Les 14 et 15 septembre, Mark Carney – ancien gouverneur de banque centrale et haut dirigeant de grandes entreprises, aujourd’hui Premier ministre libéral du Canada – a accueilli à Toronto le tout premier Sommet canadien de l’investissement.
Laissant provisoirement de côté ses déclarations mensongères selon lesquelles les Canadiens seraient « tous dans le même bateau » et « prendraient soin les uns des autres » dans le contexte de la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis, Carney a montré, durant ces deux jours de sommet, ce que son gouvernement défend réellement : des profits accrus pour l’oligarchie, une exploitation intensifiée des travailleurs et une course effrénée pour accroître la capacité de l’impérialisme canadien à faire la guerre à ses rivaux dans la quête de ressources, de marchés et d’influence stratégique.
Coorganisé par le Cabinet du premier ministre, Investissements RPC et l’Office d’investissement des régimes de pensions du secteur public, le sommet a réuni des chefs d’entreprise et des responsables gouvernementaux canadiens ainsi que des dirigeants de grands gestionnaires d’actifs, fonds de pension et fonds souverains de la planète. Cet événement s’inscrivait dans l’objectif du gouvernement de mobiliser 1 000 milliards de dollars d’investissements à travers le Canada sur cinq ans, dans le cadre d’un effort plus vaste visant à réduire la dépendance économique du pays à l’égard des États-Unis. À l’issue de la rencontre, Carney a annoncé que près de 500 milliards de dollars de nouveaux engagements d’investissement avaient été pris.
La promotion de la déréglementation, de la privatisation, du démantèlement des droits des travailleurs et du gonflement des coffres des entreprises, dont ce sommet a fait étalage, démontre une fois de plus le caractère prédateur de l’impérialisme canadien, alors que s’intensifie une guerre mondiale entre les grandes puissances pour un nouveau découpage du monde.
Le sommet s’est tenu moins d’un mois après l’échec des négociations commerciales entre Ottawa et Washington et l’imposition par Trump de lourds droits de douane sur 28 milliards de dollars canadiens supplémentaires de produits importés du Canada, ce qui a conduit Carney à déclarer que le Canada était « en guerre » avec son allié de longue date.
À l’issue du sommet, le Premier ministre s’est envolé pour l’Europe afin d’élargir le partenariat stratégique, militaire et économique du Canada avec les puissances impérialistes européennes, sur la base d’une escalade de la guerre contre la Russie et de la garantie d’un accès des entreprises canadiennes au vaste programme de réarmement de l’Europe.
Ce réalignement impérialiste découle de l’effondrement de l’ordre économique et géopolitique d’après-guerre, qui a cédé la place aux conflits violents entre États du type de ceux qui ont dégénéré en deux guerres mondiales au cours des quatre premières décennies du siècle dernier. Carney l’a lui-même reconnu dans son discours largement relayé devant le Forum économique mondial de Davos en janvier, où il a évoqué une « rupture » des relations internationales et juré que le Canada s’assurerait une place à « la table » du pillage impérialiste au lieu de se retrouver « au menu » d’autres États.
Dans ces conditions, chaque puissance impérialiste, Canada compris, veut subordonner tous les domaines de la société à la quête vorace de profits, de marchés, de matières premières et de sphères d’influence géostratégiques de l’oligarchie. La campagne de Carney pour attirer les investissements et rendre le capitalisme canadien plus « compétitif » à l’échelle mondiale, et l’engagement de son gouvernement à consacrer 5 pour cent du PIB du Canada à l’armée et aux infrastructures liées à la guerre d’ici 2035, vont donc de pair : ce sont les piliers essentiels de son programme « Un Canada fort ».
Dérouler le tapis rouge aux oligarques
La liste des invités du sommet se lisait comme un annuaire du capital financier mondial. On y trouvait Larry Fink, PDG de BlackRock. Premier gestionnaire d’actifs du monde, avec plus de 11 000 milliards de dollars sous gestion, BlackRock fait office de « banque centrale de l’ombre », la Réserve fédérale américaine l’ayant réquisitionnée pour gérer des plans de sauvetage lors de la crise de 2008, puis de nouveau pendant la pandémie de COVID.
À ses côtés se trouvait Jon Gray, président de Blackstone, premier gestionnaire d’actifs alternatifs du monde. Gray a bâti sa fortune à la tête de la branche immobilière de Blackstone, dont fait partie Invitation Homes, qui a racheté des dizaines de milliers de maisons individuelles saisies dans la catastrophe de la crise de 2008 pour en faire un empire locatif.
Deux autres participants très courtisés du sommet étaient Marc Rowan et Joseph Bae. Rowan dirige Apollo Global Management, un géant du capital-investissement et du crédit qui s’est lancé de manière agressive dans les rentes et l’assurance, en accumulant l’épargne-retraite de gens ordinaires pour alimenter ses rachats avec effet de levier. Bae est co-PDG de KKR, la société de capital-investissement qui a été à l’origine du rachat avec effet de levier dans les années 1980 et qui est devenue synonyme des raids sur les entreprises relatés dans l’ouvrage de 1989 Barbarians at the Gate.
À ces PDG américains s’ajoutaient des dirigeants du géant bancaire britannique Barclays, des cinq grandes banques canadiennes, de Brookfield, ainsi que de fonds d’État et de fonds de pension étrangers. Parmi ces derniers figuraient les dirigeants de Temasek, le fonds souverain de Singapour, et d’APG, le gestionnaire de fonds de pension néerlandais qui utilise l’épargne-retraite des travailleurs du secteur public du pays pour enrichir le capital mondial.
Afin de renforcer son argumentaire auprès de l’oligarchie financière, le gouvernement libéral a dévoilé diverses mesures visant à réduire les coûts pour les entreprises. Dans son discours principal du deuxième jour du sommet, Carney a annoncé une « mégadéduction » pour l’investissement des entreprises – une modification permanente du régime fiscal du Canada qui permettra aux entreprises d’amortir immédiatement la totalité du coût de la plupart des nouveaux investissements en capital.
Des responsables gouvernementaux ont indiqué que cette seule mesure devrait réduire de 36 milliards de dollars les impôts fédéraux des sociétés au cours des cinq prochaines années. Elle fera aussi baisser de plusieurs milliards de dollars par an la facture fiscale provinciale des sociétés, les barèmes d’imposition des sociétés des provinces étant calqués sur ceux d’Ottawa.
Carney a également promis un projet de loi – déposé la semaine suivante – visant à accélérer les autorisations gouvernementales pour les projets de développement des grandes entreprises, en étendant le cadre « un projet, un examen, un an » au-delà des « projets d’édification de la nation » désignés. Dans une troisième annonce majeure, Carney a déclaré que les quatre plus grands aéroports du Canada seraient ouverts à l’investissement privé.
Les participants au sommet ont reçu un prospectus recensant 167 projets : 11 dans l’énergie conventionnelle, 31 dans l’énergie propre, 63 dans les mines et les métaux, 16 dans les infrastructures maritimes et portuaires, 11 dans l’électricité et les services publics, 10 dans les technologies numériques, 19 dans la fabrication de pointe et six dans les transports.
Derrière la rhétorique anodine des « mesures incitatives pour les entreprises », de la « réduction de la bureaucratie » et de la « mise à disposition des actifs de l’État » au nom de la compétitivité se cache une logique de classe impitoyable. Ottawa se vante de ce que le Canada affiche déjà le taux effectif marginal d’imposition le plus bas sur les nouveaux investissements des entreprises parmi les grandes économies, soit 13 pour cent – une mesure qui tient compte des allocations d’amortissement et des déductions permettant aux sociétés de mettre leurs revenus à l’abri de l’impôt.
La « mégadéduction » de Carney, comme lui-même et ses collaborateurs se sont empressés de le souligner, ramènera ce taux à 6,4 pour cent : le plus bas parmi les grandes économies et moins de la moitié du taux américain.
Voilà ce que l’on entend par « compétitivité » : une surenchère entre États-nations pour déterminer lequel pourra garantir aux investisseurs les profits les plus élevés en imposant le moins possible les grandes entreprises. Chaque point de pourcentage retranché de l’imposition des profits des entreprises est un point de pourcentage qu’il faut soutirer à la classe ouvrière – par des coupes dans la santé, l’éducation et les autres services publics et mesures de soutien social, par des taxes à la consommation régressives et par l’érosion constante des salaires réels.
La criminalisation du droit de grève est un mécanisme essentiel pour imposer ces conditions optimales aux grandes entreprises. Dans le cadre du même projet de loi omnibus qui doit « rationaliser » les autorisations de projets d’infrastructure des grandes entreprises (projet de loi C-39), Carney « normalise » l’interdiction des grèves par simple décision du gouvernement et l’imposition de « conventions collectives » par des arbitres nommés par l’État.
Désormais, le ministre responsable du ministère du Travail aura le pouvoir de déclarer illégale toute grève engagée par des travailleurs relevant du droit fédéral du travail au motif qu’il en va de l’« intérêt national ». Depuis 2024 sous Justin Trudeau, puis sous Carney, le gouvernement libéral a invoqué à plusieurs reprises une réinterprétation montée de toutes pièces du Code canadien du travail pour déclarer illégales des grèves, notamment celles des travailleurs des chemins de fer, des ports et des compagnies aériennes.
Unanimité politique de la « gauche » à la « droite »
Le sommet sur l’investissement a donné un spectacle frappant de l’unanimité de l’establishment politique autour du programme de guerre de classe du grand patronat canadien. Du Nouveau Parti démocratique (NPD) aux conservateurs de droite dure, tous les partis politiques officiels se sont ralliés derrière Mark Carney.
Le discours de clôture du sommet a été prononcé par nul autre que Stephen Harper, Premier ministre conservateur de droite dure du Canada de 2006 à 2015. Sous la direction de Harper, la bourgeoisie canadienne a imposé une austérité impitoyable à la classe ouvrière à la suite de la crise économique mondiale de 2008, a redoré son image nationale en se présentant comme une « nation guerrière » tout en accroissant son engagement dans les guerres menées par les États-Unis en Afghanistan, en Libye et en Syrie, et a attisé le chauvinisme anti-immigrés.
Harper a orchestré en 2008 un coup d’État constitutionnel en obtenant de la gouverneure générale la prorogation du Parlement afin que les partis d’opposition ne puissent pas renverser par un vote son gouvernement minoritaire, il a criminalisé systématiquement les grèves au moyen de lois anti-grèves, et il a considérablement étendu les pouvoirs et les budgets de l’appareil de sécurité nationale.
Harper a salué la décision de Carney de suspendre en août les négociations commerciales avec les États-Unis, déclarant qu’Ottawa n’avait d’autre option que de défendre sa souveraineté. « Cette décision a dû être très difficile, mais je crois sincèrement que notre gouvernement n’avait pas d’autre choix que d’emprunter cette voie », a déclaré Harper. Trump, avec ses menaces d’annexion, ne pouvait être autorisé à faire « une coquille vide » de la capacité industrielle du Canada, a poursuivi l’ancien Premier ministre. « Il est clair que l’administration américaine actuelle considère notre niveau d’intégration économique comme incompatible avec notre souveraineté distincte. Par conséquent, pour maintenir cette souveraineté, nous devons chercher à réduire notre dépendance à l’égard des États-Unis. »
Que Harper, à la tête de l’Alberta Investment Management Company (AIMCO), organisme d’investissement autonome du gouvernement provincial, vienne parler de la « souveraineté » est un symbole qui met en lumière avec une parfaite clarté les enjeux de classe en présence. La « souveraineté » qui est en jeu pour les élites politiques et patronales du Canada, c’est leur capacité à faire des affaires avec l’oligarchie financière mondiale selon leurs propres conditions et à revendiquer un « droit de priorité » sur les profits tirés de l’exploitation impitoyable de la classe ouvrière canadienne et des abondantes ressources naturelles du pays.
Harper s’est vanté, au début de son discours, que la principale préoccupation d’AIMCO n’était pas de fonctionner comme un organisme de « développement économique », mais d’assurer des « rendements ». Le fait que plus de 40 pour cent des investissements qu’elle gère soient réalisés au Canada, a-t-il poursuivi, témoigne de la compétitivité du pays.
Les deux premiers ministres provinciaux du NPD se sont joints à Carney et à Harper. Fraîchement auteur de l’interdiction d’une grève de travailleurs de la santé, le premier ministre NPD du Manitoba, Wab Kinew, s’est enthousiasmé des perspectives de développement minier dans sa province. « Les gens veulent nous voir jouer le rôle qui nous revient dans l’édification du Canada », a-t-il déclaré. Un communiqué de son gouvernement laissait entendre que le Manitoba pourrait tripler sa production de minéraux critiques, principalement grâce à l’expansion de l’extraction de potasse dans une mine près de Russell. Le premier ministre NPD de la Colombie-Britannique, David Eby, était également présent et a loué le sommet.
Au-delà des fanfaronnades, le sommet de Carney sur l’investissement a mis à nu la crise profonde que traverse la bourgeoisie canadienne. La productivité canadienne stagne depuis des années, tandis que le PIB par habitant recule. Plus de 4,5 millions de Canadiens – soit plus de 11 pour cent de la population – vivent dans la pauvreté, alors même que le 1 pour cent le plus riche détient presque autant de patrimoine que les 80 pour cent les plus pauvres.
Dans ces conditions, la volonté du grand patronat canadien d’intensifier l’exploitation au profit des oligarques et de leurs gestionnaires de fonds réunis à Toronto le mois dernier produira inévitablement des explosions sociales et politiques que la classe dirigeante se révélera incapable de maîtriser.
Un mouvement mené par les travailleurs contre les conditions de travail dangereuses, les salaires de misère et la destruction des emplois et des avantages sociaux est déjà en train de se développer. À l’usine de National Steel Car à Hamilton, en Ontario, plus de 1 200 travailleurs sont en grève depuis plus de deux mois pour mettre fin au système barbare de travail à la pièce connu sous le nom de programme d’« incitatifs », qui a coûté la vie à trois travailleurs sur leur lieu de travail en l’espace de 18 mois, entre 2020 et juin 2022. Plus de 250 000 travailleurs de l’éducation de l’Ontario travaillent sans convention collective depuis plus d’un mois et sont dans leur grande majorité prêts à engager la lutte contre la destruction de l’éducation publique et des services sociaux menée par le gouvernement de droite de Doug Ford avec le soutien des libéraux fédéraux.
Les travailleurs de tout le pays sont dévastés par la guerre commerciale en cours qui, bien que déclenchée par le programme agressif « America First » de Trump, est alimentée par la réponse réactionnaire « Équipe Canada », adoptée par tout l’establishment, de Harper et Carney au NPD et aux bureaucraties syndicales.
La classe ouvrière doit avancer sa propre solution à l’aggravation de la crise capitaliste, en opposition au programme de la classe dirigeante de guerre mondiale et d’enrichissement des oligarques aux dépens de la société.
Les travailleurs ont besoin de leurs propres organisations de lutte de classe – des comités de base dans chaque lieu de travail – pour unifier leurs luttes par-delà les frontières nationales et porter leurs revendications : des emplois bien payés et stables pour tous, des services publics correctement financés, la fin du militarisme et de la guerre, ainsi que la défense du droit de grève et des autres droits des travailleurs.
Avant tout, la lutte contre l’austérité capitaliste, contre la domination de la vie sociale par l’oligarchie et contre la guerre impérialiste exige un programme socialiste et internationaliste pour mettre fin au système de profit et instaurer le pouvoir ouvrier.
