Voici la première de trois parties d’une conférence prononcée par Peter
Schwarz, le secrétaire du Comité international de la Quatrième
Internationale et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de
l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste et du WSWS qui fut tenue
du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan.
Confusion d’après-guerre : l’Ecole de Francfort
En plus de la montée et de la chute de l’Union Soviétique, la montée du
fascisme en Allemagne est une autre question fondamentale du vingtième
siècle qui n’a pas été comprise. Par « qui n’a pas été comprise », je ne
veux pas dire « inconnue ». Le national-socialisme allemand et la Seconde
Guerre mondiale font partie du cursus de presque toutes les écoles de la
planète, et certainement de toutes les écoles allemandes. D’innombrables
documents, livres et articles historiques ont été écrits sur le sujet et la
plupart des aspects du Troisième Reich ont été examinés en détail. Mais, en
ce qui a trait aux leçons historiques de ces évènements, il existe une
énorme confusion.
La montée au pouvoir d’Hitler et les crimes horribles commis par son
régime — culminant dans une guerre d’agression qui coûta la vie à 80
millions de gens, incluant l’élimination systématique de 6 millions de juifs
— est certainement l’expérience la plus traumatisante du vingtième siècle.
De plus, tout cela s’est déroulé alors que l’Allemagne était considérée
comme l’un des leaders, si ce n’est le leader, culturel de tous les
pays du monde. L’Allemagne avait produit des penseurs comme Kant, Hegel et
Marx ; des musiciens comme Bach, Beethoven et Brahms ; des écrivains comme
Goethe, Heine et Thomas Mann ; et des scientifiques comme Röntgen, Planck et
Einstein, pour ne nommer que ceux-là. Dans la décennie qui précéda la prise
du pouvoir par Hitler, Berlin était le centre culturel de l’Europe,
jouissant d’une très active vie artistique dans tous les domaines : la
musique, le théâtre, la peinture, etc.
Comment est-ce possible que cette nation de culture ait basculé dans les
formes les plus sombres de barbarie ? Pourquoi Hitler a-t-il triomphé ?
Pourquoi personne ne l’a-t-il stoppé ? Qui est responsable ? Soixante ans
après la chute d’Hitler, l’idéologie officielle n’a donné aucune réponse
satisfaisante à ces questions. Les références à Auschwitz, à l’Holocauste ou
à d’autres crimes nazis sont utilisées pour justifier tout et n’importe
quoi, dont plusieurs crimes historiques : l’oppression du peuple
palestinien, la guerre contre la Yougoslavie et le bombardement de Belgrade,
la guerre en Irak et l’occupation impérialiste du pays ainsi que
l’exclusion, en Allemagne, des partis de gauche et des partis
d’extrême-droite.
Un document typique, et de plusieurs façons un facteur important dans la
confusion répandue concernant la signification du nazisme, a été écrit dans
les dernières années de la Seconde Guerre mondiale et publié un peu après la
guerre : « La dialectique de la Raison » par Max Horkheimer et Theodor
Adorno. Dans ce document, les deux représentants en chef de l’Ecole de
Francfort s’étaient donné comme mandat de fournir une explication
fondamentale du nazisme. « Ce que nous nous étions proposé de faire n’était
en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l’humanité,
au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans
une nouvelle forme de barbarie », annoncent-ils dans l’introduction.
Ce livre a eu un impact majeur sur l’interprétation du nazisme en
Allemagne et internationalement. Peu après la fin de la guerre, Horkheimer
et Adorno sortirent de leur exil en Amérique et partirent pour l’Allemagne,
où ils devinrent professeurs à l’Université de Francfort. Le gouvernement
allemand leur confia la tâche d’élaborer des conceptions pour l’enseignement
sur le nazisme dans les écoles allemandes. Plus tard, l’Ecole de Francfort
eu un impact considérable sur le mouvement étudiant de 1968. D’ailleurs, on
ne peut pas comprendre l’évolution des Verts, l’héritier des mouvements
d’opposition de 1968, comme l’un des piliers de l’Etat allemand sans
examiner l’idéologie de l’Ecole de Francfort.
La première chose qui nous vient à l’esprit en lisant « La dialectique de
la raison » est l’absence complète de toute référence aux évènements
historiques, économiques ou politiques concrets, aux classes sociales, aux
partis politiques ou aux questions de perspectives. Les politiques des
sociaux-démocrates ne sont pas examinées, pas plus que celles du Parti
communiste. Même Hitler n’est pas mentionné. Plutôt, tout est traité au
niveau de la pensée pure, qui est présentée comme un sujet indépendant,
complètement détaché de l’individu pensant, de la conscience sociale, de la
lutte des classes ou de la lutte des idées. Horkheimer et Adorno décrivent
cela comme la pensée « examinant sa propre part de culpabilité ».
Ils prétendirent que les germes de la régression sociale manifestée dans
le nazisme étaient déjà présents dans la raison des Lumières. « Le premier
objet que nous devions examiner », écrivent-ils, est « l’autodestruction de
la Raison ». Et : « Nous n’avons pas le
moindre doute… que dans la société, la liberté est inséparable du penser
éclairé. Mais nous croyons avoir tout aussi nettement reconnu que la notion
même de ce penser, non moins que les formes historiques concrètes, les
institutions de la société dans lesquelles il est imbriqué, contiennent déjà
le germe de cette régression qui se vérifie partout de nos jours. »
La plupart de leurs arguments se limitent strictement à un niveau
philosophique et sont écrits dans un langage ésotérique presque
incompréhensible. Cependant, ils sont très francs lorsqu’ils abordent les
conséquences du progrès économique et industriel et de son impact sur les
masses.
Selon Marx et Engels, les forces productives développées par le
capitalisme entrent en conflit avec les rapports de propriété capitaliste,
entraînant une période de révolution sociale et fournissant la base pour une
forme socialiste, plus élevée de société. Horkheimer et Adorno défendent le
point de vue opposé. Selon eux, le développement des forces productives
résulte inévitablement en l’abrutissement des masses, au déclin culturel et,
ultimement, en une nouvelle forme de barbarie.
Ils déplorent « la mystérieuse disposition qu’ont les masses à se laisser
fasciner par n’importe quel despotisme » et leur « affinité autodestructrice
pour la paranoïa raciste ».
Plus loin, ils écrivent : « L’humanité, dont l’adresse et la connaissance
se sont affinées grâce à la division du travail est en même temps ramenée de
force à des niveaux anthropologiques plus primitifs car, dans une existence
facilitée par la technique, la persistance de la domination conditionne le
blocage des instincts par une oppression accrue. L’imagination s’atrophie…
La malédiction du progrès irrésistible est la régression irrésistible. »
[Souligné par PS]
« Plus l’appareil social, économique et scientifique, auquel le système
de production entraîne le corps depuis longtemps, est complexe et précis,
plus les expériences que ce dernier est apte à faire sont restreintes. A la
suite de la rationalisation des modes de travail, l’élimination des
qualités, leur conversion en fonctions, passe de la sphère scientifique à la
sphère du vécu et tend à rapprocher les peuples de l’état des batraciens.
L’impuissance des travailleurs ne sert pas seulement d’alibi aux dirigeants,
elle est aussi la conséquence logique de la société industrielle… »
[Souligné par PS]
Ces passages, et il y en a plusieurs similaires dans le livre, illustrent
très graphiquement les conclusions tirées par Horkheimer et Adorno de
l’expérience nazie : la conception
marxiste, selon laquelle le moteur essentiel du changement historique est
l’interaction dialectique des forces productives et des rapports sociaux de
production, s’est avérée fausse. La croissance des forces productives
résulte, au contraire, dans le renforcement de la domination capitaliste et
dans la régression de la société dans la barbarie.
Les opprimés, écrivent-ils, « acceptent comme une nécessité inéluctable
l’évolution qui, à chaque augmentation du niveau de vie, accroît d’autant
leur impuissance. Lorsqu’une fraction minimale du temps de travail dont
disposent les maîtres de la société suffit à assurer la subsistance de ceux
dont on a encore besoin pour faire fonctionner les machines, le reste,
c’est-à-dire l’énorme masse de la population, est soumis à un dressage
permettant de former les gardiens supplémentaires du système, qui
constitueront le matériel mis au service de ses grands desseins présents et
futurs. Ces masses seront gavées comme armée de chômeurs. Rabaissés au
niveau de purs du système administratif qui préforme tous les secteurs de la
vie moderne, y compris celui de la langue, ils considéreront leur état comme
une nécessité objective contre laquelle ils se croiront impuissants. »
Comment la société peut-elle sortir de ce cul-de-sac ?
Par la pensée, répondent Horkheimer et Adorno. « Elle est la servante que
le maître ne peut pas réprimer comme bon lui semble », écrivent-ils. Alors
que la « domination » subjugue tout, la « pensée » développe un haut niveau
d’indépendance.
« L’instrument [c.-à-d. la pensée]
de domination prend de l’indépendance : l’intellect, instance médiatrice,
modère la brutalité de l’injustice sans que la volonté des dirigeants
intervienne. Les instruments de la domination — langage, armes et machines —
qui doivent appréhender tout le monde, doivent se laisser appréhender par
tous. C’est ainsi que le moment de la rationalité — qu’implique toute
domination — s’affirme dans sa différence par rapport à celle-ci. Le
caractère objectif de l’« instrument »
qui permet à tous d’en disposer implique déjà une mise en question de la
domination au service de laquelle le penser s’est développé. »
Dans ses premières années, l’Ecole de Francfort a emprunté plusieurs
conceptions au marxisme et, encore aujourd’hui, elle est encore faussement
décrite comme étant une branche du marxisme. Les passages de « La
dialectique de la raison » cités plus haut démontrent que le contraste entre
le marxisme et la théorie critique de l’Ecole de Francfort pourrait
difficilement être plus marqué. Le marxisme met beaucoup d’emphase sur la
pensée critique et, aussi, sur la conscience. Comme nous l’avons vu avec la
conférence sur Que faire ? de Lénine, c’est la tâche des marxistes
d’amener, de l’extérieur, la conscience socialiste à la classe ouvrière.
Mais le pouvoir de cette conscience socialiste vient du fait qu’elle est
basée sur une compréhension scientifique du développement de la société
gouverné par des lois. « Nous appelons notre dialectique « matérialiste »,
vu que ses racines ne sont ni dans le paradis, ni dans les profondeurs de
notre « libre volonté », mais dans la réalité objective, dans la nature », a
déjà écrit Trotsky. (À la défense du marxisme)
Les marxistes s’efforcent de développer le programme de la classe
ouvrière en accord avec les tendances objectives du développement
historique. L’Ecole de Francfort, elle, procède d’une toute autre façon.
Ici, la pensée critique mène à une lutte héroïque, et plutôt désespérée,
contre les tendances objectives du développement historique. Selon leur
point de vue, le progrès économique et technologique ainsi que la division
grandissante du travail ramènent l’humanité à
« des niveaux anthropologiques plus primitifs ». Ils tendent à
ramener la capacité humaine dans l’expérience « à celle des batraciens » qui
mène vers une « régression irrésistible ». La pensée ne peut s’opposer à ce
développement qu’en se détachant elle-même des tendances objectives du
développement social et en les confrontant en tant qu’objet indépendant.
Il serait possible de faire une conférence entière sur les implications
politiques de cette conception. L’entreprise désespérée de confronter une
réalité sociale hostile équipée exclusivement de l’arme de la pensée
rappelle la fameuse bataille de Don Quichotte contre les moulins à vent.
Cette conception génère l’humeur pessimiste qui envahie l’Ecole de Francfort
ainsi que tous ses dérivés. Ici, le pessimisme culturel du
« Bildungsbürger » allemand, le philistin
hautement scolarisé, se marie avec une méfiance profonde envers
toutes formes de mouvement de masse. Cela est particulièrement évident dans
les écrits de Horkheimer et Adorno sur la culture de masse : leurs réactions
aux innovations culturelles comme le cinéma ou la musique populaire,
principalement le jazz, est une pure horreur.
Les écrits de l’Ecole de Francfort ont exercé une influence majeure sur
les mouvements étudiants de 1968. La génération de 1968, née vers la fin de
la guerre ou peu de temps après, recherchait intensivement des réponses à la
question du fascisme, une question qui avait été supprimée pendant les deux
décennies qui avaient suivi la guerre. Elle était horrifiée par les crimes
de la génération de ses parents, qui était un des moteurs principaux des
mouvements d’opposition en Allemagne, leur donnant un caractère fortement
anti-capitaliste. Mais les réponses fournies par l’Ecole de Francfort la
dirigèrent dans un cul-de-sac.
L’Ecole de Francfort a critiqué certains aspects de la superstructure de
la société bourgeoise de brillante façon. Mais elle fut incapable de révéler
les contradictions dans l’infrastructure de la société capitaliste qui
créait les conditions pour son renversement final. La classe ouvrière
n’était pas vue comme étant potentiellement révolutionnaire, mais comme une
masse passive, accommodée et terrorisée par la
consommation de masse. Après qu’une première radicalisation ait, dans
les cas les plus extrêmes, pris la forme du terrorisme individuel, le
mouvement de 1968 rentra dans les cadres de l’ordre bourgeois et,
ultimement, lorsque les Verts entrèrent dans le gouvernement fédéral en
1998, assuma une responsabilité politique pour cet ordre.
Plusieurs thèmes suggérés par Horkheimer et Adorno dans leur document de
1944 peuvent facilement être détectés dans le programme du Parti vert et
dans son évolution : scepticisme vis-à-vis du progrès technologique et
scientifique, méfiance à l’égard des masses et beaucoup plus. Après avoir
erré pendant des décennies, la pensée critique trouva finalement refuge dans
l’appareil d’Etat allemand.
Les Verts, pendant longtemps opposés à la répression étatique et
adversaires du militarisme, glorifient maintenant l’appareil répressif de
l’Etat comme étant garante de la démocratie et l’armée allemande comme étant
la gardienne de la paix et de la civilisation internationale. Mais là n’est
pas le sujet de la conférence d’aujourd’hui.
Pour répliquer à Horkheimer et Adorno, des considérations théoriques
générales ne sont pas suffisantes. Il est nécessaire d’analyser les
évènements historiques qui les ont menés à leurs conclusions : la montée du
national-socialisme. Sur cette question, les écrits de Léon Trotsky n’ont
pas été surpassés jusqu’à ce jour. Une comparaison des écrits de Trotsky sur
le national-socialisme avec l’analyse d’Horkheimer et Adorno démontre le
gouffre profond qui sépare la théorie critique de l’Ecole de Francfort du
marxisme et du matérialisme historique.
Malgré son nom, la théorie critique est une simple excuse des faits après
coup. Elle explique pourquoi les choses devaient arriver d’une telle manière
et pourquoi elles ne pouvaient pas arriver d’une autre. Elle explique
« l’écroulement de la société dans une nouvelle forme de barbarie » par des
carences générales dans la pensée des Lumières, par une sorte de péché
originel des Lumières. Elle explique l’affinité des masses (en général) pour
« la paranoïa nationaliste » par la division du travail (en général) et le
progrès technologique (en général). Malgré les arguments compliqués et la
phraséologie dialectique, l’analyse demeure superficielle, spéculative,
idéaliste, métaphysique et profondément mensongère.
Trotsky procède tout autrement. Il est totalement opposé aux platitudes
générales d’Horkheimer et Adorno. Pour lui, la cause du national-socialisme
ne réside pas dans les défauts de la pensée des Lumières, du progrès
technique ou du capitalisme en général, mais dans les contradictions d’un
capitalisme spécifique dans des circonstances historiques bien définies —
l’impasse du capitalisme allemand dans des conditions de déclin
impérialiste. Il ne spécule pas sur les masses, mais examine minutieusement
la situation de toutes les différentes classes de la société. Par-dessus
tout, il se penche de façon approfondie sur les programmes et les politiques
des partis politiques et de leurs chefs.
Trotsky a écrit d’innombrables articles et brochures sur l’Allemagne dans
le feu de l’action. L’édition allemande de ses écrits sur l’Allemagne,
publiée en 1970, contient 76 articles écrits entre 1929 et 1940, la plus
grande majorité en 1932 et en 1933. Le but de Trotsky était de changer la
trajectoire prise par le Parti communiste. Avec une politique appropriée, ce
parti aurait été capable de freiner la montée du national-socialisme et de
prévenir la victoire d’Hitler.