par l’État. L’horizon de 2050 est aussi un aveu: QS renonce à agir pendant un quart de siècle.
La hausse du salaire minimum à 20 $ est tout aussi révélatrice: cette mesure nettement insuffisante serait assortie d’une «aide de 330 millions aux employeurs», c’est-à-dire de subventions aux patrons. QS ne rompt pas avec la logique patronale: il la finance.
La fiscalité relève de la même logique. Taxer les actifs des ménages possédant 25 millions de dollars et plus – environ 4 000 ménages – pour en tirer 5 milliards de dollars par année ne représente qu’une fraction infime des profits accumulés par la bourgeoisie québécoise. QS entretient l’illusion qu’une redistribution marginale peut atténuer les pires effets du capitalisme sans toucher à la propriété privée.
Au même moment, Québec solidaire se présente comme «fiscalement responsable», c’est-à-dire digne de confiance pour gérer les affaires de l’élite dirigeante. Il promet ainsi d'éliminer le déficit provincial d'ici l'exercice financier 2029-2030, se conformant ainsi à l'échéance fixée par la Loi sur l'équilibre budgétaire – ce qui demandera des coupes sociales drastiques.
QS a continuellement «actualisé» son programme pour en accentuer le contenu pro-patronal en glorifiant «l’entrepreneuriat québécois et les PME» et en promouvant la perspective d’une république capitaliste du Québec, dont il cherche à camoufler le caractère anti-ouvrier sous l’étiquette d’un «pays souverain, féministe et inclusif».
Le nationalisme réactionnaire au cœur de la campagne de QS
Sous un mince vernis réformiste, le cœur de la campagne de QS est le nationalisme québécois. Le parti prétend défendre une «indépendance inclusive» distincte de celle du PQ. Cette distinction est illusoire: l’indépendance du Québec est un projet foncièrement réactionnaire, visant à ériger en Amérique du Nord un troisième État capitaliste et impérialiste qui diviserait, selon des critères ethnolinguistiques, les travailleurs québécois de leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada et des Amériques.
QS offre une couverture «progressiste» à ce projet porté par une faction du grand capital québécois. Alors que le PQ fait la promotion du séparatisme québécois sur des bases ultra-droitières (baisse de 20 % des impôts des entreprises, privatisation des services publics, réduction drastique de l’immigration, création d’une armée), QS en légitime le chauvinisme en présentant le «débat» sur l’immigration comme «sain et pacifique».
Il rejette en particulier toute comparaison de St-Pierre Plamondon à Trump ou à la dirigeante de l’extrême-droite française Marine Le Pen – alors que le chef péquiste alimente un virulent chauvinisme anti-immigrants et flirte ouvertement avec des éléments associés à l’extrême-droite. Ghazal a même déclaré comprendre la «peur de disparaître» des Québécois, ce qui donne du crédit à la version québécoise de la théorie fasciste du «Grand Remplacement» maintes fois évoquée par le chef péquiste.
Face aux tarifs de Trump, QS propose d’augmenter le prix de l’hydroélectricité qu’Hydro-Québec exporte aux États-Unis, une réponse nationaliste qui vise à rallier les travailleurs derrière l’État québécois en leur présentant Hydro-Québec et ses revenus comme étant «leurs». QS fait preuve d’une indifférence totale envers les travailleurs américains qui subiraient ces hausses et envers les travailleurs québécois et canadiens qui subiraient les représailles.
Comme le PQ et l’ensemble du mouvement indépendantiste, QS accuse Ottawa de faire passer les intérêts de l’Alberta et de l’Ontario avant ceux du Québec. Ce recours au nationalisme et au régionalisme sert à masquer les profondes divisions de classe qui traversent toutes ces provinces et le Canada en son ensemble. Son but est de subordonner politiquement la classe ouvrière à l’une ou l’autre des factions régionales de la classe dirigeante canadienne qui se battent entre elles pour «leur» part du butin dérivé de l’exploitation des travailleurs.
La classe ouvrière doit rejeter le nationalisme québécois utilisé par une faction de la classe dirigeante au Québec pour diviser les travailleurs et détourner l’attention des véritables causes de la crise sociale. En rejetant ce piège, les travailleurs ne font aucune concession aux fédéralistes qui s’opposent à l’indépendance dans une perspective nationaliste canadienne tout aussi réactionnaire. La seule voie est l’unité de tous les travailleurs du Canada – francophones, anglophones et immigrants – avec leurs frères et sœurs de classe américains et internationaux.
QS: un parti pro-impérialiste
De manière générale, QS se concentre quasi exclusivement sur les questions de politique québécoise et accorde peu d’attention aux grands enjeux internationaux, alors même que les conflits géo-politiques et militaires atteignent aujourd’hui leur paroxysme et entraînent le monde dans le tourbillon d’une troisième guerre mondiale.
Lors de sa campagne électorale, Ghazal n’a pas fait de commentaire sur la guerre menée par l’OTAN contre la Russie en Ukraine avec la participation directe du Canada, ni sur la guerre américano-israélienne lancée contre l’Iran, ni sur les préparatifs avancés de Washington et Ottawa pour une confrontation directe avec la Chine.
Ce silence n’est pas simplement le fruit de son étroite perspective provincialiste. Il exprime plus fondamentalement l’appui de ce parti des classes moyennes privilégiées pour l’agression néo-coloniale des grandes puissances et de l’impérialisme canadien en particulier.
QS a une longue histoire de soutien à la guerre impérialiste sous un prétexte de défense des «droits humains».
En 2011, Amir Khadir qui était alors co-porte-parole de QS a endossé la guerre aérienne de l’OTAN contre la Libye en déclarant que «le peuple libyen demande une intervention». QS a appuyé le changement de régime en Syrie en présentant comme une «révolution» la guerre civile fomentée par les puissances impérialistes. Il s’est rallié à la campagne impérialiste contre l’Iran – qui a commencé par des sanctions punitives pour se transformer aujourd’hui en guerre – sous prétexte de défendre les «droits des femmes». Au début de la guerre en Ukraine, QS a fait adopter une motion dénonçant l’«agression» russe tout en passant sous silence le rôle provocateur de l’OTAN.
Le cas de Gaza est le plus accablant: en octobre 2023, les députés de QS se sont abstenus lors du vote sur une motion pro-israélienne de la CAQ au pouvoir. Et QS a reconnu avoir «décidé d’être consentant au dépôt de la motion pour permettre de l’adopter». Ghazal, née d'une famille palestinienne, a ensuite dénoncé les crimes «des deux côtés» en appelant à «ne pas choisir un camp ou l’autre».
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intervention de Ghazal en mai dernier après que des milieux d’affaires ont soutenu la candidature de Montréal pour obtenir le siège social de la future Banque de la défense. Celle-ci fait partie des efforts déployés par le Premier ministre libéral canadien Mark Carney pour financer un réarmement massif du Canada visant une cible de 150 milliards de dollars par année dès 2035, conformément à l’objectif fixé par l’OTAN de 5% du PIB. Ghazal a critiqué la «nouvelle course au réarmement encouragée par Mark Carney» et affirmé qu’«aucun argent public ne doit être utilisé à cette fin».
La rhétorique de QS sur le réarmement ne représente pas une opposition à la guerre, mais une forme de nationalisme économique. QS ne s’oppose pas au budget militaire de 150 milliards en tant que tel. Il demande seulement que «l’argent des Québécois» soit réinvesti au Québec pour «notre économie», et préférablement en soutien à l’industrie liée à l’environnement («capitalisme vert») où le Québec aurait développé une certaine expertise. C’est dans ce domaine, a soutenu Ghazal, que «la compétition mondiale pour l’économie de demain est déjà commencée».
La posture frauduleuse de QS sur le réarmement ressort dans le fait qu’elle ne remet aucunement en question son engagement à soutenir le PQ dans sa campagne pour un Québec indépendant qui aurait sa propre armée et serait membre du NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord) et de l’OTAN, dont il respecterait la cible de 5% de dépenses militaires.
QS et l’étranglement des luttes ouvrières
La campagne de QS se déroule alors que la lutte des classes s’intensifie. Les travailleurs du secteur public, les postiers et les agents de bord d’Air Canada ont mené des grèves contre l’austérité et l’assaut sur leurs emplois et conditions de travail. Dans ces luttes, QS cherche à maintenir les travailleurs sous l’emprise des appareils syndicaux qui agissent comme police du patronat sur les lieux de travail.
Dans la campagne électorale, QS n’a pas attiré l’attention sur la Loi 14 de la CAQ, qui permet au ministre du Travail de mettre fin arbitrairement à toute grève au nom du «bien-être de la population». QS n’a pas non plus mené de campagne sérieuse sur la sécurité au travail, alors qu’Oscar Robayo, agent de piste à l’aéroport de Montréal, est mort quelques jours avant le déclenchement des élections et qu’un cheminot du CPKC a été mortellement happé par un train au port de Montréal. Ces tragédies découlent de la déréglementation, qui subordonne la vie des travailleurs aux profits des entreprises.
QS est aligné sur la bureaucratie syndicale, dont la fonction est d’isoler et de saboter les luttes ouvrières et de les ramener dans le giron du PQ. La présidente de la FTQ, Magali Picard, a participé au Congrès d’orientation du PQ, où elle a cautionné la posture «favorable aux travailleurs» de ce parti chauvin qui promet austérité et privatisations. Craignant avant tout que l’opposition des travailleurs ne se transforme en assaut contre le système capitaliste, QS emploie à l’occasion une phraséologie «de gauche» pour duper les travailleurs et les maintenir dans le cadre de la politique bourgeoise.
Les travailleurs québécois doivent rejeter le programme nationaliste de QS et bâtir un mouvement politique indépendant, en rupture avec tous les partis de la grande entreprise et les syndicats pro-capitalistes. Un tel mouvement unirait les travailleurs francophones, anglophones et immigrants du Canada à leurs frères et sœurs de classe des États-Unis et à l’international dans une lutte commune contre l’austérité et la guerre sur la base d’un programme visant la réorganisation socialiste de la société.
