Élections au Québec: les travailleurs confrontés à l’austérité, au nationalisme québécois et au chauvinisme anti-immigrant

La population québécoise est appelée aux urnes aujourd’hui afin d’élire un nouveau gouvernement provincial. Deux éléments clés ont émergé de la campagne électorale. Premièrement, la campagne a incarné et approfondi le net virage à droite de toute la classe dirigeante. Deuxièmement, aucun des partis n’a réussi à gagner un réel appui dans la population, reflétant l’aliénation populaire grandissante envers l’establishment politique.

Tous les principaux partis (Parti québécois, Libéraux, Coalition Avenir Québec, Conservateurs et Québec solidaire) se livrent une bataille pour savoir qui saura imposer le plus efficacement le programme de guerre de classe de l’élite dirigeante face à une opposition sociale montante. Ce programme de droite est basé sur l’austérité, le chauvinisme anti-immigrant et la promotion d’un nationalisme québécois visant à avancer les intérêts de la grande entreprise sur fond de guerre commerciale avec les États-Unis, d’escalade des conflits militaires et de tensions croissantes au sein de l’État fédéral canadien.

Il n’y a pas d’appui populaire pour ce programme réactionnaire. Si l’élite et ses médias sont capables de pousser la politique québécoise encore plus à droite, c’est parce que les syndicats suppriment systématiquement la lutte des classes.

Les chefs syndicaux ont torpillé la lutte des travailleurs du secteur public québécois à la fin de 2024. On voit ici une manifestation de grévistes le 21 novembre 2024 lors du premier de trois jours de débrayage du Front commun intersyndical du secteur public.

Les nombreuses luttes ouvrières des dernières années au Québec et au Canada – notamment la grève dans le secteur public, celle des postiers ou des agents de bord d’Air Canada – n’ont pas trouvé d’aboutissement progressiste, car les syndicats les ont torpillées. Depuis des décennies, les appareils syndicaux subordonnent les travailleurs à l’establishment capitaliste et au nationalisme québécois dans le but de les diviser de leurs frères et sœurs de classe au Canada et en Amérique du Nord.

La CAQ, qui a passé les huit dernières années au pouvoir à démanteler les services publics et à alimenter le racisme anti-immigrant, est en dégringolade au point où les sondages indiquent qu’elle pourrait carrément disparaître de la carte en ne faisant élire aucun député.

Le programme anti-ouvrier du PQ

Le Parti québécois indépendantiste de Paul St-Pierre Plamondon, qui flirte avec l’extrême-droite, a avalé une partie de l’électorat de la CAQ. Il pourrait former le prochain gouvernement avec seulement 30% des voix.

Adoptant le langage de leaders fascistes comme Milei en Argentine, Marine Le Pen en France ou le président américain Donald Trump, le chef péquiste mène une véritable croisade contre le «wokisme» qu’il associe à l’«extrême-gauche» ou au «marxisme». Dans une version québécoise de la théorie fasciste du «Grand remplacement», Plamondon accuse l’ «élite canadienne» et son «multiculturalisme» de vouloir «noyer» le peuple québécois francophone «de souche» dans une marée d’immigrants dans le but d’annihiler la «nation québécoise» et sa culture française.

Les tirades racistes du PQ servent à détourner l’attention de ce qu’il prépare contre l’ensemble de la classe ouvrière. Il promet un budget d’austérité sauvage avec des dépenses sous l’inflation. Tel qu’écrit dans le «Livre bleu sur l’indépendance», publié en juin dernier, St-Pierre Plamondon promet l’équilibre budgétaire en deux ans en menant «la plus grande lutte au gaspillage» de l’histoire du Québec en s’attaquant à la «bureaucratie», y compris par la destruction de 16.000 emplois dans la fonction publique.

Ces coupures sociales seraient traduites en baisses d’impôts massives pour les entreprises afin de rendre le Québec «un des meilleurs endroits au monde avec le meilleur environnement d’affaires».

Fidèle à sa promotion de longue date d’un virulent chauvinisme de droite, le PQ a entamé sa campagne en dénonçant les immigrants pour les écoles surchargées. Il a réitéré sa volonté de réduire massivement l’immigration en faisant passer le nombre de nouveaux arrivants par année de 50.000 en moyenne actuellement à 35.000, et en réduisant le nombre de résidents non permanents de moitié sur quatre ans (de 200.000 à 250.000 personnes).

Les positions ultra-droitières du PQ ont forcé les médias à souligner le rapprochement évident entre les péquistes et les conservateurs, ses rivaux politiques ayant même noté ironiquement la «bromance» entre les deux chefs.

Duhaime promu pour son «coup de barre» à droite

Aidé par des médias qui réclament de plus grandes attaques contre les acquis de la classe ouvrière, le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime a fait une percée. Les analystes prévoient que ce parti de la droite radicale longtemps marginalisé pourrait remporter un minimum de douze sièges à l’Assemblée nationale.

Ce serait la première fois depuis un siècle que les conservateurs siégeraient au Salon bleu. Duhaime est un libertaire de droite qui a été auparavant candidat pour le PQ et pour son parti frère au niveau fédéral, le Bloc québécois. Il a ensuite rejoint l’Alliance canadienne de Stockwell Day, puis l’Action démocratique du Québec (ADQ).

La hausse de soutien pour le PCQ est surtout due à sa démagogie populiste «anti-establishment». Il tape dans les inquiétudes des jeunes et des gens ordinaires par rapport au coût de la vie pour promouvoir son programme très à droite, basé sur la destruction des services publics, la suppression d’emplois et l’assaut contre les immigrants.

Duhaime a promis un «vrai coup de barre» dans les dépenses publiques en sabrant 47 milliards durant un premier mandat pour atteindre l’équilibre en quatre ans. Il promet une privatisation massive des services publics et en supprimant 20.000 postes de «fonctionnaires». Il a également proposé de renvoyer 70.000 demandeurs d’asile de la province qualifiés de «faux réfugiés», et de réduire de 25% l’aide sociale offerte aux demandeurs d’asile afin de décourager les «profiteurs».

Les libéraux embrassent le chauvinisme québécois

Le parti libéral, fidèle représentant de la bourgeoisie québécoise largement détesté par la classe ouvrière, arriverait probablement au deuxième rang et formerait l’opposition officielle. Contrairement aux autres partis de la grande entreprise, les libéraux de Charles Milliard admettent ouvertement que l’équilibre budgétaire, qu’il veut atteindre en 4 ans, va entraîner des coupures dans certains services publics.

Sa promesse de ne pas toucher à l’éducation, à la santé et à la culture est évidemment mensongère venant d’un parti qui a veillé à la destruction et à la privatisation des services publics. De 2014 à 2018, le gouvernement de Philippe Couillard a notamment sabré un milliard en santé.

Le parti libéral a longtemps posé comme un défendeur des «droits démocratiques» des immigrants d’un côté, tout en appuyant des mesures chauvines de l’autre. En campagne, il a proposé des seuils d’immigration en fonction de la «capacité d’accueil» de la province (45.000 à 70.000), soit à peine supérieur à ce que le PQ propose.

Significativement, Milliard a affirmé que bien qu’il reconnaisse que les lois chauvines 21 et 94 de la CAQ sont discriminatoires envers les femmes musulmanes portant le voile, il n’y apporterait aucun changement s’il prend le pouvoir. Ce changement de position – les libéraux s’étaient jadis opposés à ces lois – ne fait que démontrer leur hypocrisie.

Québec solidaire: un parti de l’establishment

Québec solidaire, le parti de la «gauche» officielle, est le seul parti qui a tenté de se distancer de l’austérité. Se conformant toutefois aux exigences de l’élite dirigeante, QS promet d’atteindre l’équilibre budgétaire en seulement 3 ans. Pour ce faire, il propose d’augmenter l’impôt sur une partie des richesses des 4.000 ménages les plus riches d’à peine 1 à 2%, une goutte d’eau dans l’océan. Ces timides promesses, qui ne remettent aucunement le système de profit en cause, sont propres aux forces de pseudo-gauche dont le seul but est de canaliser l’opposition ouvrière au capitalisme derrière une section ou une autre de la classe dirigeante.

Le rôle de QS est de fournir un vernis «progressiste» au PQ et au mouvement souverainiste. Il propage l’illusion d’un possible «souverainisme inclusif», alors que le PQ admet ouvertement que l’indépendance est un projet entrepreneurial, nationaliste de droite et basé sur l’exclusivisme ethnique. Le Livre bleu du PQ détaille comment un Québec indépendant tenterait de bâtir une alliance militaire et stratégique forte avec Washington et établirait une force militaire «made in Québec» pour faire d’un nouvel État capitaliste en Amérique du Nord une puissance impérialiste à part entière.

Derrière ses critiques vides des positions xénophobes les plus réactionnaires du PQ, Québec solidaire défend le débat sur l’immigration comme étant «légitime». C’est en réalité une campagne dont le seul but est de diviser la classe ouvrière canadienne et québécoise sur des lignes nationales et ethniques et d’empêcher une rébellion unifiée des travailleurs contre le capitalisme en crise. Au final, si QS descend dans les sondages, c’est parce que son virage «pragmatique» à droite, entamé sous l’ancien porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois, le distingue à peine des partis de la grande entreprise.

Rompre avec les appareils syndicaux

Durant la campagne, St-Pierre Plamondon a légèrement atténué son discours raciste par souci de se présenter comme le «vrai changement» face à une CAQ très impopulaire. Il cherche ainsi à camoufler ses véritables intentions, se rappelant fort bien que le PQ a été pratiquement rayé de la carte lors des dernières élections en raison de ses politiques xénophobes et de son lourd bilan anti-ouvrier au pouvoir.

Si le PQ a pu sortir de sa tombe après 2022, c’est surtout grâce au rôle traitre de la bureaucratie syndicale qui a étranglé la lutte de classe et attisé le nationalisme québécois, tout en ravivant ses liens historiques étroits avec ce parti de la grande entreprise.

Bien qu’elle ne cesse de répéter qu’il n’y a «pas de deal» entre les syndicats et le PQ, la présidente de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Magali Picard, a multiplié les rencontres avec St-Pierre Plamondon et vanté des discussions «très positives». Picard avait assisté au congrès du PQ en janvier dernier en tant qu’invitée d’honneur où elle avait accueilli la posture «favorable aux travailleurs» du PQ, alors que ce type de démagogie est l’apanage des leaders d’extrême-droite comme Trump ou le chef conservateur canadien Pierre Poilièvre.

Le rapprochement entre la bureaucratie syndicale et le PQ est basé sur l’acceptation et le renforcement des mesures prises par la classe dirigeante pour museler les travailleurs. Les chefs syndicaux n’ont pas levé le petit doigt contre la loi 14 de la CAQ qui abolit pratiquement le droit de grève au Québec. Ils sont restés silencieux lorsque le gouvernement libéral fédéral a réinterprété la clause 107 du Code canadien du travail pour criminaliser une série de grèves. Ils prient seulement St-Pierre Plamondon – qui a endossé toutes ces mesures anti-démocratiques – de revoir certaines dispositions adoptées par la CAQ (notamment la loi 4) qui menacent leurs privilèges et leur emprise bureaucratique sur les travailleurs de la base, notamment par une ingérence accrue de l’État dans les finances des syndicats.

En réitérant sa volonté de rebâtir le «dialogue social» entre les syndicats et le futur gouvernement, il devient évident que Picard et les autres centrales syndicales préparent une collaboration étroite avec le Parti québécois. Comme ils le font depuis plus de quarante ans, les syndicats vont tout faire pour étouffer les luttes ouvrières et canaliser la colère sociale derrière le nationalisme québécois et un possible troisième référendum sur l’indépendance du Québec.

Les travailleurs du Québec n’ont aucun intérêt à appuyer un parti ou un autre dans cette élection. Peu importe qui remportera le pouvoir lundi, les travailleurs vont entrer en collision frontale avec le nouveau gouvernement. Seul un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, en rupture avec tous les partis de la grande entreprise et avec la bureaucratie syndicale, permettrait aux travailleurs d’avancer leurs véritables intérêts de classe.

À l’austérité, au militarisme et à l’orgie nationaliste, la classe ouvrière doit opposer sa propre perspective: l’unification des travailleurs francophones, anglophones et immigrants au Québec et au Canada avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis et internationalement dans une lutte pour le pouvoir ouvrier et l’égalité sociale.

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