Le ministère de la Justice des États-Unis a annoncé lundi avoir inculpé 28 résidents de Californie, tous des immigrés en situation régulière bénéficiant d’un statut de résident ou titulaires d’une carte verte, pour violation des lois électorales fédérales, dans le cadre de la campagne de l’administration Trump visant à discréditer les élections de mi-mandat du 3 novembre, où le Parti républicain s’attend à de lourdes défaites.
Parmi les 28 inculpés, le ministère de la Justice a affirmé que 21 avaient voté illégalement lors d’élections passées en Californie, un État où 16 millions de personnes ont voté à l’élection présidentielle de 2024. Onze des 28 ont été arrêtés.
Les inculpations et les arrestations font suite à la lettre envoyée la semaine dernière par le procureur général adjoint par intérim des États-Unis, Trent McCotter, affirmant que 20 000 personnes inscrites sur les listes électorales de l’État sont « probablement des non-citoyens », bien qu’il n’ait présenté aucune preuve que l’une d’elles a réellement tenté de voter ou eu l’intention de le faire.
La lettre accompagnait une action en justice intentée par l’administration contre l’État de Californie et le comté de Los Angeles, qui vise à obtenir une ordonnance du tribunal obligeant les responsables électoraux à mettre à l’écart tout bulletin de vote par correspondance déposé par l’une des 20 000 personnes identifiées par le ministère de la Justice. Dans sa lettre, McCotter a menacé les responsables californiens qui refuseraient de s’y conformer de faire l’objet d’enquêtes pénales et de poursuites.
« Si des personnes font sciemment le décompte de bulletins déposés par des individus que des agences fédérales ont identifiés comme des non-citoyens, elles risquent de devenir complices d’un crime fédéral », a-t-il déclaré.
Le président Trump a déclaré sur les réseaux sociaux, à propos des responsables électoraux californiens : « Ils iront tous en prison pour une longue période ! » Ce commentaire accompagnait sa republication de la lettre de McCotter adressée à l’État et au comté de Los Angeles.
Pour étayer son « grand mensonge » sur le vote illégal massif, l’administration Trump a gonflé une poignée de cas pour en faire une urgence nationale. Au cours des deux derniers mois, le ministère de la Justice a inculpé 113 personnes dans 20 États pour violation des lois électorales, dans un pays où plus de 150 millions de personnes ont voté à la dernière élection présidentielle et où plus de 100 millions devraient déposer un bulletin d’ici le 3 novembre.
Plus de 10 millions de votes ont déjà été exprimés par correspondance ou lors du vote anticipé, qui a débuté lundi au Texas, deuxième État le plus peuplé des États-Unis. En Californie, l’État le plus peuplé, le vote se fait en majorité par correspondance, un système que Trump a dénoncé sans fondement comme corrompu et truqué par les démocrates, alors que des États dirigés par les républicains, comme l’Utah, y ont eux aussi recours.
Tant les responsables électoraux de Los Angeles que ceux de Californie ont rejeté la demande de mettre à l’écart les bulletins des personnes figurant sur la liste de 20 000 noms fournie par le ministère de la Justice. « Nous ne pouvons ni retenir ni refuser de comptabiliser des bulletins sur la seule base d’allégations non vérifiées », a déclaré dans un communiqué le greffier du comté de Los Angeles, Dean Logan, ajoutant que le ministère n’avait pas fourni les « éléments de preuve sous-jacents, la source ou la méthodologie à l’appui de ses affirmations selon lesquelles les personnes identifiées dans ses dossiers ne sont pas en droit de voter ».
La secrétaire d’État de Californie, Shirley Weber, a écrit : « Comme vous le reconnaissez pleinement, les bulletins ont déjà été distribués aux électeurs et le vote est bien engagé [...] Malgré cela, et à moins de trois semaines du scrutin, vous exigez des mesures sans précédent qui menacent le droit de vote de milliers de Californiens, sur la base d’informations ou d’une méthodologie invérifiables, que vous n’expliquez ni ne fournissez toujours pas. »
Elle a poursuivi : « L’administration électorale de la Californie continuera d’être régie par les lois fédérales et étatiques applicables, et non par des allégations non étayées et des exigences scandaleuses. [...] Je ne priverai pas de leur droit de vote des milliers de Californiens – ni n’ordonnerai à un responsable électoral de comté de le faire – sur la seule base d’une “croyance” infondée et probablement inexacte selon laquelle certains électeurs seraient “probablement” des non-citoyens. »
Étant donné que le nombre d’électeurs contestés ne saurait en aucun cas influer sur le résultat de l’élection, il semble certain que la Maison-Blanche a choisi de cibler la Californie afin de provoquer un conflit public avec des responsables électoraux du Parti démocrate, dont elle pourrait se servir comme prétexte pour des mesures plus radicales, voire extralégales.
Il est désormais trop tard pour que Trump puisse mener à bien ses efforts visant à supprimer le vote par correspondance, mais l’administration cherche encore à intimider les électeurs par le biais d’arrestations largement médiatisées. Plus important encore, elle crée un prétexte pour discréditer l’élection et délégitimer la victoire des démocrates attendue dans les urnes.
Le New York Times a évoqué cette possibilité dans un article publié vendredi, sous le titre « Les attaques de Trump contre le vote font craindre qu’il ne tente de contester les résultats des élections de mi-mandat ». L’article déclarait :
Les attaques de longue date de Trump contre l’intégrité des systèmes de vote se cristallisent en ce que de nombreux responsables électoraux et démocrates craignent être une tentative de préparer le terrain à une contestation des résultats de novembre.
Il pourrait en résulter, redoutent les responsables électoraux, une démarche de membres de l’administration visant à contester les résultats défavorables aux républicains en invoquant leurs propres conclusions selon lesquelles le vote est entaché d’irrégularités.
Trump a rencontré à la Maison-Blanche, ce mois-ci, Tina Peters, ancienne greffière de comté du Colorado condamnée pour avoir manipulé frauduleusement des machines à voter après l’élection de 2020, afin de discuter de l’« intégrité du scrutin ». Peters est une ardente défenseure des allégations selon lesquelles des machines à voter auraient été piratées par des pays étrangers cherchant la défaite des républicains.
Dans pratiquement chacun de ses meetings de campagne, Trump a répété le mensonge selon lequel l’élection présidentielle de 2020 aurait été volée, et a exhorté les responsables électoraux et les procureurs républicains à sévir contre le prétendu vote « illégal » des immigrés.
Trump a refusé d’exclure le recours à la loi sur l’insurrection (Insurrection Act) pour déployer des troupes et des agents fédéraux dans les bureaux de vote. Il a répété ces propos après que la Cour suprême a bloqué son décret présidentiel prétendant instaurer un contrôle fédéral sur les élections, au mépris de la Constitution des États-Unis, qui attribue le rôle principal aux États.
Plus radicale encore est la poursuite des efforts visant à dénaturaliser et à expulser la représentante démocrate Ilhan Omar, quatre fois élue de Minneapolis à la Chambre des représentants, qui devrait être facilement réélue le 3 novembre. Il y a une semaine, des agents de Homeland Security Investigations (HSI), la branche d’enquête criminelle du service de l’immigration et des douanes (ICE), ont perquisitionné le domicile d’Omar à Washington DC, saisissant du matériel électronique et des documents.
Samedi, le « tsar des frontières » de la Maison-Blanche, Tom Homan, a confirmé que l’enquête sur Omar visait à révoquer sa citoyenneté et à l’expulser du pays. S’exprimant sur Fox News, il a déclaré : « Bien sûr, si vous mentez durant le processus de naturalisation, il existe une procédure pour dénaturaliser quelqu’un », avant d’ajouter : « Et si les preuves vont dans ce sens, cela pourrait certainement arriver. »
D’après les informations rapportées, l’enquête du HSI porte sur les documents déposés par le père d’Omar, aujourd’hui décédé, lors de l’admission de sa famille aux États-Unis en tant que réfugiés de la guerre civile en Somalie, aggravée par l’intervention militaire américaine. Omar était adolescente lorsqu’elle est devenue citoyenne américaine.
La démarche contre Omar est si manifestement illégale et inconstitutionnelle qu’elle a suscité une réprimande de l’ancien président Barack Obama, qui a écrit sur X dimanche matin que « tout le poids du gouvernement fédéral s’abat sur une élue respectueuse des lois parce qu’elle a osé critiquer le président ».
Obama a qualifié l’enquête sur Omar de « révoltante », ajoutant : « Le fait que n’importe quel président, ou n’importe quelle administration, soit prêts à recourir à des tentatives aussi flagrantes d’intimidation à l’encontre de quelqu’un devrait indigner tous les Américains, quel que soit leur sentiment à l’égard des opinions politiques de la représentante Omar. »
Obama est loin d’être un défenseur crédible des droits démocratiques. Président, il s’est arrogé le droit d’assassiner des citoyens américains sans inculpation ni procès. En 2011, il a ordonné la frappe de drone qui a tué Anwar al-Awlaki ; deux semaines plus tard, une autre frappe a tué le fils d’al-Awlaki, âgé de 16 ans. Son administration a expulsé plus de personnes que n’importe quelle administration avant elle. Trump se sert de l’appareil d’expulsions de masse, de surveillance et de meurtres d’État que des administrations démocrates et républicaines ont bâti ensemble.
Quoi qu’il en soit, la déclaration d’Obama a fait figure d’exception. La direction démocrate au Congrès a publié un communiqué après la perquisition, puis a laissé tomber l’affaire. Une semaine après que des agents fédéraux ont perquisitionné le domicile d’une élue démocrate du Congrès, aucun des démocrates présents aux émissions politiques dominicales n’en a parlé : ni le sénateur Raphael Warnock dans Meet the Press, l’émission de NBC, ni Angie Nixon, candidate désignée au Sénat pour la Floride, dans Face the Nation, l’émission de CBS, ni Troy Jackson, candidat au Sénat pour le Maine, dans State of the Union, l’émission de CNN.
Les démocrates redoutent bien davantage un mouvement de masse contre l’administration que Trump lui-même. Leurs attaques les plus virulentes contre lui portent sur la guerre contre la Russie, plus récemment sur son accord sur le diesel russe, qu’ils dénoncent comme une trahison envers l’Ukraine. Face à l’attaque contre le vote, ils s’en remettent aux tribunaux et aux responsables électoraux des États, tandis que l’administration se prépare ouvertement à contester les résultats du 3 novembre.
