Résolution du 9e Congrès du Socialist Equality Party (États-Unis)

L’IA et la lutte pour le socialisme

Nous publions ici « L’IA et la lutte pour le socialisme », la cinquième de six résolutions adoptées à l’unanimité par le Neuvième Congrès national du Parti de l’égalité socialiste (États-Unis), tenu du 2 au 7 août 2026. La résolution a été introduite par un rapport d’Evan Blake.

1. Le Neuvième Congrès national du Socialist Equality Party (SEP) (Parti de l’égalité socialiste – PES) place le développement de l’intelligence artificielle (IA) au centre de son analyse de la crise du capitalisme mondial. Dans aucune autre technologie les contradictions du système capitaliste ne sont aussi fortement concentrées. Produite par le travail collectif et le savoir accumulé de l’humanité, l’IA recèle un immense potentiel libérateur ; possédée et dirigée par une oligarchie patronale et financière, elle est transformée en instrument d’exploitation, de surveillance et de guerre. Le développement de l’IA soulève les questions décisives auxquelles la classe ouvrière est confrontée à chaque grande avancée des forces productives : qui la possède ? dans l’intérêt de qui est-elle développée ? à quelles fins est-elle déployée ? De ces questions dépend le point de savoir si les immenses pouvoirs désormais rassemblés deviendront le moyen de la libération de l’humanité ou celui d’une nouvelle barbarie.

2. Sous le capitalisme, l’IA est introduite non pas pour alléger le fardeau du travail, mais pour le comprimer en tant que coût – c’est, pour les entreprises, la réalisation d’un rêve longtemps caressé : réduire drastiquement leurs effectifs. Au cours des cinq premiers mois de 2026, les employeurs américains ont annoncé près de 400 000 suppressions d’emplois, l’IA étant le premier motif invoqué. Des études prévoient le licenciement de centaines de millions de travailleurs dans le monde d’ici 2030. Pour la première fois, l’automatisation frappe directement le travail intellectuel et les professions qualifiées – des couches mieux rémunérées de la classe ouvrière, dont l’emploi était longtemps considéré comme assuré. Dans le même temps, les oligarques de la tech se sont enrichis comme jamais, le fasciste Elon Musk devenant le premier individu au monde à voir sa fortune dépasser les 1 000 milliards de dollars.

3. Parallèlement, l’IA a été forgée en instrument de répression. Les gouvernements et les entreprises la déploient à des fins de surveillance de masse, de censure et de contrôle de l’opposition politique. Aux États-Unis, la Gestapo de l’ICE de Trump utilise l’IA pour pister, traquer et expulser les immigrés. L’accès à la technologie lui-même est en passe de devenir un instrument de contrôle. Les gouvernements imposent des régimes d’identité numérique et de vérification de l’âge qui subordonnent l’usage de ces outils à la remise de l’identité personnelle à l’État, tandis que l’administration Trump cherche à restreindre les modèles d’IA open source. Surtout, l’IA est devenue centrale dans le nouveau découpage impérialiste du monde. Dans la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le Maven Smart System de Palantir – qui intègre le modèle Claude conçu par Anthropic – a généré quelque 1 000 cibles de bombardement dans les 24 premières heures de l’attaque, dans le cadre d’une campagne de plusieurs milliers de frappes qui ont tué des milliers de civils, dont des enfants. Le même type de systèmes dirige le génocide à Gaza, où l’armée israélienne recourt à un ciblage piloté par l’IA et à la reconnaissance faciale de masse. L’impérialisme américain mène une offensive économique et militaire pour dominer cette technologie, dirigée avant tout contre la Chine.

4. Aucun de ces usages réactionnaires ne découle de la technologie elle-même, mais bien des rapports sociaux au sein desquels elle est développée : la propriété privée, le système du profit et la division du monde en États-nations rivaux. Cette distinction – entre une technologie et l’ordre social qui la manie – est le fondement de l’attitude marxiste, formulée par Léon Trotsky dans son essai de 1927 « Culture et socialisme » :

La technique est principalement la conquête de l'humanité ; bien qu'elle serve jusqu'à présent d'instrument d'exploitation, mais en même temps elle est la condition principale de la libération de l'exploité. La machine étrangle l'esclave salarié. Mais il ne peut se libérer qu'avec la machine.

5. En l’absence d’un mouvement socialiste de masse qui lutte pour clarifier ces questions, l’hostilité envers l’IA est répandue et grandit. Le mouvement socialiste n’est nullement indifférent aux ravages en cours, et cette colère est compréhensible. Mais conclure que la technologie elle-même est l’ennemi est une profonde erreur – une forme moderne de luddisme. Le World Socialist Web Site a averti que cette « phobie anti-IA apparaît comme le cousin politique de l’hystérie antivaccin ». Toutes deux répondent aux crimes du capitalisme – les profits indécents des géants pharmaceutiques, les ravages causés par les oligarques de l’IA – en se retournant contre l’avancée scientifique elle-même plutôt que contre l’ordre social qui en abuse. Cette hostilité n’est d’ailleurs pas purement spontanée : elle est consciemment promue par pratiquement toutes les tendances de la pseudo-gauche et par de larges secteurs de l’establishment politique. La position révolutionnaire est l’inverse. Elle aborde la technologie de manière objective et matérialiste, et insiste sur le fait que la classe ouvrière ne peut pas tourner le dos aux forces productives les plus puissantes jamais créées. Elle doit s’emparer des technologies de l’IA, comme elle doit s’emparer des usines, des mines, des centres de données et des banques, et les arracher à la classe qui les a monopolisés.

6. Ce que l’on appelle « intelligence artificielle » se comprend mieux comme de l’intelligence amplifiée, un terme que le parti a avancé pour dissiper la mystification qui entoure cette technologie. L’intelligence de ces systèmes n’est pas artificielle : elle est l’automatisation et l’amplification du travail intellectuel humain, produites par l’entraînement de vastes modèles statistiques sur l’héritage numérisé de l’écriture, de la science, de l’art et du code humains. Présenter l’IA comme un esprit étranger surgi indépendamment de l’humanité est une mystification qui sert ses propriétaires. Le parti rejette à la fois l’admiration béate que promeuvent les apologistes de l’industrie et la peur irrationnelle des technophobes, en saisissant le caractère véritablement révolutionnaire et contradictoire de cette technologie.

7. Le 12 décembre 2025, le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a lancé Socialism AI, mettant l’intelligence amplifiée au service de l’éducation politique et de l’organisation de la classe ouvrière internationale. Conçu, construit et entretenu par les cadres du CIQI, Socialism AI met l’héritage du marxisme – les œuvres de Marx, Engels, Lénine, Luxemburg, Plekhanov et Trotsky, ainsi que les vastes archives de près de trois décennies du World Socialist Web Site – immédiatement à la disposition, dans n’importe quelle langue, des travailleurs et des jeunes qui entrent en lutte partout dans le monde. C’est un instrument, et non un substitut, de la direction révolutionnaire. Comme l’expliquait la déclaration du CIQI publiée au moment du lancement de Socialism AI :

L’importance décisive de Socialism AI réside dans sa capacité à combler le fossé entre le mouvement objectif de la classe ouvrière et le niveau subjectif de conscience socialiste.

8. De même que les Lumières ont préparé le terrain de la Révolution française en mettant le savoir de l’époque entre les mains de la classe révolutionnaire montante, Socialism AI met l’expérience théorique et historique accumulée du mouvement marxiste à la disposition de la classe ouvrière du 21e siècle. La même avancée qui menace les travailleurs sous le système de profit devient, entre leurs mains, une arme pour le développement de la conscience révolutionnaire. Le parti doit se battre pour faire connaître Socialism AI le plus largement possible et pour l’intégrer à l’activité politique quotidienne des travailleurs et des jeunes.

9. L’IA est le plus récent et le plus puissant produit de la révolution scientifique et technologique qui a transformé les forces productives au cours du siècle dernier. Ce processus a été considérablement accéléré par la mondialisation moderne de la production, qui a intégré l’économie mondiale et uni le travail scientifique et intellectuel de l’humanité comme jamais auparavant. Née de cette révolution, l’IA l’accélère à son tour. Marx a établi que toute transformation fondamentale de la société trouve ses racines dans le développement des forces productives, lesquelles, à un certain stade, entrent en conflit avec les rapports de production existants. L’IA porte ce conflit à son paroxysme : une force productive colossalement socialisée qui se heurte aux rapports de propriété privée et aux frontières nationales qui l’étouffent.

10. Plus que toute technologie avant elle, l’IA est la matérialisation de ce que Marx appelait, dans les Grundrisse, l’« intellect général ». Il avait saisi le principe qui se déploie aujourd’hui sous nos yeux :

Le développement du capital fixe indique jusqu'à quel point le savoir social général est devenu force productive immédiate, et, par suite, jusqu'à quel point les conditions du processus de la vie sociale elle-même sont passées sous le contrôle de l'intellect général et transformées conformément à lui.

Les systèmes d’IA sont bâtis à partir du savoir social général de l’humanité – sa science, son langage et sa culture accumulée – cristallisé dans une machine. Cet héritage commun, produit d’innombrables générations, a été accaparé comme propriété privée par une poignée des plus grandes entreprises de la planète.

11. L’ampleur de la frénésie spéculative autour de l’IA est sans précédent. Un petit groupe d’entreprises imbriquées – parmi lesquelles OpenAI, Anthropic, Microsoft, Oracle, Amazon, Meta et Google – se sont liées entre elles par un réseau d’« accords circulaires » qui gonflent l’apparence de la demande. Ces engagements approchent aujourd’hui les 1 000 milliards de dollars, alors même qu’OpenAI, valorisée à plus de 850 milliards de dollars, perd de l’argent à une échelle colossale, sans aucune perspective de rentabilité. C’est une vaste expansion du capital fictif et de la spéculation financière – des créances de papier sur une richesse pas encore produite – gonflée sans commune mesure avec la base qu’offre la production réelle, et qui doit finir par s’effondrer.

12. Cette montagne de spéculation repose sur la promesse que l’IA rétablira la rentabilité d’une économie en stagnation. Elle fera l’inverse. La valeur, comme l’a démontré Marx, est créée par le travail humain vivant, et le profit provient de la plus-value extorquée au travailleur au-delà du salaire versé pour sa force de travail. À mesure que le capitalisme se développe, la masse du capital constant – machines, installations et matières premières, et désormais la vaste infrastructure de puces et de centres de données – croît par rapport au capital variable avancé en salaires, et le taux de profit tend à baisser. En évinçant à grande échelle le travail vivant, seule source de plus-value, l’IA accélère cette baisse. Loin de sauver le système du profit, elle pousse à un nouvel extrême sa loi fondamentale de la baisse tendancielle du taux de profit.

13. L’essor de l’IA met à nu le caractère parasitaire et superflu de la bourgeoisie. Les propriétaires n’apportent rien à la production. Ces systèmes sont conçus, construits, entraînés et entretenus par des travailleurs : les ingénieurs et les chercheurs de la Silicon Valley et de ses équivalents dans le monde entier ; les travailleurs mal payés qui catégorisent les résultats au Kenya, aux Philippines, en Inde et au Venezuela ; les mineurs de cobalt, de lithium et de terres rares au Congo et dans d’autres pays opprimés ; les ouvriers des usines de puces de Taïwan ; les travailleurs qui construisent et font fonctionner les centres de données. Les oligarques ne font que posséder le résultat, et se servent de cette propriété pour jeter des millions de personnes au chômage tout en s’enrichissant sans limite. La société n’a nul besoin des oligarques : leur mainmise sur la vie économique est devenue incompatible avec le progrès social et la survie de la civilisation.

14. La lutte autour de l’IA pose directement la question de savoir qui doit posséder les forces productives, et fait voler en éclats l’argument le plus ancien contre le socialisme – à savoir qu’une économie moderne est trop complexe pour être planifiée consciemment, que sans le marché et la supervision des propriétaires et des gestionnaires la production sombrerait dans le chaos. Ce fut toujours un mensonge intéressé ; avec l’IA et les communications modernes, il est devenu une absurdité. Les travailleurs organisés en comités de base peuvent désormais obtenir en quelques instants la réponse à n’importe quelle question sur leur industrie, leurs chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale, et se coordonner instantanément avec leurs frères et sœurs de classe par-delà toutes les frontières. Les prémisses matérielles de la planification socialiste de l’économie mondiale sont pleinement réunies.

15. Dirigée par des scientifiques dans leurs domaines respectifs, l’IA est devenue un puissant instrument pour amplifier la recherche. Libérée du profit privé et placée sous propriété sociale, l’IA pourrait accélérer considérablement la science et l’organisation rationnelle de la production nécessaires pour enrayer le changement climatique. Le parti prend au sérieux l’inquiétude suscitée par l’énorme quantité d’énergie consommée par le développement massif actuel des infrastructures d’IA – mais ce gaspillage est un produit du capitalisme, et non de la technologie. Dans une économie mondiale démocratiquement planifiée, l’IA deviendrait elle-même un puissant instrument pour résoudre la crise climatique qu’on la contraint aujourd’hui à aggraver.

16. La classe ouvrière doit rejeter les fausses solutions de la pseudo-gauche. La plus instructive est l’appel récent du sénateur Bernie Sanders en faveur d’un « fonds souverain de l’IA », dans le cadre duquel l’État prendrait une participation au capital des entreprises d’IA et verserait un dividende à la population. Cela rejoint la politique de l’administration Trump, qui a déjà agi par décret présidentiel pour créer un fonds souverain américain, ainsi que les manœuvres des dirigeants de l’IA eux-mêmes – Sam Altman, d’OpenAI, au premier chef – qui ont offert à l’État une participation dans leurs entreprises, dans le but de s’assurer un futur renflouement lorsque la bulle de l’IA éclatera. Dans chacun de ces projets, les entreprises restent privées et guidées par le profit, tandis que la classe ouvrière ne possède rien, ne contrôle rien et ne décide de rien. Le contrôle de l’IA ne peut être confié à l’État capitaliste, dont la fonction est de défendre la richesse et le pouvoir de la classe dirigeante. Il ne sera conquis que par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, sur la base des revendications suivantes :

Exproprier les monopoles technologiques ! Les grandes entreprises d’IA, d’informatique en nuage, de semi-conducteurs et de plateformes numériques doivent être expropriées et transformées en services publics placés sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière.

Pas un seul emploi perdu à cause de l’IA ! Pour une réduction de la semaine de travail et le contrôle ouvrier sur la technologie ! Les immenses gains de productivité doivent servir à réduire la semaine de travail sans perte de salaire et à élever le niveau de vie et le temps libre de l’ensemble de la population. L’introduction de nouvelles technologies dans chaque lieu de travail doit être supervisée par la classe ouvrière, et régie par les besoins des travailleurs et de la société, et non par la course au profit.

Mettre l'IA au service des besoins humains et de la planification de l'économie mondiale ! Placée sous propriété sociale et intégrée à une économie mondiale démocratiquement planifiée, l’IA doit être orientée vers les besoins de l’humanité : le progrès de la science, de la médecine et de l’éducation, l’abolition de la pauvreté et des tâches abrutissantes, la résolution de la crise écologique et l’élévation de la culture mondiale.

17. Les idéologues de l’industrie technologique présentent l’issue comme déjà réglée : une intelligence machine toute-puissante verra le jour, face à laquelle l’humanité sera rendue obsolète et, dans les faits, réduite au statut d’animaux de compagnie. C’est un mythe fataliste qui abstrait la technologie de l’IA de la lutte des classes. Entre l’ordre actuel et toute réorganisation de la société se dresse la classe ouvrière, dont le travail soutient l’ensemble du système et qui n’acceptera pas en silence la destruction des moyens d’existence de centaines de millions de personnes. La lutte autour de l’IA – autour de qui la possède et de qui elle sert – deviendra un épicentre de la lutte des classes. Pour réconcilier les travailleurs avec le chômage permanent, la classe dirigeante et ses apologistes proposent un revenu de base universel. C’est une imposture, un moyen de gérer le chômage de masse et la dépendance à l’égard de l’État capitaliste, tandis que la richesse et les machines restent aux mains de l’oligarchie. La solution à la barbarie n’est pas une passivité subventionnée, mais la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

18. Les fondements matériels du socialisme n’ont jamais été aussi pleinement réunis. Les forces productives développées sous le capitalisme – dont l’IA est l’expression la plus élevée – permettent d’abolir la pénurie, la pauvreté et le dur labeur, et de mettre le savoir accumulé et la puissance créatrice de l’humanité à la disposition de tous. Mais rien n’est automatique. Plus la crise s’approfondit, plus la classe dirigeante luttera férocement pour défendre sa richesse et son pouvoir, fût-ce au prix de la civilisation elle-même. Que les immenses pouvoirs désormais à la portée de l’humanité servent à bâtir un monde nouveau ou à détruire le monde existant sera décidé par la lutte consciente de la classe ouvrière et par la résolution de la crise de la direction révolutionnaire. La classe ouvrière doit s’emparer de l’IA, comme elle doit s’emparer de toutes les forces productives que son travail a créées, exproprier l’oligarchie qui les a usurpées et réorganiser l’économie mondiale sur des bases socialistes. C’est la perspective pour laquelle lutte le Socialist Equality Party.

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