Nous publions ici le rapport présenté au neuvième congrès du Socialist Equality Party (États-Unis) par Evan Blake. Le congrès s'est tenu du 2 au 7 août 2026. Ce rapport présentait la cinquième résolution, « l'IA et la lutte pour le socialisme », adoptée à l'unanimité.
Le rapport d'ouverture présenté à ce congrès par le camarade North a fait le bilan des six premières années de la décennie de la révolution socialiste. Parmi les tendances fondamentales qu'il a analysées figure la contradiction explosive entre le développement technologique et le système de profit fondé sur la propriété privée. Cette contradiction trouve son expression la plus aiguë dans l'IA, objet de la Résolution 5. Jamais notre mouvement n'avait consacré une résolution de congrès tout entière à une seule technologie. S'il l'a fait, c'est parce que, comme l'affirme la résolution, dans aucune autre technologie les contradictions du système capitaliste ne se trouvent aussi concentrées, et parce que la lutte autour de l'IA est déjà devenue un champ de bataille central de la politique mondiale et de la lutte des classes.
Ce rapport développe l'analyse qui sous-tend la résolution : le caractère social de cette technologie, la révolution scientifique dont elle est issue, les usages que le capitalisme en fait, la portée de Socialism AI pour l'éducation de la classe ouvrière, la fièvre spéculative et la crise du système du profit, les fausses solutions avancées par la pseudo-gauche, et la position que le parti doit adopter.
Un instrument d'exploitation, de surveillance et de guerre
Comme l'affirme la résolution : « Sous le capitalisme, l'IA n'est pas introduite pour alléger le fardeau du travail, mais pour le réduire en tant que coût – la réalisation, pour les grandes entreprises, d'un rêve caressé de longue date : réduire drastiquement les effectifs. »
L'ampleur du phénomène est déjà considérable. Rien que dans les cinq premiers mois de 2026, près de 400 000 suppressions d'emplois ont été annoncées, l'IA en étant la principale cause. Des études prévoient la mise à pied de centaines de millions de travailleurs à travers le monde d'ici à 2030.
Pour ne passer en revue qu'une poignée des annonces faites par les grandes entreprises elles-mêmes : Amazon a supprimé 30 000 postes administratifs entre octobre 2025 et janvier de cette année, soit environ 9 pour cent de ses effectifs administratifs, tandis qu'UPS a rayé 48 000 emplois grâce à l'automatisation de ses centres de tri. Microsoft a supprimé quelque 15 000 postes au cours de l'année 2025, dont de nombreux ingénieurs logiciels, après avoir annoncé que l'IA rédigeait jusqu'à 30 pour cent de son code ; Salesforce a réduit son personnel d'assistance de 9000 à 5000 personnes, son directeur général expliquant qu'avec des agents d'IA il lui fallait « moins de têtes ». Le même processus est à l'œuvre sur tous les continents, et il n'en est encore qu'à ses tout premiers stades.
Ce qui distingue cette vague d'automatisation de toutes celles qui l'ont précédée, c'est la nature du travail qu'elle supprime. Pour la première fois, l'automatisation frappe directement le travail intellectuel et professionnel – programmation, travail de bureau, traduction, design, analyse financière –, ces couches mieux rémunérées de la classe ouvrière dont on avait longtemps cru les emplois à l'abri. Pendant trois quarts de siècle, la promesse d'un emploi qualifié stable acquis par l'éducation a constitué un mécanisme central de la stabilité du capitalisme en Amérique. Ce mécanisme est aujourd'hui démantelé. Un ordre social qui prolétarise sa jeunesse instruite pour ensuite lui refuser tout avenir fabrique ses propres fossoyeurs, achevant un processus que le Manifeste du Parti communiste avait prévu, celui par lequel le capital transforme « le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science » en salariés à son compte.
Durant la même période, les oligarques de la technologie se sont enrichis comme jamais auparavant, ce que symbolise le fasciste Elon Musk devenu le premier individu au monde à détenir une fortune dépassant les mille milliards de dollars. Ce faisant, le vernis libéral que la Silicon Valley arborait naguère a été jeté aux orties. Musk finance des mouvements fascistes partout dans le monde et fait ouvertement le salut nazi, Google a discrètement abandonné sa devise « don't be evil », et les idéologues des « Lumières sombres » que cultivent les oligarques proposent très explicitement de remplacer la république américaine par une monarchie d'entreprise placée sous l'autorité d'un directeur général.
Dans ce contexte, l'IA a été forgée en instrument de répression de masse. Les plateformes recueillent les données de milliards d'individus et les mettent volontiers à la disposition de l'État et des employeurs, tandis que les réseaux sociaux sont passés au peigne fin pour repérer les étudiants et les travailleurs à expulser en raison de leurs propos politiques, avant tout de leur opposition au génocide de Gaza. L'ICE de Trump fond en un seul appareil de coercition les bases de données gouvernementales, les fichiers commerciaux achetés à des courtiers en données, la reconnaissance faciale ainsi que le suivi des plaques d'immatriculation et de la localisation : un appareil bâti pour elle par Palantir. Ce qui se met en place, pièce par pièce, c'est l'infrastructure technologique d'un État policier, dont la cible est aujourd'hui l'immigré et demain la classe ouvrière tout entière.
Par-dessus tout, l'IA est devenue centrale dans le nouveau découpage impérialiste du monde. La tâche de décider qui doit mourir est confiée à des logiciels qui produisent des listes de cibles à abattre à la vitesse de la machine. Lors de l'assaut américano-israélien contre l'Iran, le Maven Smart System de Palantir – qui intègre le modèle Claude conçu par Anthropic – a produit quelque 1000 cibles de bombardement dans les vingt-quatre premières heures de la guerre, orchestrant le meurtre de milliers de civils, dont des enfants. Les mêmes systèmes administrent le génocide de Gaza, fonctionnant sur l'infrastructure d'informatique en nuage du projet Nimbus que Google et Amazon ont bâtie pour l'État israélien.
La classe dirigeante ne cache pas où tout cela mène. En juillet 2025, la Maison-Blanche a publié sa stratégie officielle, « Winning the Race: America's AI Action Plan » [Gagner la course : le plan d'action des États-Unis pour l'IA], dont la première phrase énonce sans détour la position de l'impérialisme américain : « Les États-Unis sont engagés dans une course pour parvenir à la domination mondiale dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA). » Le plan suspend les procédures d'évaluation environnementale afin d'accélérer la construction des centres de données et organise les contrôles à l'exportation destinés à étrangler le développement chinois, tout en veillant à ce que les laboratoires américains de pointe comptent parmi les principaux sous-traitants du Pentagone.
Comme affirme la résolution : « Aucun de ces usages réactionnaires ne découle de la technologie elle-même, mais des rapports sociaux au sein desquels elle se développe : la propriété privée, le système du profit et la division du monde en États-nations rivaux. »
La position du marxisme sur la technologie
Face à ces usages réactionnaires de l'IA, l'hostilité envers cette technologie est répandue et va croissant : chez les travailleurs qui la voient détruire leurs moyens de subsistance, chez les artistes dont l'œuvre est pillée sans contrepartie, chez les jeunes confrontés à un marché du travail qui n’a rien à offrir, et chez tous ceux, nombreux, que préoccupent à juste titre son impact environnemental et son utilisation pour mener des guerres impérialistes. Le mouvement socialiste n'est nullement indifférent à ces préoccupations, et cette colère est compréhensible. Le sentiment anti-IA n'est d'ailleurs pas purement spontané : il est cultivé par toutes les tendances de la pseudo-gauche, par des secteurs de l'extrême droite et par de larges couches de l'establishment politique, qui ont tous intérêt à retourner cette colère contre la technologie plutôt que contre la classe qui la possède. Nous examinerons plus loin dans ce rapport, plus en détail, la réponse de la pseudo-gauche.
Conclure que la technologie est elle-même l'ennemie constitue une profonde erreur politique : une forme moderne de luddisme, du nom des ouvriers du textile anglais qui brisèrent les nouvelles machines au début du XIXe siècle. Les luddites n'étaient pas des imbéciles ; c'étaient des ouvriers qualifiés qui défendaient leurs moyens de subsistance par le seul moyen dont disposait une classe n'ayant pas encore acquis la conscience de sa position historique. Ressusciter leur point de vue deux siècles plus tard, après toute l'expérience du mouvement socialiste international, ce n'est pas l'inexpérience d'une classe jeune, mais un recul devant tout ce que cette expérience a établi.
Le résultat concret d'un rejet catégorique de l'IA n'est pas de désarmer les entreprises et l'État, qui s'en serviront de toute façon, mais de désarmer seulement la classe ouvrière. Le luddisme abolit la distinction sur laquelle repose toute l'attitude marxiste à l'égard de la technologie : celle entre une machine et l'ordre social dans lequel elle fonctionne. La résolution ancre cette distinction dans un passage de l'essai de Trotsky de 1927, Culture et socialisme :
La technique est principalement la conquête de l'humanité ; bien qu'elle serve jusqu'à présent d'instrument d'exploitation, mais en même temps elle est la condition principale de la libération de l'exploité. La machine étrangle l'esclave salarié. Mais il ne peut se libérer qu'avec la machine.
Trotsky traitait là de l'un des problèmes centraux de la jeune république soviétique : comment un État ouvrier assiégé et retardataire pouvait-il élever le niveau culturel des masses ? Sa réponse était liée à la lutte contre les théoriciens de la « culture prolétarienne », qui soutenaient que la classe ouvrière devait rejeter la technique et la culture de l'ancienne société parce qu’elles étaient entachées par leur origine de classe. Trotsky démolit cette position en faisant valoir que le prolétariat devait maîtriser tout l'héritage de la société qu'il avait renversée. Il en tira la conclusion avec une netteté qui, par-delà le siècle, parle à la question qui nous occupe :
Il ne faut pas détruire la technique. Le prolétariat a pris possession des usines, équipées par la bourgeoisie, dans l'état où la révolution les a trouvées. [...] En effet, la révolution a été faite, avant tout, afin de prendre possession de l'«héritage».
Ce que Trotsky avait saisi dans les machines de son époque vaut pour chaque conquête de la nature réalisée par l'humanité. La chimie qui a appris à fixer l'azote de l'air nourrit près de la moitié de l'humanité, et elle a rempli les obus de deux guerres mondiales ; la physique qui a percé le secret du noyau atomique a incinéré deux villes avant même d'en avoir éclairé une seule. La science ne tranche pas entre l'abondance et l'anéantissement. C'est l'ordre social qui tranche, et tant que la classe ouvrière ne prendra pas le pouvoir, chacune de ces conquêtes sera vouée d'abord au profit et à la guerre. L'IA est l'expression la plus aiguë de cette contradiction que le monde ait connue jusqu'ici, car elle ne s'exerce pas sur la matière, mais sur le savoir lui-même, sur toute la pensée et la culture accumulées de notre espèce.
Développant cette approche marxiste de la technologie, la résolution affirme que la classe ouvrière « doit s'emparer des technologies de l'IA, comme elle doit s'emparer des usines, des mines, des centres de données et des banques, et les arracher à la classe qui les a monopolisées ».
La révolution scientifique et l'intellect général
Toute transformation révolutionnaire de la société a été préparée par une révolution dans la pensée. Mais la révolution dans la pensée n'est jamais la cause ultime ; elle est elle-même le produit de changements dans les fondements matériels de la société. La révolution scientifique du 17e siècle est née de l'essor du commerce, de la navigation, de l'exploitation minière et de la manufacture, qui posaient des problèmes complexes qu'il fallait résoudre. Avec les travaux de Kepler, de Galilée, de Harvey et de Descartes, et surtout avec les Principia de Newton en 1687, l'autorité des Écritures et du dogme scolastique sur la compréhension de la nature fut brisée.
Les Lumières du 18e siècle portèrent la même méthode au sein de la société elle-même : Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Holbach et d'autres soumirent la propriété, le droit, l'Église et la monarchie à l'examen de la raison, tandis que Lavoisier dotait la chimie d'un fondement quantitatif. Engels décrivit ces hommes dans Socialisme utopique et socialisme scientifique :
Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait, faisaient eux-mêmes figure de révolutionnaires au plus haut degré. Ils ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu'elle fût. Religion, conception de la nature, société, régime politique, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence.
Engels ne traita pas ce bouleversement intellectuel comme un mouvement d'idées s'engendrant lui-même. Il l'expliqua de façon matérialiste, établissant dans le même ouvrage le point de vue à partir duquel tout développement de ce type doit être compris :
En conséquence, ce n'est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque intéressée.
Les philosophes étaient eux-mêmes le produit d'une bourgeoisie montante et de la croissance des forces productives sous l'ordre féodal ; leur raison était la raison d'une classe dont le mode de production avait débordé les formes politiques de l'absolutisme. La révolution intellectuelle fut le moyen indispensable par lequel cette classe prit conscience de sa tâche historique. L'Encyclopédie de Diderot rassembla le savoir de l'époque et le plaça entre les mains de cette classe, et les révolutions démocratiques bourgeoises d'Amérique et de France, dont les ondes de choc traversèrent l'Europe et le monde atlantique, de Haïti à l'Amérique du Sud, suivirent en l'espace d'une génération.
La révolution scientifique et technologique moderne des 20e et 21e siècles joue aujourd'hui un rôle analogue, à un niveau incomparablement plus élevé. Elle a réuni au plus haut degré les prémisses matérielles d'une société socialiste mondiale, et elle a produit un instrument capable de placer l'expérience théorique et historique accumulée de la classe ouvrière devant les milliards de travailleurs qui composent le prolétariat mondial, dans sa totalité et dans toutes les langues.
Que l'on songe à ce qui a été accompli en l'espace d'une seule vie humaine. La structure de l'ADN fut établie par Watson, Crick et Franklin en 1953 et le code génétique déchiffré dès 1966 ; le génome humain fut séquencé en 2003, et dès 2012 la technique CRISPR donnait à l'humanité le pouvoir de le modifier à volonté. Dans le même intervalle, le fond diffus cosmologique, détecté par Penzias et Wilson en 1965, établit que l'univers lui-même a une histoire, et en 2015 les ondes gravitationnelles qu'Einstein avait prédites un siècle plus tôt furent directement mesurées.
Sous-jacente à tout cela courait la révolution de l'informatique et des communications – le transistor en 1947, le circuit intégré en 1958, le microprocesseur en 1971, le World Wide Web en 1991 – jusqu'à ce que, en l'espace d'une seule génération, plus de la moitié de l'humanité se trouve reliée par une communication instantanée et la classe ouvrière de tous les continents intégrée dans des chaînes de production interconnectées.
Le terme d'« intelligence artificielle » fut forgé lors de l'atelier de Dartmouth en 1956, mais l'approche par réseaux de neurones qui finit par l'emporter – poursuivie par Hinton, LeCun et Bengio à contre-courant de leur discipline – fut méprisée et privée de ressources pendant des décennies, et ne fut confirmée que lorsque les océans de données d'Internet et la croissance de la puissance de calcul rendirent possibles les percées de l'apprentissage profond en 2012.
Tout ce développement appartient à l'époque historique de l'impérialisme. Il s'est déroulé presque entièrement depuis la fondation de la Quatrième Internationale en 1938, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, dont le document fondateur caractérisait la période comme l'agonie du capitalisme. Tout au long de cette époque, la science a été fusionnée avec le militarisme. Le projet Manhattan, mobilisant les plus grands physiciens de l'époque au cœur même de la guerre, produisit non seulement les bombes larguées sur deux villes japonaises dépourvues de toute importance militaire, mais aussi l'instrument par lequel l'impérialisme américain entendait assurer son hégémonie d'après-guerre. Du même élan naquirent les programmes de missiles dont sortit la course à l'espace, ainsi que le réseau de communication du Pentagone qui devint plus tard Internet. D'immenses ressources furent mises à la disposition de la recherche, et le prix en fut la subordination de la science aux objectifs de guerre de l'État. La pression déformante de l'époque impérialiste sur la science n'appartient pas au passé : elle est le milieu dans lequel l'IA se développe.
L'autre pôle de cette époque doit lui aussi être énoncé. La Révolution d'Octobre hissa en l'espace d'une génération un pays retardataire et largement analphabète au premier rang de la science mondiale. Cela fut accompli en dépit de la bureaucratie stalinienne, qui anéantit physiquement, lors de la Grande Terreur, toute une génération des meilleurs cadres scientifiques et culturels et imposa à la biologie l'imposture du lyssenkisme, poussant Nikolaï Vavilov et bien d'autres à mourir en prison. Malgré cela, les scientifiques soviétiques lancèrent le premier satellite et le premier homme dans l'espace, Kolmogorov dota la théorie des probabilités de fondements rigoureux, et à l'Institut de cybernétique de Kiev, Ivakhnenko et Lapa publièrent en 1965 les premiers algorithmes d'apprentissage opérationnels pour les réseaux profonds à couches multiples – anticipant de plusieurs décennies les méthodes d'apprentissage profond aujourd'hui dominantes dans les systèmes d'IA modernes. Telles furent les réalisations de la propriété nationalisée et de la planification économique, si grotesquement déformées qu'elles fussent par la bureaucratie, et elles indiquent ce que la classe ouvrière est capable d'accomplir.
Dans le domaine de la médecine et de la santé publique, le 20e siècle vit le développement des antibiotiques, des vaccins modernes et des campagnes internationales coordonnées qui éradiquèrent la variole, menèrent la poliomyélite au seuil de la disparition et élevèrent l'espérance de vie dans le monde entier. Le séquençage du génome ouvrit la voie au traitement des maladies au niveau moléculaire, et l'on peut désormais, dans les semaines qui suivent l'apparition d'un nouvel agent pathogène, en lire la structure et concevoir un vaccin contre lui.
Cette capacité fut démontrée lors de la pandémie de COVID-19, lorsque, pour la première fois dans l'histoire d'une pandémie, l'humanité disposa des moyens scientifiques d'éliminer le virus, comme le prouvèrent la Chine, la Nouvelle-Zélande et d'autres pays. Mais l'immense majorité des gouvernements capitalistes refusèrent de recourir à ces mesures, rejetèrent l'élimination et laissèrent la maladie déferler sur la population, parce que l’accumulation de plus-value ne pouvait être interrompue. Plus de 30 millions de personnes ont désormais été tuées par la COVID et des centaines de millions d'autres affaiblies par la COVID longue. L'adhésion officielle qui s'ensuivit à la réaction antiscientifique – des adversaires des vaccins portés à la tête de la santé publique, les institutions de lutte contre les maladies démantelées – représente le reniement pur et simple de l'héritage scientifique du 20e siècle.
Les sciences de la Terre établissent le même point avec une force égale dans le cas du changement climatique. La mesure continue du dioxyde de carbone atmosphérique a commencé en 1958, et l'humanité a vu la concentration grimper, année après année, pendant 68 ans. Carl Sagan expliqua l'effet de serre au Sénat américain en décembre 1985 ; le témoignage de James Hansen suivit en 1988, l'année de la fondation du GIEC. Les sources du réchauffement climatique sont connues depuis toute la vie de la plupart des camarades présents à ce congrès, et chacune d'elles pourrait être éliminée avec les technologies existantes. Ce qui fait défaut, ce n'est pas le savoir, mais un ordre social capable d'agir en conséquence.
Deux conclusions en découlent. La première tient au rythme : tout l'édifice de la science moderne, de la structure de la matière au code de la vie, a été érigé en l'espace d'une seule vie humaine. La seconde tient à son caractère social. Des noms restent attachés à ces découvertes, mais de façon toujours plus ténue. Le génome humain a été séquencé par des centaines de laboratoires sur quatre continents, et la détection des ondes gravitationnelles a été annoncée sous la signature de plus d'un millier de scientifiques. La science a cessé d'être l'œuvre d'individus isolés pour devenir une vaste entreprise collective – organisée, industrialisée et internationale – et est devenue par là même ce que Marx avait prévu un siècle plus tôt : une force productive directe, l'intellect général de l'humanité matérialisé dans le travail social.
La résolution situe l'IA comme le point culminant de tout ce développement historique. Elle est le point où le savoir accumulé de l'espèce se matérialise dans une machine, processus social que Marx avait identifié aux premiers stades de l'industrialisation dans les Grundrisse :
Le développement du capital fixe indique jusqu'à quel point le savoir social général est devenu force productive immédiate, et, par suite, jusqu'à quel point les conditions du processus de la vie sociale elle-même sont passées sous le contrôle de l'intellect général et transformées conformément à lui.
À l'époque de Marx, cette tendance ne pouvait être qu'entrevue dans l'incarnation de la science dans les machines. À la nôtre, elle s'est accomplie. Ces systèmes sont entraînés sur la pensée consignée de l'humanité : sa littérature, sa science, le travail de chaque chercheur et de chaque travailleur anonyme ayant rédigé un manuel ou répondu à une question en ligne. Le capitalisme a commencé avec l'enclosure des terres communes ; il approche de sa fin avec l'enclosure des biens communs intellectuels de l'espèce tout entière.
Socialism AI et le développement de la conscience socialiste
L'approche du parti à l'égard de cette technologie a mis l'accent sur une clarification terminologique, et il ne s'agit pas là d'une querelle de mots. Marx a établi, dans son analyse du fétichisme de la marchandise, que sous le capitalisme les produits du travail humain se dressent devant leurs producteurs comme des puissances indépendantes, et que le rapport social entre producteurs leur apparaît comme un rapport entre des choses. Le terme d'« intelligence artificielle » est une forme moderne de ce fétichisme. Le mot « artificielle » coupe cette intelligence du travail humain qui l'a produite et en nie la paternité, présentant l'héritage intellectuel collectif de l'espèce – approprié et mis en mouvement par une poignée de grandes entreprises – comme un esprit qui aurait surgi de lui-même et se tiendrait désormais au-dessus de la société. Dans un essai publié le 7 décembre 2025, quelques jours avant le lancement de Socialism AI, le camarade North écrivait :
En réalité, ce que l'on appelle « IA » se comprend mieux comme une intelligence amplifiée : un prolongement et une amplification du travail intellectuel humain. Ses fondements reposent sur des siècles de pratique et de savoir humains accumulés. [...] Les algorithmes n'inventent pas le sens ; ils l'apprennent à partir de vastes corpus produits par les humains. [...] Leurs échecs révèlent les limites de l'entraînement humain, et non l'existence de quelque esprit étranger. Ce n'est pas l'intelligence qui est artificielle, c'est l'automatisation.
Cinq jours plus tard, le CIQI lançait Socialism AI, conçu, construit et entretenu par nos cadres. Ce faisant, nous placions l'héritage du marxisme – les œuvres de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Luxemburg et Plékhanov, ainsi que les archives de près de trois décennies du World Socialist Web Site – à la disposition des travailleurs et des jeunes qui entrent en lutte, partout, en même temps, dans toutes les langues, à toute heure.
Pour la première fois, une organisation révolutionnaire mettait entre les mains de la classe ouvrière un système capable de répondre à des questions sérieuses de théorie, d'histoire et d'organisation d'un point de vue marxiste, avec renvoi aux sources. La déclaration publiée pour coïncider avec le lancement expliquait :
La portée décisive de Socialism AI réside dans sa capacité à combler l'écart entre le mouvement objectif de la classe ouvrière et le niveau subjectif de la conscience socialiste. Le marxisme a toujours insisté sur le fait que les luttes spontanées des travailleurs, si puissantes soient-elles, ne produisent pas d'elles-mêmes une perspective révolutionnaire cohérente. La conscience doit être développée ; l'expérience historique doit être assimilée ; la compréhension théorique doit être conquise. Les développements technologiques de l'époque actuelle permettent désormais la transmission rapide des idées à l'échelle mondiale, ce qui permet à la classe ouvrière de développer sa compréhension politique à un rythme adapté à la crise objective.
Tel est le problème stratégique central de l'époque. La crise objective du capitalisme mûrit à une vitesse vertigineuse, tandis que la conscience de la classe ouvrière a été rejetée en arrière par un siècle de trahisons staliniennes et sociales-démocrates. Toute l'histoire de la Quatrième Internationale est la lutte pour résoudre la crise de la direction révolutionnaire, et le Comité international a compris que la révolution technologique même que le capitalisme retourne contre la classe ouvrière fournit une arme sans précédent dans cette lutte.
Socialism AI est une arme de la direction révolutionnaire, non un substitut à celle-ci. Aucune technologie ne construit un parti ni ne fait une révolution par elle-même, mais seulement à travers l'activité consciente de révolutionnaires vivants organisés dans le CIQI et ses sections. Mais les armes que manie un mouvement révolutionnaire déterminent ce qu'il peut accomplir. L'Encyclopédie de Diderot mit le savoir d'une époque à la disposition d'une classe montante ; l'Iskra de Lénine forgea un parti à partir de cercles épars à travers tout un empire ; le World Socialist Web Site, lancé en 1998 en réponse clairvoyante à l'émergence d'Internet, rendit l'analyse de la Quatrième Internationale disponible chaque jour sur tous les continents. Socialism AI s'inscrit dans cette lignée, et dans les mois qui ont suivi sa mise en ligne, il a été utilisé par des milliers de travailleurs et de jeunes dans plus de 100 pays.
Socialism AI est un puissant multiplicateur de force pour l'ensemble du travail éducatif du parti pour lequel nous luttons dans la classe ouvrière. C'est l'instrument révolutionnaire par lequel les travailleurs et les jeunes peuvent trouver des réponses à toutes les questions politiques qu'ils se posent, au moyen d'un échange immédiat et interactif. Un travailleur qui n'a pas encore lu Marx peut partir de ses propres expériences – des trahisons dans sa propre usine, de la guerre que mène son gouvernement, des conditions sociales auxquelles il est confronté – et être entraîné, à partir de cette question, jusqu'à l'ensemble du corpus de l'analyse marxiste. Les millions de personnes que la guerre et la crise sociale grandissantes attirent vers la politique socialiste doivent être informées de l'existence de Socialism AI, qui répond à leurs besoins objectifs d'éducation et de formation politiques.
La résolution engage en conséquence le parti à faire connaître Socialism AI aussi largement que possible et à l'introduire dans l'activité politique quotidienne des travailleurs et des jeunes, ce qui doit se traduire par des pratiques concrètes. Les camarades doivent faire la démonstration directe de Socialism AI – aux tables de campagne, aux réunions du parti et de l'IYSSE, dans les discussions sur le lieu de travail – plutôt que de se contenter de le décrire, car l'expérience décisive est celle d'un travailleur qui pose sa propre question et en lit la réponse. Dans les comités de base, il doit devenir un outil de travail, employé pour enquêter sur les finances et les activités mondiales d'un employeur, ainsi que pour rédiger et renforcer des déclarations.
Les camarades doivent aussi l'intégrer à leur propre travail de rédaction et de recherche, ce qui ne signifie pas lui demander d'écrire à notre place, mais s'en servir au fil des versions successives pour rassembler et vérifier des éléments, affiner un plan et éprouver une formulation, le camarade exerçant son jugement politique à chaque étape. Il doit être utilisé de concert avec d'autres outils d'IA, qui se développent rapidement et peuvent combler d'éventuelles lacunes, tandis que nous travaillons à améliorer et à étendre continuellement les capacités de Socialism AI.
La discussion menée à ce congrès sur Mehring Books et sur l'importance de lire la littérature de notre mouvement a été d'une importance décisive, et je tiens à exhorter les camarades à utiliser Socialism AI systématiquement comme assistant de lecture, en soumettant toutes les questions qui vous viennent au cours de l'étude des textes fondateurs de notre mouvement. Nous développons des outils destinés à intégrer directement la Bibliothèque marxiste du World Socialist Web Site à Socialism AI, ce qui permettra aux camarades et à tous les utilisateurs de surligner et de mettre en signet des passages et de les interroger au fil de leur lecture, un chantier que nous espérons achever dans les mois à venir.
Chaque cellule et chaque membre doivent s’engager à promouvoir Socialism AI aussi largement que possible, et dans les semaines qui viennent nous allons élaborer une campagne axée sur cet objectif, qui visera à gagner des milliers de nouveaux utilisateurs dans les mois à venir. Cela exigera l'engagement actif de chaque membre, notamment par la promotion sur les réseaux sociaux, un travail de contact systématique, et bien davantage. La nouvelle version mise en ligne pour coïncider avec le Premier Mai a produit une hausse importante de l'utilisation et de la création de comptes, et ceux qui sont venus sont restés et ont posé d'autres questions.
L'intégration de Socialism AI à la page d'accueil du World Socialist Web Site et à chaque article, réalisée la semaine dernière, relie le système à l'ensemble de notre matériel publié et en démontre la valeur à chaque lecteur. Cela sera bientôt étendu à tous les sites en langue étrangère, et nous travaillerons à bâtir de nouvelles intégrations de Socialism AI au WSWS dans les mois à venir. Des masses de travailleurs et de jeunes se disent aujourd'hui socialistes. Ils seront attirés par une application révolutionnaire de cette technologie, et il incombe à chaque camarade de la leur faire connaître.
La bulle de l'IA et la baisse du taux de profit
Dans la dernière partie de ce rapport, nous passerons de l'usage que le parti fait lui-même de l'IA à la portée plus large de cette technologie sous le capitalisme et à l'usage qu'elle pourrait avoir dans une société socialiste. La bulle de l'IA est une fièvre spéculative sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Comme le relève la résolution, un petit groupe d'entreprises étroitement liées ont tissé une toile d'« accords circulaires » qui gonflent l'apparence de la demande : Nvidia investit dans OpenAI, qui dépense cet investissement en puces Nvidia, tandis qu'Oracle enregistre des centaines de milliards de dollars de contrats d'informatique en nuage pour servir un client sans perspective immédiate de profit. De tels engagements approchent aujourd'hui les mille milliards de dollars.
Rien n'illustre plus nettement la nature de cette fièvre que l'introduction en Bourse de SpaceX le 12 juin, la plus importante opération de ce type de l'histoire, qui a levé quelque 75 milliards de dollars, valorisé l'entreprise à près de 1800 milliards de dollars et fait de Musk, en un seul après-midi, le premier individu au monde à détenir une fortune de plus de mille milliards de dollars. Au cœur du prospectus figurait la proposition, à la suite de l'absorption de xAI, de lancer une constellation d'un million de satellites destinés à servir de centres de données en orbite. Que pareille chose puisse seulement être réalisée, des ingénieurs et les concurrents mêmes de Musk en doutent, l'un d'eux ayant qualifié l'idée de ridicule. Pour l'oligarchie financière, cela n'a guère d'importance. Dans des conditions où la construction terrestre se heurte aux limites du foncier, de l'eau et de l'électricité, un projet d'une grandeur suffisante, avancé par une figure d'une notoriété suffisante, vaut des centaines de milliards de dollars, qu'il fonctionne un jour ou non.
Selon le calcul de l'économiste Jason Furman, l'investissement dans les équipements et logiciels de traitement de l'information a été responsable de 92 pour cent de la croissance économique des États-Unis au premier semestre 2025, ce qui signifie qu'en dehors de la bulle de l'IA l'économie américaine est pour l'essentiel stagnante. La fragilité de l'édifice a déjà été démontrée. En janvier 2025, la mise en ligne, par le laboratoire chinois DeepSeek, d'un modèle entraîné pour une fraction du coût américain annoncé a effacé près de 600 milliards de dollars de la valeur boursière de Nvidia en une seule séance.
Les laboratoires chinois ont continué à mettre en ligne des modèles performants, souvent à poids ouverts et bien moins coûteux que leurs rivaux américains – une question qui ne relève pas de la percée technologique, mais de la propriété et de l'accès, et qui révèle le caractère illusoire de tout monopole américain permanent sur cette technologie. Comme avec la folie des chemins de fer du 19e siècle et la bulle Internet, une authentique révolution des forces productives est devenue l'occasion d'une frénésie spéculative vouée à l'effondrement.
La signification la plus profonde de cette frénésie réside ailleurs, ce que la résolution résume ainsi : « Cette montagne de spéculation repose sur la promesse que l'IA restaurera la rentabilité d'une économie stagnante. Elle fera l'inverse. » S'appuyant sur l'analyse critique développée par le camarade North dans ses conférences de Berlin et de Londres l'automne dernier, la résolution affirme :
La valeur, comme Marx l'a démontré, est créée par le travail humain vivant, et le profit provient de la plus-value extraite du travailleur au-delà du salaire versé pour sa force de travail. À mesure que le capitalisme se développe, la masse du capital constant – machines, installations et matières premières, et désormais l'immense infrastructure des puces et des centres de données – croît par rapport au capital variable avancé en salaires, et le taux de profit tend à baisser. En évinçant à grande échelle le travail vivant, seule source de plus-value, l'IA accélère cette baisse. Loin de sauver le système du profit, elle pousse à un nouvel extrême sa loi fondamentale de la tendance à la baisse du taux de profit.
Pourquoi, au mépris de cette logique, la bulle continue-t-elle de gonfler ? En partie à cause de l'idéologie qui s'est aujourd'hui emparée de la Silicon Valley : une foi quasi religieuse en l’accélérationnisme, dont le postulat central est l'arrivée imminente de l'« intelligence artificielle générale » (IAG), une capacité machine surpassant l'humain dans tous les domaines et censée inaugurer une ère d'« abondance ». Que des systèmes d'une telle généralité finissent ou non par être construits, l'affirmation selon laquelle leur abondance profiterait à tous met la réalité à l’envers. Il s'agit pour l'essentiel d’une variante de la théorie du ruissellement : l'assurance, répétée par tous les apologistes de l'accumulation capitaliste depuis les années 1980, que la richesse entassée au sommet finira d'une manière ou d'une autre par redescendre vers ceux dont le travail l'a produite. Mais sous les rapports de propriété existants, chaque gain de productivité est approprié par les possédants, et l'abondance promise se matérialise sous la forme d'une richesse vertigineuse à un pôle et d'une pauvreté qui s’aggrave à l'autre. La bulle de l'IA ne fait qu'accélérer ces lois du développement capitaliste que Marx a identifiées il y a plus de 150 ans.
L'économie de l'IA et les bénéfices qu'elle pourra rapporter seront accaparés par les 10 pour cent les plus riches, la classe dirigeante proprement dite et les couches aisées des classes moyennes, profondément hostiles à la classe ouvrière, qui vivent au sens le plus littéral dans la bulle. Leurs salaires, leurs portefeuilles d'actions, leurs comptes de retraite et la valeur de leurs biens immobiliers sont adossés à la même structure spéculative, ce qui explique qu'ils vivent l'essor comme une prospérité générale et ne puissent en concevoir l'effondrement.
Le développement de l'IA a en même temps confirmé, plus crûment qu'aucun développement antérieur, une vérité établie de longue date par le mouvement socialiste : ceux qui possèdent les entreprises technologiques et s'approprient les profits ne contribuent en rien à la création de la valeur qu'ils s'approprient. La résolution affirme :
L'essor de l'IA met à nu le caractère parasitaire et superflu de la classe capitaliste. Les possédants ne contribuent en rien à la production. Ces systèmes sont conçus, construits, entraînés et entretenus par des travailleurs : les ingénieurs et les chercheurs de la Silicon Valley et de ses équivalents à travers le monde ; les travailleurs mal payés qui catégorisent les résultats au Kenya, aux Philippines, en Inde et au Venezuela ; les mineurs de cobalt, de lithium et de terres rares au Congo et dans d'autres pays opprimés. [...] La société n'a nul besoin des oligarques : leur mainmise sur la vie économique est devenue incompatible avec le progrès social et la survie de la civilisation.
Du caractère superflu des possédants, la résolution tire la conclusion décisive :
La lutte autour de l’IA pose directement la question de savoir qui doit posséder les forces productives, et fait voler en éclats l’argument le plus ancien contre le socialisme – à savoir qu’une économie moderne est trop complexe pour être planifiée consciemment, que sans le marché et la supervision des propriétaires et des gestionnaires la production sombrerait dans le chaos. Ce fut toujours un mensonge intéressé ; avec l’IA et les communications modernes, il est devenu une absurdité. Les travailleurs organisés en comités de base peuvent désormais obtenir en quelques instants la réponse à n’importe quelle question sur leur industrie, leurs chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale, et se coordonner instantanément avec leurs frères et sœurs de classe par-delà toutes les frontières. Les prémisses matérielles de la planification socialiste de l’économie mondiale sont pleinement réunies.
L'intelligence amplifiée au service de l'humanité
Le potentiel libérateur de l'intelligence amplifiée est déjà visible, de manière déformée, dans les limites du système du profit. Dirigée par des scientifiques, l'IA a prédit la structure de presque toutes les protéines connues – un problème vieux de plusieurs décennies en biologie, distingué par le prix Nobel de chimie 2024 – et, sous la direction de mathématiciens, elle a contribué à la résolution de problèmes ouverts en mathématiques pures. Ce ne sont pas là les exploits d'un esprit machine autonome, mais d'êtres humains maniant un puissant outil nouveau, et ils indiquent ce qui pourrait être accompli une fois affranchi de la course au profit.
L'objection environnementale à l'IA doit recevoir une réponse concrète. La préoccupation est légitime dans la mesure où la construction des centres de données sous le capitalisme consomme de l'électricité et de l'eau à une échelle colossale, faisant grimper les factures des gens ordinaires, ranimant les centrales à charbon et contribuant à différentes formes de pollution. Mais le gaspillage est une propriété du système du profit, non de la technologie. Une demi-douzaine de grandes entreprises se font concurrence pour construire des modèles en double et des centres de données en double, chacune entraînant son propre système sur à peu près le même corpus de connaissances humaines.
Sous un plan rationnel et centralisé, cette duplication disparaîtrait purement et simplement, et avec elle une part immense de l'énergie aujourd'hui consommée. De plus, cette même technologie, sous propriété sociale, deviendrait l'instrument le plus puissant jamais conçu pour résoudre la crise climatique qui s’aggrave. Les centres de données sont aujourd'hui implantés en fonction de la disponibilité d'allègements fiscaux, de terrains bon marché et d'une énergie dérèglementée, et souvent alimentés par des centrales à charbon réactivées ou de nouvelles centrales à gaz. Le solaire, l'éolien et le stockage sur batteries, déployés selon un plan rationnel, pourraient alimenter un réseau de centres de données à zéro émission nette et amorcer la reconstruction de l'infrastructure mondiale sur une base décarbonée. Le capitalisme ne l'a pas fait et ne le fera jamais, car il subordonne chacune de ces décisions au profit privé.
Sous une économie mondiale démocratiquement planifiée, l'humanité serait en mesure de s'attaquer au plus grand problème de planification auquel nous ayons jamais été confrontés : la transition vers une économie décarbonée. La reconstruction coordonnée, en l'espace d'une génération, des systèmes énergétiques, de transport, industriels et agricoles du monde pose précisément le type de problèmes hautement complexes dans lesquels les systèmes d'IA excellent : équilibrer des réseaux électriques continentaux fondés sur le solaire et l'éolien variables, concevoir de meilleures batteries, modéliser les plasmas de fusion, détecter depuis l'orbite les fuites de méthane et la déforestation qui échappent aujourd'hui à toute surveillance, et bien davantage.
La question énergétique elle-même se poserait sur une tout autre base. La fission produit déjà d'immenses quantités d'électricité décarbonée, quoique, sous la propriété privée, elle ait été développée de manière erratique et que les enjeux de sécurité et de déchets associés ne peuvent être résolus en raison de la priorité accordée au profit. La fusion – la réaction qui alimente le soleil – promet une énergie véritablement propre et pratiquement illimitée, tirée d'un combustible présent dans l'eau de mer, sans déchets radioactifs à vie longue ni aucune possibilité d'emballement de la réaction ; ce n'est plus de la science-fiction, mais un problème d'ingénierie sur lequel de réels progrès sont désormais réalisés. Dans une économie mondiale rationnellement planifiée, ces forces, conjuguées au solaire, à l'éolien et au stockage, pourraient mettre fin à la pénurie d'énergie en tant que limite au développement humain. Là encore, l'obstacle n'est ni le savoir ni la technique, mais l'ordre social.
Contre les fausses solutions de la pseudo-gauche
Tout dépend donc du programme politique avec lequel la classe ouvrière aborde cette lutte, et c'est ici que la pseudo-gauche joue le rôle qui lui est assigné. Alors que les licenciements de masse retournent l'opinion publique contre les monopoles de la technologie, la classe dirigeante a besoin de mécanismes pour contenir la colère. Les Democratic Socialists of America (DSA) et leur organe attitré, Jacobin, se sont empressés de les lui fournir, faisant de l'IA une préoccupation centrale au cours de l'année écoulée et promouvant la position néoluddite.
Cela a commencé avec les appels à des moratoires sur la construction de centres de données, auxquels Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont donné une forme législative en mars avec l'AI Data Center Moratorium Act [loi instaurant un moratoire sur les centres de données d'IA]. Jacobin a salué cette initiative dans un article intitulé « Stop the AI Build-Out, Start the Fight » [Arrêtez le déploiement de l'IA, engagez le combat], décrivant avec approbation sa coalition « non partisane » de « propriétaires de banlieue » et d'« agriculteurs conservateurs » et déclarant que « la gauche devrait unanimement se ranger de son côté ». Ce qui est proposé, c'est une alliance avec les propriétaires et la droite politique contre la construction de centres de données, laissant la propriété de la technologie aux mains de la classe dirigeante et ne faisant rien pour mettre un terme à son utilisation par le Pentagone ou par l'ICE. Les DSA revendiquent cette campagne comme un succès, affirmant que près de la moitié des centres de données prévus cette année ont été retardés ou annulés.
Les tendances pablistes sont allées encore plus loin. En mai de cette année, International Viewpoint, organe du Secrétariat unifié pabliste, a publié « Theses for an ecosocialist critique of artificial intelligence » [Thèses pour une critique écosocialiste de l'intelligence artificielle] de Daniel Tanuro, qui déclarent que la réponse à l'IA réside dans « la décroissance écosocialiste de la production matérielle mondiale » et que la perspective d'une abondance planifiée relève de la « magie » plutôt que de la raison. Le problème n'est plus les rapports capitalistes qui emprisonnent les forces productives, mais les forces productives elles-mêmes. Dans un monde où des milliards d'êtres humains manquent de logement, de soins et d'électricité convenables, la « décroissance » est un programme de pénurie et de rationnement imposé à la classe ouvrière.
Le débat a pris un tournant en juin, lorsque Sanders a proposé une loi visant à établir un « fonds souverain de l'IA » dans lequel le gouvernement fédéral prendrait une participation de 50 pour cent au capital des plus grandes entreprises d'IA et verserait supposément un dividende à la population. Présentée comme un coup porté aux milliardaires, cette mesure converge entièrement avec la politique de Trump, qui a déjà engagé la création d'un fonds souverain américain. Elle s'accorde tout autant avec les vœux des dirigeants de l'IA eux-mêmes, Sam Altman au premier chef, qui ont offert à l'État une participation dans leurs sociétés en vue d'un renflouement lorsque la bulle de l'IA éclatera inévitablement.
La proposition de Sanders a déclenché un débat public dans les pages de Jacobin, qui a publié en l'espace de quinze jours au moins huit articles sur ce sujet et sur l'IA plus largement. Trois positions distinctes s'en sont dégagées.
La première a pleinement épousé la position nationaliste et procapitaliste de Sanders. Dustin Guastella, responsable de la section 623 du syndicat des Teamsters, a ouvert la série le 9 juillet avec « The Case for Nationalizing Artificial Intelligence » [Plaidoyer pour la nationalisation de l'intelligence artificielle], fondant son argument sur le fait que ces systèmes ont été entraînés sur le travail collectif de l'humanité. Il écrivait : « nous disposons d'un argument nettement patriotique » pour nationaliser les entreprises d'IA, parce que la propriété publique de l'IA « est dans notre intérêt national ». Le travail collectif des travailleurs du monde entier se trouve ainsi converti en une revendication au nom de l'État-nation américain, dans la course même qui pousse Washington vers la guerre avec la Chine.
La deuxième position rétorquait que la propriété n'est pas le contrôle. Michael A. McCarthy, dans « Don't Just Nationalize AI. Democratize It. » [Nationaliser l'IA ne suffit pas. Il faut la démocratiser.], soutenait le 16 juillet qu'une industrie de l'IA propriété de l'État resterait aux mains de ce même État qui mène les expulsions et les guerres, et proposait à la place que les décisions relatives à l'IA soient confiées à une assemblée populaire choisie « par tirage au sort ». La classe ouvrière n'apparaît nullement dans ce schéma comme une force sociale, mais seulement comme un bassin d'individus parmi lesquels des noms peuvent être tirés, et le fondement de la propriété capitaliste demeure entièrement intact.
La troisième position, se présentant comme la plus radicale, rejetait, « par la gauche », la nationalisation. Les universitaires Hagen Blix et Ingeborg Glimmer écrivaient dans « The Socialist Case Against Nationalizing AI » [Les arguments socialistes contre la nationalisation de l'IA] que l'IA est avant tout « une arme de guerre de classe menée d'en haut », qu'aucun changement de propriétaire ne saurait racheter, et appelaient à « construire un mouvement socialiste contre l'IA ». C'est la conclusion luddite sous sa forme la plus pure, et elle se présente, fait significatif, comme la plus « radicale » des trois.
Par-delà tous leurs désaccords, ces tendances partagent une seule et même prémisse : pas une seule ne pose l'expropriation des monopoles de la technologie par la classe ouvrière, la conquête du pouvoir politique ou la réorganisation socialiste de l'économie mondiale. Chacune de ces propositions débouche sur l'État capitaliste : comme propriétaire, comme régulateur, comme distributeur de pouvoirs, comme dirigeant d'assemblées. Sous chacune d'elles, comme l'affirme notre résolution, « les entreprises demeurent privées et mues par le profit, tandis que la classe ouvrière ne possède rien, ne contrôle rien et ne décide de rien ».
Le conflit social à venir et les tâches du parti
Les idéologues de l'industrie technologique présentent l'issue de la lutte autour de l'IA comme déjà tranchée. Qu'ils promettent l'abondance ou annoncent la catastrophe, ils partent de la même prémisse : que la technologie décidera d'elle-même du sort de l'humanité, et que la classe ouvrière n'y figure que comme une victime. C'est là du fatalisme, et cela abstrait la technologie de la lutte des classes. Entre l'ordre actuel et toute réorganisation de la société se dresse la classe ouvrière, qui n'acceptera pas en silence la destruction des moyens de subsistance de centaines de millions d'êtres humains. La lutte pour le contrôle de l'IA va gagner le mouvement de grèves qui déferle aujourd'hui sur tous les continents. La classe ouvrière doit avancer son propre programme indépendant : l'expropriation des monopoles et la conquête du pouvoir politique.
Ce programme est énoncé dans les trois revendications qu'avance la résolution.
- Exproprier les monopoles de la technologie ! Les grandes entreprises de l'IA, de l'informatique en nuage, des semi-conducteurs et des plateformes numériques doivent être expropriées et transformées en services publics sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière.
- Pas un seul emploi perdu à cause de l'IA ! Pour une semaine de travail réduite et le contrôle ouvrier sur la technologie ! Les immenses gains de productivité doivent servir à réduire la semaine de travail sans perte de salaire, et l'introduction de nouvelles technologies doit être supervisée par les travailleurs.
- Mettre l'IA au service des besoins humains et de la planification de l'économie mondiale ! Sous la propriété sociale et une économie mondiale démocratiquement planifiée, l'IA doit être orientée vers les besoins de l'humanité : le progrès de la science, de la médecine et de l'éducation, l'abolition de la pauvreté et des tâches abrutissantes, la résolution de la crise écologique, et bien davantage.
Rien de tout cela n'est automatique. Tout repose, en dernière analyse, sur la lutte consciente de la classe ouvrière et sur la résolution de la crise de la direction révolutionnaire : sur le travail de ce parti. La résolution énonce la perspective dans ses phrases finales :
La classe ouvrière doit s'emparer de l'IA, comme elle doit s'emparer de toutes les forces productives que son travail a créées, exproprier l'oligarchie qui les a usurpées, et réorganiser l'économie mondiale sur des fondements socialistes. Telle est la perspective pour laquelle lutte le Parti de l'égalité socialiste.
Le rapport d'ouverture du camarade North a situé le travail de ce congrès dans la cinquième phase de l'histoire du mouvement trotskyste, celle qui s'est ouverte en 2019 et que l'université d'été de cette année-là a définie par le nouveau développement colossal de la mondialisation conjugué à de nouvelles technologies qui ont internationalisé la lutte des classes à un degré à peine imaginable un quart de siècle plus tôt. L'émergence de l'IA au centre de l'économie et de la politique mondiales au cours des sept années écoulées depuis lors est la confirmation la plus éclatante de cette appréciation.
Mais rien de cela n'autorise une complaisance objectiviste. La crise ne produit d'elle-même aucune conclusion révolutionnaire. Comme l'a formulé le camarade North, l'analyse soumise à ce congrès n'est pas un commentaire des événements, mais un guide pour l'intervention du parti en leur sein. L'expansion de Socialism AI, la construction des comités de la base, la croissance de l'IYSSE et, par-dessus tout, la construction du Parti de l'égalité socialiste : telles sont les tâches par lesquelles la crise objective se transformera en un mouvement révolutionnaire conscient.
Camarades, l'objet de cette résolution est d'armer les cadres pour la période qui s'ouvre à présent : aborder les batailles à venir en comprenant cette technologie révolutionnaire plus profondément que la classe qui la possède, et lutter sur cette base pour la placer, avec toutes les forces productives, entre les mains de la classe dont le travail l'a créée. J'exhorte le congrès à adopter cette résolution.
