Dans un acte scandaleux de censure politique, l’Opéra de Calgary a congédié le baryton-basse Gabriel Sanchez-Ortega et l’a remplacé dans le rôle de Cesare Angelotti dans sa production de Tosca de Puccini, qui vient de s’achever, pour avoir brièvement brandi un drapeau palestinien lors du salut final de la soirée d’ouverture, le 16 octobre.
Sanchez-Ortega, un artiste émergent qui en était à sa première année du Programme de développement des artistes McPhee, a été remplacé dans le rôle d’Angelotti, le prisonnier politique évadé de l’opéra populaire de Giacomo Puccini. Bien qu’Angelotti n’apparaisse principalement qu’au premier acte, son arrivée précipitée à l’église de Sant’Andrea della Valle sert de catalyseur crucial à toute l’intrigue, déclenchant la chasse à l’homme impitoyable menée par le méchant baron Scarpia.
La série de représentations de Tosca donnée par l’Opéra de Calgary ne comptait que trois spectacles à l’affiche. L’organisme a indiqué que M. Sanchez-Ortega avait été remplacé pour la deuxième représentation, le dimanche 18 octobre, ainsi que pour la dernière, le samedi 24 octobre. Lors de la représentation de clôture de samedi, des manifestants brandissant des drapeaux palestiniens ont fait irruption dans la salle pendant l’opéra, scandant « Free Palestine » (Libérez la Palestine). Sanchez-Ortega a apporté son soutien à cette action de protestation en affichant sur son profil Instagram une affiche proclamant : « Apportez vos drapeaux. Faites entendre vos voix. L’art est fait pour défier le pouvoir, pas pour s’y soumettre. »
Le congédiement sommaire de Sanchez-Ortega a suscité une vive condamnation publique, contrastant fortement avec le silence de plomb de l’establishment politique, qui, d’une manière ou d’une autre, continue d’appuyer le génocide perpétré par Israël à Gaza avec le soutien des puissances impérialistes.
Le fait d’arborer le drapeau palestinien est significatif en soi, mais dans cette production, il revêt une portée politique et symbolique supplémentaire. Des commentateurs ont souligné l’ironie amère de renvoyer un artiste pour s’être exprimé politiquement lors d’une production de Tosca – un drame politique dans lequel Cesare Angelotti, un prisonnier politique évadé, lutte contre l’oppression d’un gouvernement autoritaire. Un spectateur qui a assisté à la manifestation samedi soir a déclaré à CTV News : « (Tosca) c’était un choix approprié. Je pense que tout le monde a bien compris le lien. »
La protestation de Gabriel Sanchez-Ortega s’inscrit directement dans la thématique politique de l’opéra même. Dans cet opéra, Cesare Angelotti est un dissident politique et ancien consul de la République romaine, qui ne reste en poste que peu de temps (1798-1799), et qui risque sa vie et sa liberté pour adopter une position claire et intransigeante contre le régime oppressif imposé par le Royaume de Naples après la prise de Rome.
Tosca est l’un des opéras les plus célèbres de Puccini et demeure l’un des plus joués au monde. (Les lecteurs désireux d’en savoir plus peuvent visionner cet extrait du deuxième acte et celui-ci de la scène finale tirés du film de 2001 sur l’opéra de Pucini Tosca. L’opéra Tosca a été créé en 1900 et s’inspire d’événements qui se sont déroulés exactement un siècle plus tôt. Tosca est l’amante du prisonnier politique Cavaradossi, incarcéré par le dirigeant anti-napoléonien de Rome, le baron Scarpia. Dans la plus pure tradition de l’opéra tragique, Tosca tue le maléfique Scarpia avant de se jeter dans le vide.
Cet opéra est, par nature, un drame sur la répression politique, la surveillance d’État et la résistance individuelle. Il explore ce qui se passe lorsque les convictions morales d’un individu se heurtent au pouvoir institutionnel, représenté par Scarpia et l’appareil d’État.
Le fait que l’Opéra de Calgary mette en scène cette œuvre tout en punissant simultanément l’un de ses propres artistes pour l’acte de conscience même que l’opéra célèbre témoigne de l’hypocrisie et de la lâcheté de la direction de cette institution.
La classe dirigeante canadienne et ses gouvernements s’emploient systématiquement, depuis octobre 2023, à criminaliser toute expression d’opposition au génocide perpétré par le régime sioniste à l’encontre des Palestiniens de Gaza, tant dans la sphère politique que dans la vie culturelle. Tant sous l’ancien premier ministre Justin Trudeau que son successeur, Mark Carney, le gouvernement libéral fédéral a dénigré et diabolisé les manifestations populaires dénonçant le génocide, tout en continuant de fournir au régime israélien d’extrême droite matériel militaire et appui politique. Les gouvernements provinciaux ont emboîté le pas, encourageant des interventions policières massives contre les manifestations et les occupations de campus universitaires.
Les institutions culturelles ont réprimé les manifestations, annulant des spectacles, imposant des mesures disciplinaires ou congédiant des artistes pour le simple fait d’avoir exprimé leur opposition à l’extermination des Palestiniens par le régime sioniste. L’un des exemples les plus récents est celui du Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), qui a été violemment dénoncé par l’establishment politique, notamment par le ministre fédéral du Patrimoine, Mark Miller, pour une exposition intitulée Palestine déracinée (Palestine Uprooted) qui a ouvert ses portes en juin. Cette modeste exposition de 12 mètres de long comprenait des artefacts documentant l’expulsion de quelque 750 000 Palestiniens en 1948-1949, pendant et après la création d’Israël soutenue par les puissances impérialistes. Dans un exemple sans précédent d’ingérence gouvernementale dans la politique muséale, Miller, qui supervise les musées nationaux du Canada – censés être indépendants du gouvernement et fonctionner comme des sociétés d’État – a affirmé que l’exposition devait être « rectifiée » parce qu’elle ne condamnait pas le Hamas en tant qu’« organisation terroriste ». La famille Asper, dont la fortune de plusieurs millions de dollars a contribué à la création du musée, a retiré son soutien financier au MCDP en juillet.
Le congédiement de Sanchez-Ortega s’inscrit dans une campagne plus large de censure menée par de riches mécènes et des institutions de l’industrie musicale à l’échelle internationale. Il fait suite au retrait du rappeur Macklemore de la liste des artistes participant à la tournée nord-américaine d’Ed Sheeran dans les stades, à la suite de pressions exercées par des propriétaires de salles de spectacle milliardaires après que Macklemore eut à plusieurs reprises lancé le slogan « Free Palestine! » sur scène et fait des déclarations politiques lors de grands concerts. Comme l’a rapporté le World Socialist Web Site, cet acte de « maccartisme contemporain » a été orchestré par un groupe de sionistes et d’oligarques milliardaires – dont Robert Kraft, propriétaire des Patriots de la Nouvelle-Angleterre – qui ont lancé un ultimatum à Sheeran : se débarrasser de Macklemore ou perdre l’accès à leurs stades.
L’Opéra de Calgary a tenté de justifier le congédiement de Sanchez-Ortega par la déclaration lamentable suivante : « La protestation politique individuelle va à l’encontre non seulement de la politique de l’entreprise, mais aussi de notre responsabilité de créer une société plus solidaire, bienveillante et civile grâce à des expériences artistiques partagées. » La compagnie d’opéra a également présenté ses excuses pour le « malaise et la détresse » que certains auraient pu ressentir.
Ces gardiens autoproclamés de l’ordre public et de la « bienveillance » ne semblent éprouver aucun « malaise ni aucune détresse » face à l’extermination systématique de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants palestiniens par un régime fasciste soutenu sans réserve par les puissances impérialistes, dont le Canada, qui lui fournissent armes, technologie et couverture politique. Comme fait remarquer un commentaire en ligne : « Il est certain que vous n’auriez jamais renvoyé l’acteur s’il avait brandi un drapeau israélien, quand bien même celui-ci représente un génocide. »
Ironiquement, le slogan publicitaire de l’Opéra de Calgary pour Tosca proclamait : « Ne craignez rien. Perdez tout. »
L’affirmation selon laquelle l’art doit rester « apolitique » est une supercherie réactionnaire. Les administrateurs des compagnies d’opéra et autres institutions culturelles, ainsi que les oligarques financiers et les riches mécènes dont les fonds déterminent de plus en plus quelles productions peuvent voir le jour, exigent que tout art se conforme à la politique de la classe dirigeante, qui est de plus en plus dominée par la guerre, la répression étatique, des formes dictatoriales de gouvernement et l’appauvrissement matériel et culturel de la classe ouvrière. Ils dissimulent cela derrière de faux appels en faveur d’un art « apolitique », alors que, dans les circonstances actuelles, garder le silence ou se présenter comme « neutre » face aux crimes de l’impérialisme revient à les approuver.
La direction de l’Opéra de Calgary a subi des pressions pour procéder à ce congédiement, Sanchez-Ortega lui-même a déclaré : « On m’a informé que des menaces financières avaient été proférées contre l’Opéra de Calgary. Je n’éprouve aucune rancœur. Une fois le spectacle terminé (qu’il soit politique ou non), nous devons tous rentrer chez nous et nous regarder dans le miroir. Ce fut un honneur pour moi d’incarner Angelotti, un prisonnier politique évadé. »
La dignité dont fait preuve le chanteur face à son renvoi rappelle la réaction de Macklemore lui-même lorsqu’il a été mis sur liste noire : le rappeur avait alors insisté sur le fait qu’il n’était pas la victime : « Les victimes, c’est le peuple palestinien. » Le refus de Sanchez-Ortega d’exprimer de la rancœur ainsi que son insistance sur l’honneur d’avoir incarné un prisonnier politique constituent en soi une réprimande discrète à l’égard de l’institution qui l’a congédié.
La position de Sanchez-Ortega bénéficie d’un large appui parmi les artistes et les travailleurs de la culture. Par exemple, 182 membres du personnel du Royal Ballet and Opera (RBO) du Royaume-Uni ont signé une lettre ouverte l’an dernier, après qu’un danseur ait fait l’objet de menaces par la direction pour avoir déployé un drapeau palestinien lors d’un rappel après la prestation de l’opéra Il Trovatore : « L’opéra et le ballet ne sont pas des formes d’art apolitiques. Ils regorgent d’histoires de résilience humaine, de résistance à l’oppression et du triomphe de la justice sur la tyrannie. Se retrancher aujourd’hui derrière un faux voile de neutralité est à la fois hypocrite et lâche. » Cet épisode, au cours duquel le RBO a été contraint d’annuler une production prévue de Tosca à Tel-Aviv en raison d’une révolte de ses propres artistes, est représentatif de l’état de guerre – ouvert ou caché – qui règne actuellement entre les directions culturelles, liées au soutien des gouvernements au massacre des Palestiniens, et un milieu artistique de plus en plus radicalisé et agité.
Les artistes qui refusent de se taire – Macklemore, les musiciens qui ont quitté la tournée de Sheeran par solidarité, les 182 employés de RBO, et maintenant Gabriel Sanchez-Ortega – donnent une voix à l’immense opposition qui s’est formée au sein de la classe ouvrière et de la jeunesse du monde entier contre le génocide orchestré par les impérialistes à Gaza. La tâche de la classe ouvrière, et de tous ceux qui défendent la liberté artistique, est de défendre ces artistes et d’exiger la fin de toute censure des expressions pro-palestiniennes et anti-guerre. Cela ne peut se faire qu’en bâtissant un mouvement de masse contre le génocide et la guerre impérialiste, mené par la classe ouvrière internationale.
