Les combats en Éthiopie menacent de relancer la guerre civile et déstabilisent la Corne de l’Afrique

Mercredi dernier, des combattants du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) ont pris le contrôle des aéroports de Mekele, Shire et Axoum, villes de l’État régional du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, affirmant répondre à une offensive de l’armée fédérale éthiopienne.

De violents combats entre le FLPT et les forces éthiopiennes ont été signalés dans les États régionaux voisins de l’Afar et de l’Amhara, faisant craindre l’éclatement d’une guerre civile à grande échelle. Des centaines de personnes ont déjà été tuées, blessées ou placées en détention.

Des combattants de la Force de paix du Tigré se tiennent à côté d’une ambulance après être entrés à Mekele, dans la région du Tigré, en Éthiopie, le 4 octobre 2026. [AP Photo/Filmon Equar Hailu]

Cette situation menace de provoquer une nouvelle catastrophe humanitaire comparable à celle de la guerre civile de 2020-2022 entre les forces fédérales éthiopiennes et le FLPT, aggravée par la pire crise humanitaire au monde, celle du Soudan, où plus de 33,7 millions de personnes ont besoin d’aide, où jusqu’à 14 millions sont déplacées et où le danger de famine est bien réel.

Les événements en Éthiopie ont fait suite à la formation d’une nouvelle alliance rebelle, baptisée « Alliance des forces des peuples éthiopiens pour la survie », qui regroupe la milice Fano de l’Amhara, l’Armée de libération oromo (ALO) et des groupes des régions Somali, Afar et Benishangul-Gumuz. Ce rassemblement disparate n’est uni que par l’objectif de renverser le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed à Addis-Abeba, qui chapeaute 12 États régionaux à base ethnique.

Les insurrections au Tigré, en Amhara et en Oromia menacent désormais l’éclatement de l’Éthiopie, qui sert depuis longtemps de point d’ancrage à l’impérialisme américain dans la Corne de l’Afrique.

Les élites rivales de l’Éthiopie se disputent la domination en pleine crise économique

Ce qui se déroule en Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, n’est qu’un énième affrontement violent entre secteurs rivaux de l’élite dirigeante éthiopienne, mené selon des lignes ethniques. Ces affrontements sont entretenus depuis des décennies précisément pour empêcher l’émergence d’un mouvement unifié de la classe ouvrière dans un pays ravagé par la pauvreté et les inégalités sociales.

Entrée d’une école bondée transformée en camp pour familles déplacées à Shire, le 11 juin 2021 [Photo: Yan Boechat, VOA]

Chacune de ces factions est liée à l’une ou l’autre puissance impérialiste ou régionale. Elles n’offrent aucune solution à la classe ouvrière et à la paysannerie pauvre, rien que des rivalités entre élites ethniques. Le FLPT a dominé l’État éthiopien de 1991 à 2018 et a présidé à la même structure fédérale à base ethnique, au même appauvrissement des masses et à la même subordination à l’impérialisme.

Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté de l’Éthiopie devait passer de 33 pour cent en 2016 à 43 pour cent en 2025, en raison des conflits, des chocs climatiques et du déclin économique. La pauvreté multidimensionnelle touche pas moins de 72 pour cent des 130 millions d’habitants du pays, une population en grande majorité rurale, malgré des taux de croissance économique annuels de 10 pour cent entre 2004 et 2018, qui ont surtout profité à une petite élite urbaine.

La guerre américano-israélienne contre l’Iran a un impact dévastateur : blocage des routes maritimes, pénuries de carburant et flambées des prix pouvant atteindre 80 pour cent, effondrement des transferts de fonds des travailleurs du Golfe, pénuries d’engrais menaçant la production alimentaire ainsi que les exportations de fleurs dont dépend l’Éthiopie.

Le Premier ministre Abiy Ahmed, ancien officier du renseignement militaire entretenant des liens étroits avec Washington, a été salué pour avoir ouvert, en 2018, l’économie éthiopienne aux sociétés transnationales et à la finance internationale, une ouverture qui a enrichi quelques-uns tout en infligeant de graves difficultés à la population sur le terrain. En juillet 2024, le gouvernement a accepté de laisser flotter le birr éthiopien afin d’obtenir un prêt de 3,4 milliards de dollars du FMI et un financement supplémentaire de 10 milliards de dollars de la Banque mondiale. La dévaluation de 30 pour cent par rapport au dollar américain qui en a résulté a renchéri des importations vitales comme les médicaments, le carburant et les engrais, répercutant directement le choc financier sur la classe ouvrière et les pauvres des campagnes par le biais de l’inflation et de la réduction des services publics.

Le secrétaire d’État Antony J. Blinken rencontre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed à Addis-Abeba, en Éthiopie, le 15 mars 2023 [Photo: U.S. Department of State from United States - Secretary Blinken With Ethiopian President Ahmed]

L’accord de paix conclu en 2018 par Abiy avec l’Érythrée, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2019, n’était guère plus qu’une manœuvre visant à isoler le FLPT, force dominante durant les années de guerre, qui voyait dans la cession de Badmé à l’Érythrée une trahison, et à affirmer la domination de sa propre faction.

La guerre civile non résolue de l’Éthiopie

L’escalade des combats de la semaine écoulée suscite de vives craintes d’une reprise de la brutale guerre civile de 2020-2022. Celle-ci a entraîné dans le conflit l’Érythrée voisine – aux côtés de l’Éthiopie –, a fait plus d’un demi-million de morts, soit plus que la famine de 1984-1985, a déplacé plus d’un million de personnes et a laissé près de 30 millions de personnes dans le besoin d’une aide humanitaire. Des millions de personnes n’ont toujours pas accès à la nourriture, à l’eau potable ni aux soins de santé.

Aux termes de l’accord de paix de Pretoria, qui a mis fin aux combats, le FLPT s’était engagé à désarmer, tandis qu’Addis-Abeba avait consenti à la mise en place d’une administration intérimaire au Tigré dans l’attente de négociations avec celui-ci, ainsi qu’à un accès complet au Tigré pour l’aide humanitaire. Mais ni le FLPT ni l’Érythrée – qui s’était rangée aux côtés de l’Éthiopie contre le FLPT et n’avait pas pris part aux pourparlers – n’étaient satisfaits d’un accord qui laissait en suspens la perte de territoire tigréen au profit de l’Amhara et la situation des Tigréens déplacés dans des camps, et qui exigeait le retrait des troupes érythréennes du Tigré.

Le gouvernement n’a pas organisé de pourparlers sur une nouvelle administration régionale et a imposé à la place des restrictions de carburant, de services et de liquidités au Tigré, déjà dévasté par la guerre, ce qui a conduit le FLPT à l’accuser de tentative de génocide.

Le gouvernement éthiopien a interdit le FLPT en juin 2025, avant les élections de 2026, et des combats intermittents ont éclaté entre le FLPT et les forces fédérales. Le FLPT a riposté en réinstallant son dirigeant Debretsion Gebremichael à la présidence de la région, en rétablissant son conseil législatif d’avant-guerre, évinçant de fait le gouvernement intérimaire, et a mis en garde contre une reprise de la guerre.

La menace d’un conflit régional

Le vice-président du FLPT, Amanuel Assefa, a déclaré peu après le déclenchement de ces derniers combats : « Nous sommes désormais en situation de guerre ouverte. »

Selon les Nations unies, les forces fédérales ont utilisé des drones contre des civils au Tigré, notamment lors d’une frappe contre un camion transportant 41 tonnes d’aide alimentaire destinées aux déplacés à Sheraro, ce qui a conduit le FLPT à couper l’accès aux réseaux de télécommunications dans tout le nord de l’Éthiopie afin d’empêcher les forces gouvernementales d’utiliser Internet pour piloter des drones. Les forces du FLPT ont progressé en Afar, menaçant la route qui relie Addis-Abeba au port de Djibouti, sur la mer Rouge, par lequel transite la quasi-totalité du commerce international de l’Éthiopie, pays enclavé, y compris ses importations de carburant. Djibouti se trouve à l’entrée méridionale du détroit de Bab el-Mandeb, juste en face de la zone où les Houthis tentent d’affirmer leur contrôle sur la mer Rouge face à l’Arabie saoudite.

Le terminal à conteneurs du port de Djibouti, à Djibouti [Photo by Skilla1st / CC BY-SA 4.0]

Addis-Abeba accuse le FLPT et l’alliance antigouvernementale de chercher à provoquer l’éclatement de l’Éthiopie, et reproche aux voisins du Tigré, l’Érythrée et le Soudan, ainsi qu’à l’Égypte, de soutenir les rebelles pour affaiblir l’Éthiopie.

Les combats ont éclaté à peine cinq jours après que le Trésor américain a annoncé, le 18 septembre, que l’état d’urgence national concernant l’Éthiopie, déclaré en 2021, était arrivé à échéance, mettant fin aux sanctions visant l’armée et le parti au pouvoir en Érythrée. « L’état d’urgence national [en Éthiopie] est arrivé à échéance », a indiqué le Trésor, alors même que l’armée fédérale menait depuis des mois des guerres de drones au Tigré et en Amhara.

Si la levée des sanctions contre l’Érythrée visait apparemment à entraîner Asmara dans une alliance internationale contre les attaques des Houthis, soutenus par l’Iran, en mer Rouge, elle pourrait aussi conduire le FLPT, dont les dirigeants restent sous le coup de sanctions américaines, à resserrer ses liens avec l’Érythrée et à ouvrir la voie à une guerre par procuration de plus grande ampleur entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Le régime érythréen est le produit d’une insurrection de trente ans contre l’Éthiopie (1961-1991), l’Érythrée ayant accédé à l’indépendance en 1993. Il a mené une autre guerre (1998-2000) à propos d’une frontière alors contestée, qui a fait jusqu’à 100 000 morts et n’a été réglée qu’en 2018.

Depuis des mois, le Premier ministre Abiy menace d’annexer une partie du littoral érythréen afin d’obtenir un accès à la mer Rouge, perdu après l’indépendance de l’Érythrée en 1993. Il soutient que le rétablissement de cet accès à la mer – en particulier au port d’Assab, situé près du détroit stratégique de Bab el-Mandeb – est vital pour la sécurité et le développement économique de l’Éthiopie à long terme, tandis qu’Asmara craint qu’Addis-Abeba ne tente de s’emparer d’Assab par la force.

Les relations avec le Soudan et l’Égypte sont désormais tendues, le chef de l’armée éthiopienne, Birhanu Jula, accusant les deux pays de soutenir la nouvelle alliance antigouvernementale de groupes armés.

Addis-Abeba accuse l’armée soudanaise d’héberger des milliers de combattants tigréens susceptibles d’attaquer l’Éthiopie depuis le Soudan. Nombre de ces combattants se sont alliés aux Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan dans la guerre civile qui les oppose, pour le contrôle du Soudan et depuis 2023, aux Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Daglo. Le gouvernement Abiy, allié des Émirats arabes unis (EAU) – largement considérés comme le principal soutien des FSR –, a fourni des armes à ces dernières. Dans le même temps, l’Arabie saoudite, rivale régionale des EAU, soutient les Forces armées soudanaises, tout comme l’Érythrée et l’Égypte.

Les relations d’Addis-Abeba avec Le Caire se sont dégradées à propos du Grand barrage éthiopien de la Renaissance, dont la construction unilatérale, qui menaçait de modifier le débit du Nil dont dépendent l’Égypte et le Soudan, a failli conduire à la guerre. L’Égypte, autre alliée de l’armée soudanaise, mène une politique agressive d’encerclement de l’Éthiopie en raison des différends sur le barrage et sur le bassin du Nil, en resserrant ses liens avec l’Érythrée et, dans une moindre mesure, avec la Somalie et Djibouti.

L’Éthiopie envisagerait de retirer plus de 3 000 soldats de Somalie afin de renforcer ses forces à l’intérieur du pays. Ses troupes participent à des missions de l’Union africaine visant à aider la Somalie à repousser les chebabs, groupe islamiste qui a repris une grande partie du territoire perdu lors de l’offensive gouvernementale de 2022-2023.

Ses relations avec la Somalie se sont détériorées après qu’Abiy a signé, en janvier 2024, un protocole d’accord avec le Somaliland, région sécessionniste non reconnue, dans le but d’obtenir un accès à la mer Rouge. L’Éthiopie a obtenu des Émirats arabes unis un investissement de 3 milliards de dollars dans une voie ferrée reliant l’Éthiopie au port de Berbera, au Somaliland, remettant en cause le monopole de Djibouti sur le commerce extérieur éthiopien. La reconnaissance du Somaliland par Israël en 2025 sert directement l’accès de l’Éthiopie à la mer Rouge, créant un nouveau point de friction avec son rival régional, la Turquie, qui a fait de la Somalie un protectorat de fait, en ouvrant à Mogadiscio sa plus grande base militaire à l’étranger en 2017 et en construisant un spatioport destiné aux essais de missiles balistiques à longue portée.

Alors que le détroit d’Ormuz est déjà fermé, la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran s’étend du golfe Persique à la mer Rouge et à la Corne de l’Afrique. Les conflits simultanés en Éthiopie, au Soudan, en Somalie et au Yémen font courir le risque que ces guerres fusionnent en une seule guerre impérialiste de plus en plus étendue.

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