Le référendum d’extrême droite sur l’« indépendance » de l’Alberta : les enjeux pour la classe ouvrière

La première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, et Donald Trump [Photo: Danielle Smith/X]

Le gouvernement albertain du Parti conservateur uni (PCU) d'extrême droite a convoqué un référendum sur l'indépendance de l'Alberta pour le lundi 19 octobre.

En raison d'une décision de justice défavorable, la question de l'indépendance en tant que telle ne figurera pas sur le bulletin de vote. On demandera plutôt aux Albertains s'ils souhaitent que le gouvernement du PCU organise un « référendum provincial contraignant » sur la sécession de l'Alberta par rapport à l'État fédéral.

Ce référendum du PCU sur l'indépendance de l'Alberta s'inscrit dans le cadre d'une offensive plus large contre les droits sociaux de la classe ouvrière et des efforts visant à accroître le pouvoir et la richesse des barons de l'énergie et de l'élite financière de l'Alberta au sein de l'État fédéral canadien.

La question sur l'indépendance de l'Alberta est la dixième d'une série de dix questions formulées par le gouvernement et figurant sur le bulletin de vote. Elles sont toutes du même moule réactionnaire.

Les quatre premières portent sur l'immigration et amplifient la campagne du PCU visant à faire des immigrants les boucs émissaires de la précarité économique des travailleurs – causée par la crise du capitalisme – et, plus spécifiquement, de la crise des soins de santé et des autres services publics découlant de décennies d'austérité gouvernementale. Elles visent à conférer une apparence de légitimité populaire au gouvernement alors que celui-ci prive de services publics essentiels (comme les soins de santé) les demandeurs d'asile, les travailleurs étrangers temporaires et tous les autres résidents permanents non « approuvés » par le gouvernement albertain. Elles cherchent également à renforcer le gouvernement provincial dans ses revendications visant à jouer un rôle accru dans la définition de la politique d'immigration, afin de l'adapter davantage aux besoins de la grande entreprise.

La cinquième question – qui fait écho à la campagne anti-immigrants et aux manœuvres visant à restreindre le droit de vote orchestrées par Donald Trump, aspirant dictateur américain – cherche à obtenir un soutien pour rendre obligatoire la présentation d'une preuve de citoyenneté lors du vote des Albertains.

Les questions six à neuf visent à rallier des appuis aux revendications du gouvernement albertain en faveur d'une « réforme » constitutionnelle destinée à accroître les pouvoirs de l'exécutif provincial. Ces revendications incluent notamment l'octroi d'une « priorité » ou d'une préséance aux lois provinciales sur les lois fédérales dans les domaines de « compétence partagée ». La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, et son gouvernement se sont officiellement engagés à maintenir l’Alberta au sein d’un État fédéral canadien « réformé » ou radicalement restructuré, où l’élite capitaliste albertaine jouirait à la fois d’une plus grande autonomie vis-à-vis d’Ottawa et d’un poids accru dans l’élaboration des politiques nationales. Cela impliquerait le démantèlement du cadre juridique, constitutionnel et budgétaire garantissant que toutes les provinces et tous les territoires respectent des normes nationales minimales en matière de soins de santé publics, ainsi que d’autres services essentiels et mesures de soutien social.

La stratégie de Smith consiste à exploiter la série de menaces proférées par Trump à l’encontre du Canada, y compris celle de transformer le pays en 51e État américain.

Non seulement elle s’est ostensiblement tenue à l’écart de l’alliance tripartite « Équipe Canada » – dirigée par le gouvernement fédéral pour faire front commun dans la guerre commerciale – et a condamné avec véhémence toute suggestion voulant qu’Ottawa utilise les exportations massives de pétrole et de gaz naturel de l’Alberta vers les États-Unis pour faire pression sur Washington, mais elle s’est également rendue aux États-Unis pour s’attirer les faveurs de Trump. Dans le cadre de ses efforts pour conclure un accord distinct avec Washington, Smith s’est publiquement engagée à mettre les vastes ressources énergétiques de l’Alberta à la disposition de Trump, afin d’asseoir l’hégémonie mondiale de l’impérialisme américain grâce à la « domination énergétique ».

De même, Smith a activement encouragé les séparatistes albertains ; depuis leur apparition dans les années 1980, ces derniers ont toujours été issus de l’extrême droite et farouchement hostiles envers la classe ouvrière. La rhétorique populiste du slogan «l’Alberta d’abord » et la mobilisation des éléments d’extrême droite constituant le socle du soutien aux séparatistes albertains (militants du « Convoi de la liberté », opposants à la vaccination, fondamentalistes chrétiens et « libertariens » à la Elon Musk) ont joué un rôle déterminant dans la campagne victorieuse de Smith en 2022, lui permettant de ravir la direction du PCU et le poste de première ministre à Jason Kenney, ancien ministre du gouvernement conservateur de Harper.

Depuis la réélection de son gouvernement du PCU en mai 2023, Smith a averti le gouvernement fédéral, sur un ton de plus en plus véhément, que le refus de répondre aux « revendications de l’Alberta » provoquerait une « crise constitutionnelle » sans précédent. Au début de l’année, son gouvernement a fait adopter une loi réduisant considérablement le nombre de signatures requises pour déclencher un référendum d’initiative citoyenne, dans le but manifeste de faciliter les démarches des séparatistes. Par la suite, alors que les tribunaux avaient jugé irrecevable la question « Oui/Non » sur l’indépendance proposée par les pétitionnaires – au motif que le gouvernement n’avait pas consulté les Premières Nations sur la manière dont leurs droits issus de traités seraient garantis en cas de victoire du « Oui » –, le gouvernement du PCU a lui-même inscrit la question de l’indépendance au bulletin de vote, bien que sous une forme alambiquée destinée à contourner la décision judiciaire.

Le référendum en dix points de Smith est une manœuvre réactionnaire qui – comme prévu – a enhardi la frange la plus radicale et fascisante de l’extrême droite. Les dirigeants séparatistes de l’Alberta affichent ouvertement leur sympathie pour Trump et son mouvement MAGA, prônent la « remigration » (l’expulsion des immigrés) et qualifient de « communisme » pratiquement tout programme social ou toute mesure fiscale visant les riches. Jeffrey Rath, Dennis Modry et Mitch Sylvestre, dirigeants de l’Alberta Prosperity Project, se vantent de leurs rencontres avec des responsables du département d’État américain et du Parti républicain ; Modry a d’ailleurs déclaré au Globe and Mail que les séparatistes albertains seraient prêts à céder à Washington une part des redevances gouvernementales sur le pétrole des sables bitumineux ainsi qu’un accès aux ressources en eau de la province, en échange d’une reconnaissance diplomatique.

En inscrivant la question de l’« indépendance » au scrutin, Smith espère satisfaire les militants séparatistes de son propre parti, s’assurer le vote favorable de ces derniers sur les neuf autres questions référendaires (dont l’adoption est un enjeu majeur pour son gouvernement) et démontrer à ses adversaires au sein de l’establishment politique et économique capitaliste canadien qu’il vaut mieux conclure un accord avec elle, sous peine de voir le soutien au séparatisme s’amplifier.

Pour une contre-offensive de la classe ouvrière contre le PCU, Carney et Trump

Les travailleurs de l’Alberta et de toute l’Amérique du Nord ont toutes les raisons de s’opposer à Smith, à son gouvernement PCU d’extrême droite et aux aspirants valets de Trump au sein du mouvement séparatiste albertain. Les propositions référendaires réactionnaires du PCU doivent être rejetées en bloc.

Toutefois, pour défendre leurs droits sociaux et démocratiques, les travailleurs doivent agir en adoptant le point de vue de leur propre classe, dans le cadre d’une lutte visant à développer une contre-offensive ouvrière à l’échelle de l’Amérique du Nord contre le programme d’austérité, de réarmement, de guerre et d’intensification de l’exploitation des travailleurs, porté par le PCU en Alberta, le gouvernement libéral fédéral à Ottawa, Trump et tous les représentants politiques de la classe dirigeante, qu’ils se réclament officiellement de la gauche, du libéralisme ou de la droite.

Les conditions sont favorables à la construction d’un tel mouvement. Contrairement aux positions régionalistes réactionnaires et ouvertement séparatistes (pour l'Alberta) attisées par le gouvernement du PCU et ses alliés d'extrême droite, l’expérience de vie des travailleurs de l'Alberta est identique à celui de leurs homologues du continent : une austérité brutale pour financer le militarisme et la guerre, des services publics en ruines, une baisse des salaires réels et des conditions de travail dangereuses. La vague de rejets de conventions collectives par les travailleurs de l'industrie américaine des pièces automobiles au cours de l'été, la grève en cours de plus de 1200 travailleurs chez National Steel Car à Hamilton (Ontario) et la menace de licenciement pesant sur des milliers de travailleurs en raison de la guerre commerciale réactionnaire entre les impérialismes américain et canadien soulignent que les conditions objectives sont désormais réunies pour unifier et mobiliser les travailleurs par-delà toutes les divisions artificielles, afin de s'opposer à la guerre, à l'austérité et à l'émergence de la dictature.

La création d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière exige une lutte tout aussi acharnée contre l'opposition officielle aux séparatistes albertains : une opposition soutenue par les syndicats et le NPD. Menée par le Premier ministre libéral Carney, Jason Kenney et Rachel Notley (l'ancienne Première ministre néo-démocrate de l'Alberta), la campagne pro-Canada oppose au séparatisme albertain un nationalisme canadien virulent ; c'est sous cette bannière que la classe dirigeante poursuit ses intérêts de classe prédateurs, au détriment des travailleurs, tant au pays qu'à l'étranger. Cette campagne cherche à rallier les travailleurs aux grandes entreprises canadiennes et à leurs représentants politiques, pour défendre le capitalisme canadien et son État fédéral.

La campagne référendaire pro-Canada en Alberta est le corollaire de l'alliance «Équipe Canada » formée par la classe dirigeante canadienne dans le cadre de la guerre commerciale, alliance dont les syndicats et le NPD font partie intégrante.

Trump représente une menace pour les travailleurs du monde entier. Ses droits de douane et ses menaces d'annexion visant le Canada s'inscrivent dans une volonté d'établir une domination impérialiste américaine sans entraves sur l'hémisphère occidental, ses ressources et ses territoires stratégiques, en vue d'une guerre contre les principaux rivaux de Washington, au premier rang desquels figure la Chine.

Si la bourgeoisie canadienne s'oppose à ce programme, elle ne le fait que dans le but de défendre ses propres profits et privilèges. Comme Carney l’a déclaré de manière retentissante, l’impérialisme canadien ne sera pas « au menu » dans cette nouvelle ère de conflits entre grandes puissances ; il s’assurera plutôt une « place à la table » où les puissances impérialistes se repartagent le monde par l’agression et la guerre mondiale.

Tout en proclamant que « nous sommes tous dans le même bateau » pour s’opposer à Trump, la classe dirigeante, sous la direction de Carney, a mis en œuvre une grande partie du programme socio-économique de ce dernier. Cela inclut des hausses massives des dépenses militaires, une « méga » réduction de l’impôt sur les sociétés, une nouvelle vague d’austérité dans les dépenses sociales et la « normalisation » des pouvoirs nouvellement accaparés par le ministre fédéral du Travail pour criminaliser les grèves au nom de l’« intérêt national ».

Parallèlement, Ottawa a entrepris de resserrer ses liens avec l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et les autres puissances impérialistes européennes, en se fondant sur leur intérêt commun à mener jusqu’à la « victoire » la guerre contre la Russie provoquée par l’OTAN, et à développer leurs capacités militaro-industrielles indépendamment de leur ancien allié américain.

Si la première ministre Smith a joué un double jeu concernant le référendum sur l’indépendance, Carney a fait de même. Il a utilisé la menace supposée du séparatisme albertain pour se donner une couverture politique lui permettant de nouer un partenariat étroit avec le gouvernement d’extrême droite de l’Alberta et de démanteler les protections environnementales régissant l’exploitation des sables bitumineux, les oléoducs et autres grands projets d’infrastructure des grandes entreprises. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau avait mis en place bon nombre de ces mesures pour faire du Canada un chef de file de la production d’énergie dans le cadre d’un capitalisme « vert ». Toutefois, surtout après que Trump a mis fin à la tentative de Biden de poursuivre une stratégie similaire, ces réglementations – ainsi que toute tentative, aussi modeste soit-elle, de lutter contre le changement climatique – ont fini par être perçues par les secteurs les plus puissants du capital canadien comme un obstacle intolérable aux profits.

Ce n’est pas seulement en matière de politique énergétique et environnementale que le gouvernement Carney s’est associé au PCU de Smith. Ottawa a également fermé les yeux sur la promotion par le PCU de la privatisation des soins de santé, en violation flagrante de la Loi canadienne sur la santé.

Les travailleurs, légitimement indignés par les agissements réactionnaires du gouvernement PCU et par les forces fascisantes qu’il cultive au sein du mouvement séparatiste albertain, doivent examiner de près le bilan de l’aile gauche de la campagne officielle pro-Canada menée par la Fédération du travail de l’Alberta (AFL) et le NPD de l’Alberta. Ces derniers s’opposent au rapprochement du PCU avec l’extrême droite séparatiste au motif que cela nuit aux intérêts des grandes entreprises canadiennes, la menace de sécession faisant fuir les investissements.

La direction de l’AFL a évoqué à plusieurs reprises ces derniers temps la menace d’une « grève générale », notamment en octobre dernier lorsque le gouvernement PCU a déclaré illégale une grève des enseignants du secteur public. Il ne s’agit toutefois que de fanfaronnades visant à maintenir sous contrôle une base de plus en plus militante. Sa campagne « Alberta Fight Back Now! », qui organise des manifestations dans toute la province ce week-end dans le cadre d'une mobilisation pour le vote au référendum, vise à canaliser l'opposition au PCU vers l'élection d'un gouvernement du NPD en octobre 2027. Dirigé par l'ancien maire de Calgary, Naheed Nenshi – longtemps proche du Parti libéral –, le NPD est aujourd'hui même encore plus à droite qu'à l'époque où il formait le gouvernement provincial sous la direction de Rachel Notley (2015-2019) ; il avait alors imposé l'austérité et une « modération » salariale dans le secteur public, tout en défendant les intérêts des grandes compagnies pétrolières.

La montée de l'extrême droite au Canada, tout comme aux États-Unis et en Europe, résulte de deux facteurs : d'une part, elle est délibérément encouragée par une classe dirigeante déterminée à démanteler ce qu’il reste des concessions sociales arrachées au siècle dernier grâce aux luttes combatives et révolutionnaires de la classe ouvrière ; d'autre part, elle découle de la répression systématique de la lutte de classe et de l'imposition de restructurations capitalistes et de mesures d'austérité par des partis et organisations qui, historiquement, se réclamaient de la gauche ou prétendaient représenter la classe ouvrière.

Au Canada, les syndicats et le NPD ont soutenu les gouvernements libéraux successifs de Trudeau et Carney alors que ceux-ci basculaient nettement à droite. Aujourd'hui, face à une attaque historique contre le droit de grève des travailleurs, ils se contentent de proposer à ces derniers d'écrire à leurs députés et d'organiser des manifestations symboliques devant les bureaux des élus gouvernementaux.

Pour vaincre la menace de l'extrême droite, la classe ouvrière doit avancer sa propre solution socialiste à la crise du capitalisme et rallier à sa cause toutes les forces attachées à la défense des droits démocratiques, en recourant aux méthodes de la lutte de classe.

La crise de l'impérialisme canadien et de son État fédéral

Quelle que soit l'issue du référendum en dix points du PCU, la crise de l'État fédéral canadien va s’intensifier.

Plus tôt ce mois-ci, le Parti québécois (PQ), formation indépendantiste, a accédé au pouvoir au Québec. Le PQ s'est engagé à organiser, d'ici 2030, un référendum sur son projet de créer un Québec indépendant, fondé sur un programme explicitement ethno-chauvin, « entrepreneurial » et pro-impérialiste. Le chef désigné du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a fait savoir qu’il était prêt à faire cause commune avec Smith et son parti pour réclamer davantage de pouvoirs à Ottawa, et il s’est par le passé vanté de ses liens « fraternels » avec les séparatistes albertains d’extrême droite.

Plus fondamentalement, la détérioration des relations canado-américaines et la crise qui secoue la fédération canadienne sont les manifestations d'une crise mondiale enracinée dans les contradictions fondamentales du capitalisme, au premier rang desquelles figure le conflit entre le développement d'une économie mondiale toujours plus interconnectée et sa fragmentation en États-nations capitalistes rivaux, dont les élites dirigeantes rivalisent pour le contrôle des ressources, des marchés du travail, des territoires stratégiques et des réseaux de production.

Le développement d'une économie nord-américaine hautement intégrée au cours du dernier demi-siècle a exacerbé les conflits régionaux qui ont historiquement caractérisé le capitalisme canadien. Ces derniers ont donné naissance à des fractions du capital distinctes, ancrées dans les régions, aux intérêts divergents, voire opposés, du fait des rôles différents qu'elles jouent au sein de cette économie continentale.

De son côté, l'administration Trump cherche à tirer parti de la dépendance du capitalisme canadien vis-à-vis du marché américain et des divisions que cette dépendance a alimentées.

Alors qu'elles se disputent pour savoir quels intérêts primeront dans un contexte où l'impérialisme canadien se réorganise en vue d'une guerre commerciale et d'une guerre mondiale, tous les camps rivaux de la bourgeoisie s'accordent sur un point : le poids de la crise économique et sociale doit être entièrement porté par la classe ouvrière.

Les travailleurs de tout le Canada doivent s'opposer sans relâche à tous les camps rivaux de la classe dirigeante et aux bannières sous lesquelles ils tentent de subordonner les travailleurs à leurs intérêts de profit : qu'il s'agisse de la défense du Canada et de l'« Équipe Canada », du nationalisme indépendantiste québécois ou du régionalisme et séparatisme de l'« Alberta d'abord ».

La seule réponse à la guerre, à l'austérité, aux inégalités sociales et à l'autoritarisme réside dans la mobilisation de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante. Les travailleurs du Canada doivent s'orienter vers la vague d’opposition des travailleurs américains contre Trump et l'oligarchie capitaliste qu’il représente, et lutter pour le développement d'une contre-offensive ouvrière unifiée visant à instaurer le pouvoir politique des travailleurs et une Amérique du Nord socialiste.

Loading