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  WSWS : Histoire et culture

Neuvième conférence : La montée du fascisme en Allemagne et l’effondrement de l’Internationale communiste

Première partie | Deuxième partie | Troisième partie

Par Peter Schwarz
8 septembre 2009

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Voici la première de trois parties d’une conférence prononcée par Peter Schwarz, le secrétaire du Comité international de la Quatrième Internationale et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste et du WSWS qui fut tenue du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan.

Confusion d’après-guerre : l’Ecole de Francfort

En plus de la montée et de la chute de l’Union Soviétique, la montée du fascisme en Allemagne est une autre question fondamentale du vingtième siècle qui n’a pas été comprise. Par « qui n’a pas été comprise », je ne veux pas dire « inconnue ». Le national-socialisme allemand et la Seconde Guerre mondiale font partie du cursus de presque toutes les écoles de la planète, et certainement de toutes les écoles allemandes. D’innombrables documents, livres et articles historiques ont été écrits sur le sujet et la plupart des aspects du Troisième Reich ont été examinés en détail. Mais, en ce qui a trait aux leçons historiques de ces évènements, il existe une énorme confusion.

La montée au pouvoir d’Hitler et les crimes horribles commis par son régime — culminant dans une guerre d’agression qui coûta la vie à 80 millions de gens, incluant l’élimination systématique de 6 millions de juifs — est certainement l’expérience la plus traumatisante du vingtième siècle. De plus, tout cela s’est déroulé alors que l’Allemagne était considérée comme l’un des leaders, si ce n’est le leader, culturel de tous les pays du monde. L’Allemagne avait produit des penseurs comme Kant, Hegel et Marx ; des musiciens comme Bach, Beethoven et Brahms ; des écrivains comme Goethe, Heine et Thomas Mann ; et des scientifiques comme Röntgen, Planck et Einstein, pour ne nommer que ceux-là. Dans la décennie qui précéda la prise du pouvoir par Hitler, Berlin était le centre culturel de l’Europe, jouissant d’une très active vie artistique dans tous les domaines : la musique, le théâtre, la peinture, etc.

Comment est-ce possible que cette nation de culture ait basculé dans les formes les plus sombres de barbarie ? Pourquoi Hitler a-t-il triomphé ? Pourquoi personne ne l’a-t-il stoppé ? Qui est responsable ? Soixante ans après la chute d’Hitler, l’idéologie officielle n’a donné aucune réponse satisfaisante à ces questions. Les références à Auschwitz, à l’Holocauste ou à d’autres crimes nazis sont utilisées pour justifier tout et n’importe quoi, dont plusieurs crimes historiques : l’oppression du peuple palestinien, la guerre contre la Yougoslavie et le bombardement de Belgrade, la guerre en Irak et l’occupation impérialiste du pays ainsi que l’exclusion, en Allemagne, des partis de gauche et des partis d’extrême-droite.

Un document typique, et de plusieurs façons un facteur important dans la confusion répandue concernant la signification du nazisme, a été écrit dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale et publié un peu après la guerre : « La dialectique de la Raison » par Max Horkheimer et Theodor Adorno. Dans ce document, les deux représentants en chef de l’Ecole de Francfort s’étaient donné comme mandat de fournir une explication fondamentale du nazisme. « Ce que nous nous étions proposé de faire n’était en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie », annoncent-ils dans l’introduction.

Ce livre a eu un impact majeur sur l’interprétation du nazisme en Allemagne et internationalement. Peu après la fin de la guerre, Horkheimer et Adorno sortirent de leur exil en Amérique et partirent pour l’Allemagne, où ils devinrent professeurs à l’Université de Francfort. Le gouvernement allemand leur confia la tâche d’élaborer des conceptions pour l’enseignement sur le nazisme dans les écoles allemandes. Plus tard, l’Ecole de Francfort eu un impact considérable sur le mouvement étudiant de 1968. D’ailleurs, on ne peut pas comprendre l’évolution des Verts, l’héritier des mouvements d’opposition de 1968, comme l’un des piliers de l’Etat allemand sans examiner l’idéologie de l’Ecole de Francfort.

La première chose qui nous vient à l’esprit en lisant « La dialectique de la raison » est l’absence complète de toute référence aux évènements historiques, économiques ou politiques concrets, aux classes sociales, aux partis politiques ou aux questions de perspectives. Les politiques des sociaux-démocrates ne sont pas examinées, pas plus que celles du Parti communiste. Même Hitler n’est pas mentionné. Plutôt, tout est traité au niveau de la pensée pure, qui est présentée comme un sujet indépendant, complètement détaché de l’individu pensant, de la conscience sociale, de la lutte des classes ou de la lutte des idées. Horkheimer et Adorno décrivent cela comme la pensée « examinant sa propre part de culpabilité ».

Ils prétendirent que les germes de la régression sociale manifestée dans le nazisme étaient déjà présents dans la raison des Lumières. « Le premier objet que nous devions examiner », écrivent-ils, est « l’autodestruction de la Raison ». Et : « Nous n’avons pas le moindre doute… que dans la société, la liberté est inséparable du penser éclairé. Mais nous croyons avoir tout aussi nettement reconnu que la notion même de ce penser, non moins que les formes historiques concrètes, les institutions de la société dans lesquelles il est imbriqué, contiennent déjà le germe de cette régression qui se vérifie partout de nos jours. »

La plupart de leurs arguments se limitent strictement à un niveau philosophique et sont écrits dans un langage ésotérique presque incompréhensible. Cependant, ils sont très francs lorsqu’ils abordent les conséquences du progrès économique et industriel et de son impact sur les masses.

Selon Marx et Engels, les forces productives développées par le capitalisme entrent en conflit avec les rapports de propriété capitaliste, entraînant une période de révolution sociale et fournissant la base pour une forme socialiste, plus élevée de société. Horkheimer et Adorno défendent le point de vue opposé. Selon eux, le développement des forces productives résulte inévitablement en l’abrutissement des masses, au déclin culturel et, ultimement, en une nouvelle forme de barbarie.

Ils déplorent « la mystérieuse disposition qu’ont les masses à se laisser fasciner par n’importe quel despotisme » et leur « affinité autodestructrice pour la paranoïa raciste ».

Plus loin, ils écrivent : « L’humanité, dont l’adresse et la connaissance se sont affinées grâce à la division du travail est en même temps ramenée de force à des niveaux anthropologiques plus primitifs car, dans une existence facilitée par la technique, la persistance de la domination conditionne le blocage des instincts par une oppression accrue. L’imagination s’atrophie… La malédiction du progrès irrésistible est la régression irrésistible. » [Souligné par PS]

« Plus l’appareil social, économique et scientifique, auquel le système de production entraîne le corps depuis longtemps, est complexe et précis, plus les expériences que ce dernier est apte à faire sont restreintes. A la suite de la rationalisation des modes de travail, l’élimination des qualités, leur conversion en fonctions, passe de la sphère scientifique à la sphère du vécu et tend à rapprocher les peuples de l’état des batraciens. L’impuissance des travailleurs ne sert pas seulement d’alibi aux dirigeants, elle est aussi la conséquence logique de la société industrielle… » [Souligné par PS]

Ces passages, et il y en a plusieurs similaires dans le livre, illustrent très graphiquement les conclusions tirées par Horkheimer et Adorno de l’expérience nazie : la conception marxiste, selon laquelle le moteur essentiel du changement historique est l’interaction dialectique des forces productives et des rapports sociaux de production, s’est avérée fausse. La croissance des forces productives résulte, au contraire, dans le renforcement de la domination capitaliste et dans la régression de la société dans la barbarie.

Les opprimés, écrivent-ils, « acceptent comme une nécessité inéluctable l’évolution qui, à chaque augmentation du niveau de vie, accroît d’autant leur impuissance. Lorsqu’une fraction minimale du temps de travail dont disposent les maîtres de la société suffit à assurer la subsistance de ceux dont on a encore besoin pour faire fonctionner les machines, le reste, c’est-à-dire l’énorme masse de la population, est soumis à un dressage permettant de former les gardiens supplémentaires du système, qui constitueront le matériel mis au service de ses grands desseins présents et futurs. Ces masses seront gavées comme armée de chômeurs. Rabaissés au niveau de purs du système administratif qui préforme tous les secteurs de la vie moderne, y compris celui de la langue, ils considéreront leur état comme une nécessité objective contre laquelle ils se croiront impuissants. »

Comment la société peut-elle sortir de ce cul-de-sac ?

Par la pensée, répondent Horkheimer et Adorno. « Elle est la servante que le maître ne peut pas réprimer comme bon lui semble », écrivent-ils. Alors que la « domination » subjugue tout, la « pensée » développe un haut niveau d’indépendance.

« L’instrument [c.-à-d. la pensée] de domination prend de l’indépendance : l’intellect, instance médiatrice, modère la brutalité de l’injustice sans que la volonté des dirigeants intervienne. Les instruments de la domination — langage, armes et machines — qui doivent appréhender tout le monde, doivent se laisser appréhender par tous. C’est ainsi que le moment de la rationalité — qu’implique toute domination — s’affirme dans sa différence par rapport à celle-ci. Le caractère objectif de l’« instrument » qui permet à tous d’en disposer implique déjà une mise en question de la domination au service de laquelle le penser s’est développé. »

Dans ses premières années, l’Ecole de Francfort a emprunté plusieurs conceptions au marxisme et, encore aujourd’hui, elle est encore faussement décrite comme étant une branche du marxisme. Les passages de « La dialectique de la raison » cités plus haut démontrent que le contraste entre le marxisme et la théorie critique de l’Ecole de Francfort pourrait difficilement être plus marqué. Le marxisme met beaucoup d’emphase sur la pensée critique et, aussi, sur la conscience. Comme nous l’avons vu avec la conférence sur Que faire ? de Lénine, c’est la tâche des marxistes d’amener, de l’extérieur, la conscience socialiste à la classe ouvrière. Mais le pouvoir de cette conscience socialiste vient du fait qu’elle est basée sur une compréhension scientifique du développement de la société gouverné par des lois. « Nous appelons notre dialectique « matérialiste », vu que ses racines ne sont ni dans le paradis, ni dans les profondeurs de notre « libre volonté », mais dans la réalité objective, dans la nature », a déjà écrit Trotsky. (À la défense du marxisme)

Les marxistes s’efforcent de développer le programme de la classe ouvrière en accord avec les tendances objectives du développement historique. L’Ecole de Francfort, elle, procède d’une toute autre façon. Ici, la pensée critique mène à une lutte héroïque, et plutôt désespérée, contre les tendances objectives du développement historique. Selon leur point de vue, le progrès économique et technologique ainsi que la division grandissante du travail ramènent l’humanité à « des niveaux anthropologiques plus primitifs ». Ils tendent à ramener la capacité humaine dans l’expérience « à celle des batraciens » qui mène vers une « régression irrésistible ». La pensée ne peut s’opposer à ce développement qu’en se détachant elle-même des tendances objectives du développement social et en les confrontant en tant qu’objet indépendant.

Il serait possible de faire une conférence entière sur les implications politiques de cette conception. L’entreprise désespérée de confronter une réalité sociale hostile équipée exclusivement de l’arme de la pensée rappelle la fameuse bataille de Don Quichotte contre les moulins à vent. Cette conception génère l’humeur pessimiste qui envahie l’Ecole de Francfort ainsi que tous ses dérivés. Ici, le pessimisme culturel du « Bildungsbürger » allemand, le philistin hautement scolarisé, se marie avec une méfiance profonde envers toutes formes de mouvement de masse. Cela est particulièrement évident dans les écrits de Horkheimer et Adorno sur la culture de masse : leurs réactions aux innovations culturelles comme le cinéma ou la musique populaire, principalement le jazz, est une pure horreur.

Les écrits de l’Ecole de Francfort ont exercé une influence majeure sur les mouvements étudiants de 1968. La génération de 1968, née vers la fin de la guerre ou peu de temps après, recherchait intensivement des réponses à la question du fascisme, une question qui avait été supprimée pendant les deux décennies qui avaient suivi la guerre. Elle était horrifiée par les crimes de la génération de ses parents, qui était un des moteurs principaux des mouvements d’opposition en Allemagne, leur donnant un caractère fortement anti-capitaliste. Mais les réponses fournies par l’Ecole de Francfort la dirigèrent dans un cul-de-sac.

L’Ecole de Francfort a critiqué certains aspects de la superstructure de la société bourgeoise de brillante façon. Mais elle fut incapable de révéler les contradictions dans l’infrastructure de la société capitaliste qui créait les conditions pour son renversement final. La classe ouvrière n’était pas vue comme étant potentiellement révolutionnaire, mais comme une masse passive, accommodée et terrorisée par la consommation de masse. Après qu’une première radicalisation ait, dans les cas les plus extrêmes, pris la forme du terrorisme individuel, le mouvement de 1968 rentra dans les cadres de l’ordre bourgeois et, ultimement, lorsque les Verts entrèrent dans le gouvernement fédéral en 1998, assuma une responsabilité politique pour cet ordre.

Plusieurs thèmes suggérés par Horkheimer et Adorno dans leur document de 1944 peuvent facilement être détectés dans le programme du Parti vert et dans son évolution : scepticisme vis-à-vis du progrès technologique et scientifique, méfiance à l’égard des masses et beaucoup plus. Après avoir erré pendant des décennies, la pensée critique trouva finalement refuge dans l’appareil d’Etat allemand.

Les Verts, pendant longtemps opposés à la répression étatique et adversaires du militarisme, glorifient maintenant l’appareil répressif de l’Etat comme étant garante de la démocratie et l’armée allemande comme étant la gardienne de la paix et de la civilisation internationale. Mais là n’est pas le sujet de la conférence d’aujourd’hui.

Pour répliquer à Horkheimer et Adorno, des considérations théoriques générales ne sont pas suffisantes. Il est nécessaire d’analyser les évènements historiques qui les ont menés à leurs conclusions : la montée du national-socialisme. Sur cette question, les écrits de Léon Trotsky n’ont pas été surpassés jusqu’à ce jour. Une comparaison des écrits de Trotsky sur le national-socialisme avec l’analyse d’Horkheimer et Adorno démontre le gouffre profond qui sépare la théorie critique de l’Ecole de Francfort du marxisme et du matérialisme historique.

Malgré son nom, la théorie critique est une simple excuse des faits après coup. Elle explique pourquoi les choses devaient arriver d’une telle manière et pourquoi elles ne pouvaient pas arriver d’une autre. Elle explique « l’écroulement de la société dans une nouvelle forme de barbarie » par des carences générales dans la pensée des Lumières, par une sorte de péché originel des Lumières. Elle explique l’affinité des masses (en général) pour « la paranoïa nationaliste » par la division du travail (en général) et le progrès technologique (en général). Malgré les arguments compliqués et la phraséologie dialectique, l’analyse demeure superficielle, spéculative, idéaliste, métaphysique et profondément mensongère.

Trotsky procède tout autrement. Il est totalement opposé aux platitudes générales d’Horkheimer et Adorno. Pour lui, la cause du national-socialisme ne réside pas dans les défauts de la pensée des Lumières, du progrès technique ou du capitalisme en général, mais dans les contradictions d’un capitalisme spécifique dans des circonstances historiques bien définies — l’impasse du capitalisme allemand dans des conditions de déclin impérialiste. Il ne spécule pas sur les masses, mais examine minutieusement la situation de toutes les différentes classes de la société. Par-dessus tout, il se penche de façon approfondie sur les programmes et les politiques des partis politiques et de leurs chefs.

Trotsky a écrit d’innombrables articles et brochures sur l’Allemagne dans le feu de l’action. L’édition allemande de ses écrits sur l’Allemagne, publiée en 1970, contient 76 articles écrits entre 1929 et 1940, la plus grande majorité en 1932 et en 1933. Le but de Trotsky était de changer la trajectoire prise par le Parti communiste. Avec une politique appropriée, ce parti aurait été capable de freiner la montée du national-socialisme et de prévenir la victoire d’Hitler.

A suivre

 


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