Perspective

Une histoire d’horreur américaine : l’exécution ratée de Christa Pike

Des véhicules d’urgence arrivent à la Riverbend Maximum Security Institution après l’interruption de l’exécution de Christa Pike, le mercredi 30 septembre 2026 à Nashville (Tennessee). [AP Photo/George Walker IV]

Certains événements de la société américaine contemporaine sont d’une telle barbarie qu’ils heurtent la sensibilité de quiconque défend l’égalité sociale, la justice et la décence humaine. La tentative d’exécution de Christa Gail Pike par l’État du Tennessee, mercredi soir, en fait partie.

L’acharnement de la majorité de droite de la Cour suprême des États-Unis à faire mettre cette femme à mort est répréhensible, tout comme l’absence d’intervention du moindre secteur de l’establishment politique national à s’élever avec force contre la torture infligée à Pike aussi bien que contre l’ensemble de la pratique barbare de la peine capitale dans l’Amérique du XXIe siècle. Tous se rangent du côté du droit de l’État de tuer. Le monde se doit d’être indigné.

Pike, 50 ans, est dans le couloir de la mort du Tennessee depuis trois décennies, dont plus d’un quart de siècle dans des conditions quasi équivalentes à l’isolement cellulaire, dans une cellule d’environ 2 mètres sur 4. En janvier 1995, alors qu’elle avait 18 ans, elle et son petit ami de 17 ans, Tadaryl Shipp, ont attiré Colleen Slemmer, 19 ans, une camarade d’un programme fédéral de formation professionnelle, dans les bois, où ils l’ont battue, torturée et tuée. Ce crime était terrible, et Pike l’a reconnu comme tel. « J’ai ôté la vie à l’enfant, à la sœur, à l’amie de quelqu’un », a-t-elle écrit dans sa demande de grâce. « Il m’est insupportable de penser que j’ai été capable de commettre un tel crime. »

Pike devait devenir la première femme exécutée dans le Tennessee depuis avant la guerre de Sécession, à l’époque où cet État était esclavagiste. Mardi soir, la Cour suprême a rejeté la demande de sursis de Pike par une ordonnance de deux phrases, sans qu’aucune opinion dissidente ne soit mentionnée. Mercredi vers 9 h, une heure avant le moment où elle devait mourir à la Riverbend Maximum Security Institution, prison de haute sécurité de Nashville, une formation de la cour d’appel fédérale du sixième circuit a voté à 2 voix contre 1 la suspension de l’exécution. Les services du procureur général Jonathan Skrmetti se sont précipités devant la Cour suprême en dénonçant des « tactiques dilatoires abusives ». Vers 17 h 50, les juges ont obtempéré, annulant la suspension par 6 voix contre 3.

Pike fait partie des plus de 2 000 personnes qui croupissent dans les couloirs de la mort à travers le pays – en écrasante majorité issues de la classe ouvrière ou pauvres, dont beaucoup souffrent de troubles mentaux ou de déficience intellectuelle. Beaucoup, comme Pike, ont connu une enfance marquée par les sévices. Elle a été agressée sexuellement de 2 à 5 ans par le compagnon de sa grand-mère, violée à 11 ans par un voisin de 37 ans, puis de nouveau à 17 ans par un inconnu. Ses avocats font état d’éléments indiquant que la forte consommation d’alcool de sa mère pendant la grossesse a provoqué des lésions du lobe frontal. Ce n’est qu’après sa condamnation qu’on a diagnostiqué chez elle un trouble bipolaire et un trouble de stress post-traumatique. Son avocat commis d’office, sans expérience, n’a rien présenté de tout cela au jury. Elle a été déclarée coupable et condamnée à mort.

La Cour suprême du Tennessee avait fixé l’exécution de Pike au 30 septembre. Ce jour-là, les témoins sont entrés dans la salle d’observation à 18 h 41 et ont attendu près d’une heure derrière un rideau fermé, entendant derrière celui-ci les gémissements et les pleurs de Pike. Selon ses avocats, il a fallu environ une heure pour poser deux voies intraveineuses ; son avocat Randy Spivey a compté au moins sept aiguilles rien que dans son bras gauche. Lorsque le rideau s’est ouvert à 19 h 26, Pike a déclaré qu’elle quitterait le monde « dans l’amour », avant de conclure : « C’est un jour heureux. »

Le pentobarbital a alors commencé à couler. À 19 h 34, elle a dit : « J’ai l’impression que mon bras va éclater. » Elle a levé la tête et demandé si la sensation de brûlure qu’elle éprouvait était normale. Le rideau s’est refermé à 19 h 46 et s’est rouvert trois minutes plus tard pour la seconde injection. Pike s’est mise à ronfler bruyamment ; à un moment, sa tête et ses jambes se sont soulevées de la civière en formant un « V ». À 20 h 05, le rideau s’est fermé pour de bon. Les témoins ont écouté ses ronflements jusqu’à 20 h 53, moment où le micro a été coupé et où on les a fait sortir sous escorte.

Après le dépôt de requêtes d’urgence par ses avocats, un juge fédéral a ordonné qu’on lui prodigue des soins médicaux. À 21 h 15, alors que les témoins de la presse faisaient le point devant les journalistes, une ambulance et un camion de pompiers se sont arrêtés devant la prison, gyrophares allumés. Pike a été transportée à l’hôpital, où elle se trouve toujours dans un état critique. L’administration pénitentiaire affirme avoir « suivi chaque étape » d’un protocole qui prévoit des seringues de réserve « si le détenu n’est pas décédé ».

C’est la deuxième exécution ratée du Tennessee cette année. Le gouverneur Bill Lee, qui a qualifié la débâcle de « tragédie » tout en insistant sur le fait que les exécutions devaient être « efficaces », a ordonné un réexamen de la procédure et annulé la dernière exécution prévue cette année dans l’État.

La réaction des personnalités politiques de droite est grotesque. John Yoo – l’ancien juriste du département de la Justice qui a rédigé les « mémorandums sur la torture » de l’administration Bush, lesquels justifiaient les simulacres de noyade – a déclaré jeudi sur Fox News que l’injection létale est « la méthode la plus humaine » et demandé : « Pourquoi ne pas recourir au peloton d’exécution ? » Il a ajouté que le Tennessee « allait devoir s’y remettre et réessayer ».

Pike avait dit ne pas craindre la mort, mais la manière de mourir. « Je n’ai pas peur de mourir », écrivait-elle. « Seul le processus m’angoisse. » Des experts avaient averti les tribunaux que, compte tenu de son histoire, elle pourrait « ressentir et croire qu’on est en train de la violer à mort » sur la civière. Comme l’a résumé jeudi son avocat Stephen Ferrell, sa plus grande peur « était celle d’une mort prolongée, douloureuse, traumatisante, et c’est ce qui s’est passé. Sauf la mort. » Alors que Pike s’accroche à la vie, son cauchemar est devenu réalité. Il se peut aussi qu’elle garde des séquelles permanentes. Le Dr Joel Zivot, professeur de médecine à l’université Emory engagé par ses avocats, a déclaré à la BBC : « Il est tout à fait possible qu’en raison du retard dans le début de la réanimation, elle ait une lésion cérébrale. »

La responsabilité de la torture infligée à Pike par l’État incombe à l’ensemble du système de « justice » américain, au premier chef à la Cour suprême des États-Unis. Pourquoi une telle précipitation à exécuter de la part des réactionnaires en robe noire de Washington ? La cour d’appel du sixième circuit n’avait fait que demander du temps pour « examiner et trancher de manière adéquate » un nouveau grief. Lors des audiences de recours postérieures à la condamnation, l’État avait traité Pike de « menteuse pathologique » au sujet des sévices qu’elle avait subis. En août, il a concédé qu’il « ne contestait pas les choses terribles » qu’elle avait endurées.

Mais la majorité de la Cour ne pouvait pas laisser le temps d’examiner ces questions. L’ordonnance d’exécution de Pike expirait à minuit, et tout retard aurait obligé le Tennessee à retourner devant les tribunaux pour obtenir une nouvelle date. L’État avait fixé le jour, et l’exécution devait avoir lieu comme prévu.

La juge Sonia Sotomayor, rejointe par les juges Elena Kagan et Ketanji Brown Jackson, a exprimé son désaccord, mais dans les termes les plus mesurés, objectant que la Cour avait accordé une « mesure extraordinaire uniquement pour permettre à l’État d’exécuter Pike » avant que sa procédure soit allée à son terme. Aucune des trois n’avait fait consigner de dissidence la veille, lorsque la Cour avait rejeté la demande de sursis à exécution.

La décision de la Cour ne portait pas seulement sur le sort de Christa Pike : elle visait à préserver le droit de l’État de tuer. La peine de mort sert avant tout à terroriser la population. Depuis que la Cour a rétabli la peine capitale en 1976, après une brève interruption, elle a ménagé de rares exceptions au titre de l’interdiction des châtiments cruels et inhabituels inscrite dans le huitième amendement : l’exécution est ainsi interdite pour ceux qui étaient mineurs au moment des faits, pour les personnes atteintes de déficience intellectuelle, pour celles qui ne peuvent comprendre pourquoi on les exécute et pour celles condamnées pour des crimes n’ayant pas entraîné la mort. Mais elle a toujours confirmé le droit des États et du gouvernement fédéral de tuer leurs citoyens. La Cour a fixé la limite pour les mineurs à 18 ans. Pike avait 18 ans.

La Cour s’est prononcée sur la constitutionnalité des nombreuses méthodes de meurtre d’État conçues par les États et le gouvernement fédéral – électrocution, injection létale, asphyxie à l’azote, peloton d’exécution – mais a toujours refusé de juger la peine capitale elle-même inconstitutionnelle. Les querelles des juges autour des diverses méthodes macabres de mise à mort visent à faire en sorte que la chaîne de montage de la mort continue de tourner. Quant aux souffrances infligées aux condamnés, elles ont été défendues par une majorité de la Cour qui a déclaré en 2019 que le huitième amendement « ne garantit pas à un détenu une mort sans douleur ».

La peine de mort est l’arme ultime de la domination de classe. Le même État qui, sur son propre sol, sangle sur une civière une femme traumatisée pour lui faire subir la torture et la mort mène la guerre contre l’Iran et arme le génocide à Gaza, faisant des dizaines de milliers de morts. La Gestapo de l’ICE rafle les immigrés, en détient des dizaines de milliers dans des camps de l’ICE et a abattu de sang-froid, cette année, quatre innocents dans la rue. Chaque jour, près de 2 millions de personnes sont incarcérées dans les prisons des États-Unis.

Le soutien de la population à la peine de mort est proche de ses planchers historiques, et il s’effondre chez les jeunes. De plus en plus d’Américains sont révoltés par le genre de spectacle atroce dont la chambre d’exécution de Nashville a été le théâtre hier. Cette même indignation se reflète dans l’essor des luttes de la classe ouvrière et dans les manifestations contre l’ICE et contre la terreur militaire américaine. Mais il est nécessaire de remonter à la source de cette violence et de cette misère.

Le socialiste Eugene V. Debs, soulignant le fondement de classe de l’inégalité et de la misère sociales, déclarait au tribunal qui le condamnait en 1918 : « S’il y a encore un grand nombre de nos concitoyens qui sont victimes de la pauvreté et dont la vie n’est qu’un combat incessant de la jeunesse à la vieillesse, jusqu’à ce que la mort vienne enfin à leur secours et berce ces infortunés d’un sommeil sans rêves […] c’est uniquement à cause du système social périmé dans lequel nous vivons, système qui devrait être aboli non seulement dans l’intérêt des masses laborieuses, mais dans l’intérêt supérieur de toute l’humanité. »

Karl Marx, qui situait la source du crime dans l’ordre social capitaliste, demandait en 1853, dans le New-York Daily Tribune : « N’est-il pas nécessaire de réfléchir sérieusement à une modification du système qui engendre ces crimes, au lieu de glorifier le bourreau qui exécute un certain nombre de criminels pour ne faire place qu’à de nouveaux ? »

Le penseur des Lumières Cesare Beccaria écrivait en 1764 que la peine de mort n’est pas un acte de justice, mais « une guerre de la nation contre un citoyen » dont elle juge la destruction utile ou nécessaire. En tuant, l’État fait ce qu’il interdit à ses citoyens et enseigne la cruauté par l’exemple. Il faut apporter à ce passage de Beccaria une correction : il s’agit d’« une guerre de la classe dirigeante contre un individu ».

Le Socialist Equality Party (Parti de l’égalité socialiste) s’inscrit dans ces traditions. Nous nous opposons sans condition à la peine capitale, que le condamné soit coupable ou innocent. La Christa Pike qui a commis un crime terrible à l’adolescence était elle-même le produit d’une société qui lui avait fait subir, enfant, des sévices indicibles, qui l’avait abandonnée à chaque tournant, puis qui a répondu par l’aiguille du bourreau à la violence qu’elle avait engendrée.

La lutte pour l’abolition de la peine de mort ne peut être confiée aux tribunaux, qui ont avalisé chaque étape de cette horreur, ni au Parti démocrate, qui soutient le meurtre d’État depuis des décennies et reste silencieux alors que Trump s’emploie à l’étendre. Elle fait partie du combat de la classe ouvrière contre les inégalités, la guerre et la violence d’État policier – un combat contre le système capitaliste lui-même.

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