Le ministère nigérian de la Santé a confirmé le 20 octobre qu’une femme se trouvant à Abuja est atteinte de la maladie à virus Ebola Bundibugyo, faisant du Nigeria le cinquième pays à détecter le virus depuis que le ministère congolais de la Santé a déclaré l’épidémie, le 15 mai. Arrivée d’Ouganda, la patiente est tombée malade le 7 octobre et a été admise le 11 octobre dans un hôpital privé de la capitale. La confirmation en laboratoire est intervenue neuf jours plus tard.
Les autorités sanitaires ont identifié 44 contacts, parmi lesquels des agents de santé, d’autres patients et des compagnons de voyage, et le Centre nigérian de contrôle des maladies (NCDC) a activé son système de gestion des incidents. Selon le ministère ougandais de la Santé, la patiente n’a fait que transiter par le pays à son retour d’un voyage d’affaires dans l’est du Congo. « Nous faisons tout notre possible pour contenir ce cas », a déclaré le ministre de la Santé, Muhammad Pate. Depuis le 22 septembre, le NCDC demandait aux voyageurs en provenance des pays touchés de remplir une déclaration sanitaire, et l’on ne sait pas encore si un dispositif de contrôle à l’entrée l’a détectée.
Cette confirmation est intervenue douze ans jour pour jour après que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré le Nigeria exempt d’Ebola, en 2014, alors qu’un seul voyageur en provenance du Libéria avait été à l’origine de 19 cas confirmés et de huit décès à Lagos. Le pays le plus peuplé d’Afrique se trouve désormais entrainé dans une épidémie dont le foyer se situe à environ 2 600 kilomètres de là, dans l’est du Congo.
Le Kenya, qui a confirmé son premier cas importé le 6 octobre, compte désormais neuf cas. Tous appartiennent à un même foyer constitué autour du premier patient, un Kényan qui s’était rendu par la route de Beni, au Congo, à Kampala, puis avait pris l’avion pour Nairobi, où il est mort le 5 octobre. Au moins trois des personnes infectées sont des agents de santé qui l’ont soigné, selon CIDRAP. Le neuvième cas, un parent âgé de 24 ans, était déjà en quarantaine lorsqu’il est tombé malade. Sur 135 contacts, 134 sont en quarantaine.
Au Congo, le bulletin du ministère de la Santé pour le 18 octobre, 156e jour de l’épidémie, fait état de 9 552 cas confirmés et de 4 602 décès confirmés, soit un taux de mortalité de 48,2 pour cent. L’épidémie touche désormais 66 zones de santé réparties dans huit provinces, la plus récente étant le Nord-Ubangi, à la frontière avec la République centrafricaine. Les auteurs du bulletin écrivent que les 97 nouveaux cas enregistrés ce jour-là, contre 40 la veille, « témoignent d’une recrudescence de la transmission ». Trente des 41 décès sont survenus dans la communauté, en dehors de tout centre de traitement.
Médecins sans frontières (MSF) a averti que considérer l’épidémie comme maîtrisée « serait une erreur ». Anthony Kergosien, coordinateur des urgences de MSF en RDC, a déclaré le 18 septembre : « L’épidémie ne recule pas, elle se déplace », avertissant que des chaînes de transmission non détectées s’installaient dans les principaux pôles de la riposte. Le 6 octobre, MSF a signalé que de nouveaux foyers apparaissaient chaque semaine au Nord-Kivu et que les capacités de prise en charge étaient « poussées à leur limite ». Stéphanie Hoffmann, qui coordonne le centre de traitement de MSF à Butembo, a déclaré : « C’est comme lutter contre un mégafeu. » S’exprimant cette semaine sur la chaîne belge VRT, elle a prévenu : « Si l’aide supplémentaire n’arrive pas, je ne vois pas la fin de cette épidémie. »
Le bulletin montre ce qui se cache derrière cet avertissement. Les équipes ont vu 76,9 pour cent des 32 744 contacts faisant l’objet d’un suivi, contre un objectif de 95 pour cent, et à Bunia, capitale de la province de l’Ituri, seulement 26 pour cent. Sur 468 cas suspects investigués le 18 octobre, 232 seulement avaient été transférés dans un centre de transit ou de traitement. Au Nord-Kivu, les lits réservés aux patients suspects sont occupés à 93,8 pour cent et 91 patients sont pris en charge dans des structures de santé qui ne sont pas des centres Ebola. Des menaces contre les équipes de la riposte ont interrompu les investigations autour de six cas à Bafwasende, dans la Tshopo. Depuis le début de l’épidémie, 269 agents de santé de première ligne ont été infectés. À Kisangani, le bulletin signale un 22e agent de santé infecté dans un centre de santé dépourvu de zone de triage, d’équipement de protection et d’incinérateur en état de marche, où seuls deux membres du personnel sur 16 étaient vaccinés. À Beni, seuls 322 des 7 105 travailleurs de première ligne ciblés ont reçu le vaccin Ervebo, mis au point contre une autre espèce d’Ebola. Les autorités du Nord-Kivu ont interdit pendant une semaine toute entrée en provenance de l’Ituri, selon CIDRAP.
L’épidémie d’Ebola actuelle se propage bien plus rapidement que la pire épidémie précédente, qui a ravagé une partie de l’Afrique de l’Ouest en 2014-2016 et brièvement semé la panique aux États-Unis lorsque certains travailleurs humanitaires sont rentrés chez eux après avoir séjourné dans les zones touchées.
Au 156e jour, les seuls cas et décès confirmés en laboratoire au Congo représentent chacun environ trois fois les totaux de l’Afrique de l’Ouest au même stade de l’épidémie, soit 3 069 cas et 1 552 décès, bien que le décompte ouest-africain incluait alors les cas probables et suspects. Le taux de mortalité varie fortement selon les régions touchées. À Bunia, il s’établit à 33,4 pour cent. Au Nord-Kivu, il atteint 56,4 pour cent, et entre 60 et 68 pour cent dans les zones de santé de Beni, de Katwa et de Butembo. En Afrique de l’Ouest en 2014-2016, les décès représentaient 39,5 pour cent de l’ensemble des cas dénombrés, un chiffre qui incluait les cas probables et suspects. Les taux les plus élevés sont enregistrés au Nord-Kivu, où les lits sont les plus saturés et où des patients sont soignés en dehors des centres Ebola. Au Kenya, où le neuvième patient a été isolé et traité dès les premiers signes de la maladie, les huit autres patients sont signalés comme stables.
Ce sont les enfants qui meurent dans les proportions les plus élevées. Au centre de traitement de MSF à Butembo, 24 des 30 enfants admis entre juin et septembre sont morts, pour la plupart des enfants de moins de cinq ans. Les enfants de moins de cinq ans représentent 24 pour cent des cas confirmés au Nord-Kivu, et les nourrissons de moins d’un an, 13 pour cent. « Les enfants ne peuvent pas continuer à attendre des données générées chez les adultes », a déclaré le directeur adjoint des opérations de MSF, le Dr Guyguy Manangama, en soulignant que l’essai de prophylaxie EBO-PEP exclut les enfants de moins de 20 kilogrammes. En Ituri, des responsables de l’éducation ont signalé qu’au moins 10 écoliers sont morts parmi les 25 infectés depuis la reprise des cours.
L’épidémie tue aussi les enfants de manière indirecte. Selon Reuters, les vaccinations de routine dans les foyers de l’Ituri ont chuté de plus de moitié entre avril et juin, la vaccination contre la rougeole (première dose) à Mongbwalu a reculé de 69 pour cent et les décès maternels en Ituri ont augmenté de près de 70 pour cent. Le Congo a enregistré 126 000 cas de rougeole cette année.
Les agents de santé de Bunia sont sans salaire depuis des mois. Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC (Centres africains de contrôle et de prévention des maladies), a déclaré le 15 octobre que les donateurs avaient versé 962 millions de dollars aux organisations chargées de la riposte, mais que plus de 700 millions de dollars ne pouvaient être retracés, la plupart de ces organisations n’ayant pas indiqué comment cet argent avait été dépensé. Le ministre de la Santé, Samuel-Roger Kamba, a indiqué que le gouvernement n’avait pu retracer que 220 millions de dollars. « Une telle situation est inacceptable et exige des éclaircissements », a déclaré à l’Associated Press Prince Bahati, infirmier à Bunia.
Les fonds de la sécurité sanitaire mondiale, qui devraient servir à construire des centres de traitement au Nord-Kivu, à payer les infirmières de Bunia et à mettre au point de nouveaux vaccins, sont délibérément retenus, dans le cadre de la politique d’une classe dirigeante qui considère que la vie des travailleurs et des pauvres, en Afrique comme dans le monde entier, peut être sacrifiée.
