La tragédie des réfugiés et l’Union européenne: Le bilan pour 2015

Par Martin Kreickenbaum
14 janvier 2016

Le traitement barbare infligé aux réfugiés fuyant vers l’Europe a révélé devant le monde entier la nature inhumaine et barbare de l’Union européenne. L’UE a réagi à l'immigration de centaines de milliers de personnes désespérées qui essaient d’échapper aux régions du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord ravagées par la guerre ou à la misère sociale des Balkans en fermant les frontières extérieures de l’UE, en installant de clôtures de fil de fer barbelé, en enfermant les réfugiés dans centres de détention et en mettant en œuvre des déportations de masse.

Le mauvais traitement des réfugiés a pris des proportions qui auraient été impensables pour beaucoup de gens il y a douze mois. De larges sections de la population sont indignées et touchées par les images des corps échoués après la noyade en Méditerranée; les réfugiés vivant dans des conditions d’hygiène inhumaines dans des camps de fortune; les gardes-frontières et les soldats qui répriment les réfugiés avec des matraques, des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes; les réfugiés, comme les prisonniers des camps de concentration nazis, qui ont des nombres écrits sur leurs avant-bras; et les familles qui marchent des centaines de kilomètres à pied avec leurs jeunes enfants.

En contraste avec les sentiments humains des travailleurs européens et des jeunes, les gouvernements des pays européens se sont engagés dans une compétition sordide pour voir qui pourrait le plus efficacement dissuader les réfugiés ou qui peut les déplacer dans les pays voisins le plus tôt possible. Dans l’espace Schengen, les frontières nationales ont été imposées à nouveau et des contrôles aux frontières ont été introduits afin de bannir les réfugiés. La montée du nationalisme et le débat sur les quotas de réfugiés ont fait ressortir les conflits d’intérêts aigus qui existent au sein de l’Union européenne et ils menacent de la faire éclater.

L’hypocrisie totale de l’Union européenne dans le traitement des réfugiés a été mise a nue en octobre 2013, quand un bateau de réfugiés a chaviré au large de l’île italienne de Lampedusa et 366 personnes ont trouvé la mort. Les dirigeants de l’Union européenne se sont réunis devant leurs cercueils et le président de la Commission de l’UE a déclaré, «Nous n’acceptons pas que des milliers meurent aux frontières de l’Europe.»

Dans les 27 mois qui ont suivi, selon les chiffres officiels, plus de 7.000 réfugiés ont perdu la vie aux portes de l’Europe. Selon les estimations de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 3.771 réfugiés se sont noyés dans la Méditerranée l’an dernier, contre 3279 en 2014. Maintenant, la mer Égée est progressivement devenue un piège mortel pour les migrants. En 2014, on a compté seulement quatre réfugiés qui s’y étaient noyés, en 2015 le chiffre a atteint 805.

L'année dernière, la Méditerranée a de nouveau été la région la plus meurtrière dans le monde pour les réfugiés. Des 5.350 décès migrants à travers le monde, 70 pour cent étaient en Méditerranée. En outre, il y a eu au moins 138 décès au sein de l’UE: des réfugiés happés par des trains en Macédoine, asphyxiés dans des camions sur la route de transit des Balkans à l’Europe centrale ou tués dans l’Euro Tunnel entre la France et la Grande-Bretagne.

Au total, l’OIM a compté 1.004.356 réfugiés qui sont arrivés en Europe par la mer, près de cinq fois plus que les 219.000 de 2014. Alors que les 153.052 réfugiés qui sont arrivés par la voie centrale de la Méditerranée de la Libye à l’Italie représentent à peu près le même nombre que l’année précédente, le nombre de réfugiés qui arrivent en Grèce de la Turquie par la mer Égée a décuplé à 847.084.

Mais ce ne fut encore qu’une fraction des quelque 60 millions de personnes dans le monde qui ont été contraints de fuir les guerres, la persécution et la faim. Malgré le fait que le million de réfugiés qui sont arrivés en 2015 ne représente que 0,2 pour cent de la population totale de l’Union européenne, les gouvernements européens ont continuellement intensifié la répression contre les réfugiés au cours de l’année.

Dissuasion des réfugiés

Le gouvernement allemand a été le premier à dégainer, en déclarant sans ménagement que les Balkans étaient des «pays d’origine sûrs» face à l’augmentation du nombre de réfugiés en provenance de ces pays. Initialement en Bavière et plus tard dans tout le pays, des centres de détention spéciaux ont été mis en place dans lesquels les réfugiés en provenance des Balkans sont détenus. Leurs demandes d’asile sont rejetées dans des procédures accélérées. L’idée perfide de «pays d’origine sûrs», qui rend le droit individuel d’asile une absurdité, est maintenant agressivement promue et appliquée dans toute l’Union européenne.

En avril de l’année dernière, quand, en quelques jours, plus de 1.200 réfugiés se sont noyés au large des îles italiennes de Lampedusa et de la Sicile, l’UE n’a pas intensifié les opérations de sauvetage, mais a plutôt établi l’opération militaire «EUNAVFOR Med» et a envoyé une douzaine de navires de guerre dans la mer Méditerranée. Le but de l’EUNAVFOR Med est de trouver des bateaux de réfugiés et de les couler. En outre, il est prévu que les soldats de l’UE aillent dans les villes côtières libyennes afin de s'en prendre aux trafiquants présumés de réfugiés là-bas et de détruire les bateaux se trouvant sur la plage.

Dans la seconde moitié de l’année, l’objectif de dissuasion des réfugiés a été orienté de plus en plus contre la voie dite des Balkans. Les réfugiés de la Syrie, qui mouraient de faim dans les camps en Turquie, au Liban et en Jordanie, parce que ni l’Union européenne ni les États-Unis ne voulaient fournir des fonds suffisants pour les services de base, et qui n'étaient pas autorisés à travailler et dont les enfants ne pouvaient pas aller à l’école, ont pris le chemin de l’Europe en désespoir de cause.

Ils ont vécu une épreuve de longues semaines d’un trek misérable à travers les îles grecques, la Macédoine, la Serbie et la Hongrie vers l’Europe centrale. Sur toute la route, ils ont été raflés en continu et régulièrement maltraités par des agents de police. À ce jour, il n’y a pas de camps humanitaires fixes ni d'offre suffisante de nourriture, d’eau ou d’assainissement adéquat sur la route des Balkans.

Les gouvernements européens ont répondu à la vague de pauvres et d'affamés comme si elle était une force d’invasion hostile. Cela a été exprimé le plus clairement par le premier ministre hongrois, Viktor Orban. «Si nous leur donnons [les réfugiés] l’impression qu’ils sont les bienvenus, ce serait une défaite morale. Il faut que ce soit clair pour eux: ne venez pas», a-t-il dit à Bruxelles en septembre.

Lorsque des milliers de réfugiés ont été bloqués à la gare de Budapest et ne pouvaient pas avancer ou reculer, la chancelière allemande Angela Merkel a convenu avec ses homologues en Autriche et en Hongrie, Werner Faymann et Viktor Orban, de leur permettre de continuer afin d’éviter une déstabilisation complète des Balkans et de vives tensions au sein de l’UE.

Mais cela n’a pas changé le fait que les réfugiés ont vécu un enfer. La Hongrie a érigé une clôture de barbelés de 3,5 mètres de haut et a fait de la traversée illégale des frontières une infraction pénale passible d’une peine d’emprisonnement d’un an. Les réfugiés ont été bombardés de grenades lacrymogènes et martelés de coups de matraque. Depuis lors, l’Allemagne et l’Autriche, les pays de destination pour la plupart des réfugiés, ont cherché à les dissuader par des conditions insupportables dans les centres d’accueil et des procédures d’expulsion accélérées, et en réduisant les prestations.

Ces derniers mois, d’autres États ont suivi l’exemple de la Hongrie, érigeant des clôtures frontalières et rendant l’entrée illégale une infraction pénale. Sous la pression des gouvernements allemands et autrichiens, les pays des Balkans ont finalement fermé leurs frontières aux réfugiés qui ne sont pas venus de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan.

En outre, l’Union européenne a appliqué une forte pression sur le gouvernement grec afin de mieux sécuriser les frontières extérieures et mettre en place des centres d’inscription. Ces prétendus «points chauds» ne sont rien de plus que des camps de concentration où les réfugiés sont détenus et ont leurs empreintes digitales prises comme des criminels, et sont déportés à travers des procédures sommaires d’asile dès que possible.

L’agence européenne de protection des frontières, Frontex, a été chargée de mener des déportations de masse et a vu son mandat prolongé à cette fin. À l’avenir, Frontex sera utilisée pour dissuader les réfugiés, même contre la volonté d’un État membre de l’UE. Des États comme la Grèce, l’Italie ou la Bulgarie deviendraient ainsi des quasi-protectorats de l’UE.

Dans les dernières semaines de l’année, l’UE a également réussi à sous-traiter la dissuasion des réfugiés en négociant de sordides accords avec des dictatures africaines et le régime autoritaire en Turquie. Tandis que l'on a offert au gouvernement d’Ankara trois milliards d’euros pour empêcher les réfugiés d’entrer en Europe, les pays d’Afrique ont été informés que l’aide au développement ne sera versée que s'ils collaborent dans la dissuasion des réfugiés.

L’UE ne bronche pas également devant l’implication de la dictature en Érythrée, qui abat les réfugiés, ou celle du Soudan, où le président Omar el-Béchir fait face à un mandat d’arrestation pour génocide et crimes de guerre émis par la Cour pénale internationale.

En revanche, le plan de l’UE visant à répartir 160.000 réfugiés en provenance de la Grèce et de l’Italie, annoncé en grande pompe, a totalement échoué. À ce jour, il a été convenu de ne prendre que 4.027 réfugiés, dont seulement 272 en provenance de l’Érythrée et de la Syrie qui ont été véritablement accepté. En particulier dans les pays d’Europe orientale, il y a une résistance farouche à un quota de redistribution des réfugiés. Comme le premier ministre hongrois, le nouveau gouvernement polonais a également rejeté catégoriquement tout apport supplémentaire de réfugiés.

Nouvelle répression

La première semaine de la nouvelle année montre que l’UE a l’intention d’intensifier la répression contre les réfugiés. Depuis, des températures glaciales ont arrêté les passages sur la mer d’Égée et quelque 2.000 réfugiés continuent d’atteindre les îles grecques chaque jour, la garde côtière grecque repousse délibérément des bateaux de réfugiés dans les eaux turques, comme l'a rapporté Süddeutsche Zeitung. Lorsque cela a entraîné le chavirement d’un bateau, 34 réfugiés se sont noyés dans les eaux glacées, leurs corps s'échouant sur la côte turque.

En Allemagne, les exigences au sein de l’establishment politique et des médias sont de plus en plus fortes pour une augmentation des expulsions, la fermeture de la frontière avec l’Autriche et un plafond sur le nombre de réfugiés admis.

En même temps, avec les États-Unis et d’autres puissances européennes, la Grande-Bretagne et la France cherchent aussi activement l’intensification des bombardements en Syrie. Les plans pour une invasion terrestre sont en préparation, ce qui augmenterait considérablement le nombre de réfugiés fuyant vers l’Europe. En outre, selon un rapport de Tunisie Numérique, les États-Unis, avec l’Italie, la France et la Grande-Bretagne, veulent bombarder les positions de l’État islamique dans l’ouest de la Libye, ce qui se traduirait par une nouvelle vague de réfugiés. Les pays de l’OTAN envisagent de contrer les conséquences désastreuses de leur action militaire en empêchant toute personne qui fuit de trouver la sécurité.

La situation en Europe ressemble, de plus en plus, à la première moitié du 20e siècle. En 1940, la Quatrième Internationale a écrit dans son manifeste contre la guerre impérialiste: «Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. La question de l’admission d’une centaine de réfugiés supplémentaire devient un problème majeur pour une puissance mondiale comme les États-Unis.»

La société capitaliste en décomposition «essaie de presser le peuple juif par tous ses pores», le manifeste se poursuit, «dix-sept millions de personnes sur les deux milliards qui habitent la terre, c'est-à-dire moins de 1 %, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres et des merveilles de la technique qui a conquis pour l'homme le ciel comme la terre, la bourgeoisie a réussi à faire de notre planète une abominable prison.»

Le mauvais traitement barbare des réfugiés dans les pays «démocratiques» révèle le vrai visage du capitalisme. Une société qui dépense des centaines de milliards d’euros du jour au lendemain pour sauver les banques en difficulté, et dans laquelle le nombre de milliardaires ne cesse de croître, serait supposément incapable de prendre des réfugiés et de leur fournir des conditions décentes.

Le traitement brutal des réfugiés est une expression de l’hostilité de l’élite dirigeante envers la classe ouvrière et la jeunesse à travers l’Europe. Son attitude barbare envers les personnes qui fuient la guerre, la pauvreté et l’oppression se manifeste également dans les mesures d’austérité imposées aux travailleurs et aux jeunes en Grèce et dans d’autres États de l’UE.

Les tensions nationales et sociales en Europe ont atteint l’an dernier un point tel qu'elles ne peuvent être réprimées par des mesures autoritaires. Les cibles immédiates de la fermeture des frontières sont les réfugiés, mais à plus long terme, c'est une déclaration de guerre contre l’ensemble de la classe ouvrière européenne.

(Article paru d’abord en anglais le 11 janvier 2016)