Un réseau composé de nationalistes chrétiens, de militants antivaccins, de dirigeants du secteur pétrolier et d'agents politiques républicains s'est imposé au cœur de la campagne pour l'indépendance de l'Alberta, mettant en évidence les liens politiques étroits qui unissent le mouvement séparatiste, le gouvernement du Parti conservateur uni (PCU) de la première ministre Danielle Smith et l'extrême droite américaine.
Le lundi 19 octobre, les Albertains votent sur la question de savoir si le gouvernement provincial doit engager le processus constitutionnel nécessaire à la tenue d'un futur référendum « contraignant » sur la séparation du Canada, ainsi que sur neuf autres questions visant à faire avancer le programme politique de l'extrême droite dans la province.
Ce scrutin fait suite à des années de mobilisation de forces séparatistes qui ont joué un rôle important dans l'accession de Smith au pouvoir et qui ont depuis noué des contacts directs avec des responsables de l'administration Trump.
Si l'administration Trump évite de proclamer explicitement son soutien au séparatisme albertain, elle s'emploie ouvertement à exploiter à ses propres fins les divisions régionales au sein de la bourgeoisie canadienne. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a déclaré à plusieurs reprises son intention d'annexer le Canada en tant que 51e État, ou à tout le moins de faire s'effondrer son économie afin de soumettre le pays à la domination américaine en le réduisant au rang de vassal. Ce programme s'inscrit dans la volonté de Trump et de l'oligarchie américaine d'établir une hégémonie incontestée des États-Unis dans l'hémisphère occidental, de manière à se doter d'une base pour mener la guerre à travers le monde contre leurs rivaux géostratégiques, à commencer par la Chine. Quant au Premier ministre canadien Mark Carney et au secteur dominant de la classe dirigeante du pays, ils se sont ralliés à une stratégie d'intensification de l'exploitation des travailleurs, de réduction de la dépendance à l'égard des États-Unis et de multiplication des partenariats avec l'impérialisme européen, afin que l'impérialisme canadien siège, selon les propres termes de Carney, « à la table » du pillage impérialiste et non « au menu » des autres États.
Les séparatistes « Alberta First » exigent l'exploitation sans restriction des réserves de pétrole issu des sables bitumineux de la province, une réduction radicale des pouvoirs fédéraux, des attaques contre les immigrés et un alignement politique plus direct sur les forces d'extrême droite et fascistes aux États-Unis.
Leurs liens avec le parti au pouvoir de Smith sont considérables, malgré l'insistance de la première ministre à affirmer qu'elle est favorable au maintien de l'Alberta dans le Canada.
Les forces d'extrême droite derrière la campagne séparatiste
Au cœur du mouvement se trouve l'Alberta Prosperity Project (APP), dirigé par Mitch Sylvestre, homme d'affaires de Bonnyville spécialisé dans les articles de sport, Jeffrey Rath, avocat de Calgary, et Dennis Modry, ancien chirurgien cardiaque d'Edmonton.
Sylvestre a organisé la pétition « Stay Free Alberta », qui a recueilli 279 337 signatures valides en faveur de la tenue d'un référendum sur l'indépendance. Il est en même temps président de l'association de circonscription du PCU de Bonnyville–Cold Lake–St-Paul, ce qui montre à quel point les organisateurs séparatistes se sont implantés au sein du parti au pouvoir.
Smith a assisté au dîner de collecte de fonds organisé en mai 2025 par l'association de circonscription, où elle était assise aux côtés de Sylvestre et de Modry. Sylvestre a par la suite reçu les distinctions décernées par le PCU au meilleur président d'association de circonscription et au meilleur collecteur de fonds.
Modry, qui a contribué à fonder l'APP au début de la pandémie de COVID-19, préconise de rassembler des centaines de milliers de partisans de l'indépendance au sein du PCU afin d'en transformer l'orientation politique.
L'APP est issue d'un milieu de militants nationalistes chrétiens, d'opposants aux mesures de santé publique et de militants antivaccins. Ses réunions ont accueilli des intervenants antivaccins, tandis que son programme politique associe des revendications en faveur d'un accroissement de l'extraction de combustibles fossiles à des restrictions de l'immigration et au démantèlement des pouvoirs fédéraux.
Rath, l'avocat qui a mené les contestations constitutionnelles de la campagne, attribue sa radicalisation politique aux restrictions de déplacement imposées durant la pandémie. Son hostilité à l'égard du pouvoir fédéral l'oppose de plus en plus ouvertement à Smith au sujet du rythme de la campagne pour l'indépendance.
Un autre organisateur de premier plan est David Parker, fondateur de « Take Back Alberta ».
Parker a bâti son réseau politique en mobilisant l'opposition à la politique de lutte contre la pandémie menée par Jason Kenney, ancien premier ministre conservateur de l'Alberta. Le mouvement a contribué à forcer la démission de Kenney en 2022, puis a organisé le soutien à la campagne victorieuse de Smith pour s'emparer de la direction du parti et du poste de première ministre.
Parker a depuis fondé le Centurion Project, une organisation vouée à mobiliser les partisans de l'indépendance par l'identification des électeurs et par des campagnes politiques. L'Alberta indépendante qu'il propose s'organiserait autour de valeurs chrétiennes, de structures familiales traditionnelles et de conceptions libertariennes d'extrême droite du profit et de « droits » individuels fondés sur la propriété.
Parmi les autres personnalités du séparatisme figurent Cameron Davies, chef du Parti républicain de l'Alberta et ancien organisateur de Take Back Alberta ; Keith Wilson, avocat qui a représenté des organisateurs du convoi de la « liberté » de 2022, lequel a bloqué des points de passage frontaliers, occupé le centre-ville d'Ottawa et menacé le Parlement pour exiger la fin des restrictions sanitaires liées à la COVID encore en vigueur ; et Chris Scott, dont l'opposition aux restrictions pandémiques dans son Whistle Stop Cafe a contribué à asseoir sa réputation parmi les militants albertains hostiles aux vaccins obligatoires.
Le fondamentalisme chrétien occupe lui aussi une place importante dans l'environnement politique plus large du mouvement. La récente conférence Reclaiming Alberta a réuni l'animatrice conservatrice religieuse Faytene Grasseschi, aux côtés de militants séparatistes et d'activistes issus du mouvement de protestation de l'époque de la pandémie.
Des agents politiques républicains interviennent en Alberta
Une enquête menée en octobre par le Globe and Mail a mis au jour l'ampleur des contacts des séparatistes avec l'administration Trump et l'establishment du Parti républicain américain.
Le journal a établi que des représentants de l'APP avaient rencontré à trois reprises des responsables du département d'État américain en 2025, les 22 avril, 29 septembre et 16 décembre.
Modry a reconnu que les propositions présentées à la partie américaine comprenaient un éventuel accès aux ressources en eau douce de l'Alberta, aux redevances pétrolières, aux richesses minérales et à des terres destinées à une liaison ferroviaire avec l'Alaska, en échange d'une aide financière et de garanties pendant une période de transition vers l'indépendance.
Rath a contesté la version de Modry, affirmant que ces propositions n'avaient jamais été abordées lors des rencontres au département d'État. La Maison-Blanche a reconnu l'existence de ces contacts tout en précisant qu'aucun engagement n'avait été pris.
Ces révélations mettent en lumière les intérêts matériels en jeu dans la campagne séparatiste. Ses dirigeants ont envisagé de placer les ressources de l'Alberta et ses futures recettes publiques à la disposition de Washington afin d'atteindre leurs objectifs politiques.
L'intervention américaine s'étend jusqu'à l'appareil d'organisation de la campagne.
En janvier 2026, des stratèges politiques républicains venus du Michigan se sont rendus à Calgary pour une réunion privée avec Sylvestre et d'autres représentants de l'APP, organisée par Parker.
Ces Américains étaient liés à 10X Votes, un logiciel de mobilisation des électeurs conçu par les organisateurs républicains Drew Born et Drew Wierda et promu lors de la campagne présidentielle victorieuse de Trump en 2024 dans le Michigan.
Wierda appartient à la famille du fondateur de Blackwater, Erik Prince, et de l'ancienne secrétaire à l'Éducation de Trump, Betsy DeVos. Born plaide publiquement en faveur de l'annexion de l'Alberta par les États-Unis.
Parker a ensuite adapté le modèle d'organisation américain pour le Centurion Project.
En avril, Elections Alberta a obtenu une injonction judiciaire après que le Centurion Project s'est procuré de manière irrégulière l'accès à la liste électorale provinciale, exposant les renseignements personnels d'environ 2,9 millions d'Albertains. Ces renseignements provenaient du Parti républicain de l'Alberta.
Ces liens s'étendent au mouvement MAGA dans son ensemble. Parker a décrit les efforts qu'il a déployés pour convaincre Tucker Carlson de promouvoir 10X Votes durant la campagne électorale américaine de 2024.
Parallèlement, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a publiquement présenté une Alberta « indépendante » comme un partenaire économique naturel des États-Unis, tandis que le pasteur nationaliste chrétien Doug Wilson, dont l'influence politique s'étend jusqu'à l'administration Trump, a salué la perspective d'une indépendance de l'Alberta.
Smith courtise l'extrême droite séparatiste
Les relations politiques de Smith avec ces forces remontent à sa lutte pour la direction du PCU.
Son gouvernement a ensuite abaissé le seuil de signatures requis pour lancer un référendum d'initiative citoyenne. À la suite d'une décision de justice s'opposant à l'inscription sur le bulletin de vote de la question de la pétition des séparatistes, au motif que le gouvernement n'avait pas consulté les Premières Nations sur les conséquences qu'aurait la sécession sur leurs droits issus des traités, Smith a inscrit directement sur le bulletin d'octobre une question révisée sur l'indépendance.
Bien que Smith affirme avoir voté pour que l'Alberta reste dans le Canada, des membres de son propre groupe parlementaire ont ouvertement soutenu la poursuite du processus de séparation.
Jason Stephan, député provincial du PCU de Red Deer-South, qui fut auparavant secrétaire parlementaire de Smith pour les affaires constitutionnelles, a annoncé avoir voté pour l'option 2, qui enclencherait le processus menant à un référendum contraignant sur l'indépendance.
Les neuf autres questions du référendum, que Smith soutient, révèlent la convergence politique plus large entre le PCU et les séparatistes.
Cinq portent sur l'immigration, l'accès aux services publics et la preuve de citoyenneté pour voter. Les quatre autres visent des modifications constitutionnelles qui élargiraient les pouvoirs de la province aux dépens d'Ottawa.
Ces propositions font étroitement écho à des éléments du programme politique des séparatistes ainsi qu'aux attaques de l'administration Trump contre les droits des immigrés et les institutions fédérales.
Smith a également cultivé des relations directes avec Trump, qu'elle a rencontré à Mar-a-Lago en janvier 2025, et s'est opposée aux propositions de restreindre les exportations de pétrole albertain en représailles aux droits de douane américains.
L'objectif public de la première ministre demeure une fédération canadienne remodelée dans laquelle les intérêts des grandes entreprises et du secteur énergétique albertains exerceraient un pouvoir sensiblement accru, et elle garde dans sa poche les éléments séparatistes d'extrême droite pour servir ces fins.
Le séparatisme albertain et les intérêts du grand patronat
Les facteurs sociaux et économiques qui nourrissent le mécontentement en Alberta sont exacerbés par la baisse du niveau de vie, la détérioration des services publics et l'insécurité économique grandissante.
Le mouvement séparatiste dirige ces griefs contre Ottawa, les immigrés et les restrictions fédérales au développement des ressources, tout en faisant avancer des politiques qui renforceraient la position de l'élite patronale de la province.
De son côté, le gouvernement libéral fédéral a répondu par ses propres appels nationalistes, en liant l'opposition au séparatisme aux efforts du Premier ministre Mark Carney visant à renforcer l'impérialisme canadien dans son affrontement avec Washington.
Le partenariat entre Carney et Smith sur le développement des oléoducs et la politique énergétique démontre les intérêts communs qui subsistent derrière leurs désaccords constitutionnels.
Le référendum met ainsi au jour des stratégies concurrentes au sein de la classe dirigeante canadienne quant au contrôle des ressources, à l'autorité politique et aux relations entre le Canada et les États-Unis.
L'essor de la droite séparatiste albertaine et ses liens de plus en plus étendus avec le mouvement politique de Trump s'inscrivent dans cette lutte plus large sur la future organisation du capitalisme canadien et nord-américain.
La classe ouvrière n'a aucun intérêt à défendre l'un ou l'autre camp dans ce conflit. Le mouvement séparatiste est un projet réactionnaire des barons de l'énergie de l'Alberta et de leurs alliés d'extrême droite, dont les propositions placeraient les richesses pétrolières, l'eau et les recettes publiques de la province à la disposition de Washington et de l'administration de l'aspirant dictateur fasciste Trump.
Le camp fédéraliste, pour sa part, invoque la « défense du Canada » pour rallier les travailleurs derrière les intérêts impérialistes prédateurs du gouvernement Carney, notamment son programme d'austérité, de réarmement militaire, de démantèlement des protections environnementales et de criminalisation des grèves au nom de l'« intérêt national ».
Les deux fractions sont résolues à faire peser le fardeau de la crise du capitalisme sur les travailleurs. Les travailleurs de l'Alberta et de l'ensemble du Canada doivent rejeter en bloc le référendum et refuser de se laisser entraîner derrière le nationalisme, qu'il soit séparatiste ou fédéraliste.
La lutte contre la baisse du niveau de vie, le délabrement des services publics, la guerre et l'essor de formes de gouvernement d'extrême droite et dictatoriales exige la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, unissant les travailleurs de l'Alberta, de tout le Canada et de toute l'Amérique du Nord dans la lutte pour le pouvoir ouvrier et pour une société socialiste fondée sur leurs intérêts de classe internationaux communs.
