Nous sommes des êtres humains, pas des esclaves ou des animaux

Un reportage d'un journal britannique décrit la super-exploitation des employés d'Amazon

Par Robert Stevens et John Newham
2 décembre 2017

Une enquête du Sunday Mirror a exposé les conditions de travail brutales d'un centre de traitement d'Amazon à Tilsbury, dans le sud de l'Angleterre.

Un journaliste du quotidien, Alan Selby, a passé cinq semaines infiltré en tant qu'employé du «centre de traitement», qui a ouvert ses portes il y a quelques semaines et qui est le plus gros de sa catégorie en Europe. Le centre de quatre étages occupe 2,2 millions de pieds carrés – l'équivalent de 11 terrains de foot – et emploie 1500 travailleurs.

Une photo sur le site du Sunday Mirror avec la description: «Un travailleur debout semble épuisé»

Selby a utilisé une caméra cachée pour prendre des vidéos et photos de travailleurs épuisés affalés sur leur station de travail, pendant qu'il était sous pression constante d'augmenter sa cadence. Il a travaillé des quarts de 10,5 heures, avec seulement deux pauses de 30 minutes, pour 8,20£ (10,92$US) l'heure – seulement quelques sous au-dessus du salaire minimum de 7.50£ (9,99$US).

Selby a expliqué, «Deux pauses d'une demi-heure étaient le seul moment pendant lequel je n'étais pas debout, mais ça suffisait à peine pour se précipiter à la cantine et engloutir de la nourriture pour maintenir mon énergie.»

Décrivant sa journée de travail, Selby écrit, «Seul dans une cage en métal verrouillée, à 3 mètres de mon collègue le plus près, un robot sort de l'ombre et pousse une tour d'étagères vers moi. J'ai neuf secondes pour prendre et traiter un article qui doit être emballé – une cible de 300 articles par heure, pendant des heures et des heures interminables.»

Il rapporte comment un écran d'ordinateur devant lui lui rappelait constamment ses «unités par heure» et exactement le temps qu'il a pris pour chacune. Les travailleurs doivent accomplir des rendements impossibles sous peine d'être renvoyés. Les pauses sont chronométrées et les gens sont tellement fatigués qu'ils s'endorment. Trois des photos du reportage montrent des travailleurs affalés à leur station de travail, et une femme est décrite comme étant endormie. Les travailleurs épuisés sont avertis des conséquences même de s'asseoir.

Une photo sur le site du Sunday Mirror montrant un travailleur endormi debout et une ambulance en face du centre de Tilbury.

Un collègue en colère a demandé, «Pourquoi n'avons-nous pas le droit de nous asseoir quand c'est tranquille et pas occupé? Nous sommes des êtres humains, pas des esclaves ou des animaux!»

L'une des photos prises par Selby montre une toilette pour employés sale et inutilisable. Le centre est tellement grand que «marcher jusqu'aux toilettes peut prendre plus de cinq minutes – presque à un demi-kilomètre de certaines stations de travail, et même plus longtemps quand celles de mon étage étaient hors d'usage, comme c'était souvent le cas... le système savait que je n'avais pas été actif, alors on est forcé de se retenir.»

Selby a été déplacé du département du traitement à l'emballage. Mais l'exploitation était toute aussi extrême. Il écrit: «On m'a dit d'emballer 120 articles par heure, ou 85 articles multiples. Et depuis on m'a dit que ceci augmenterait à 200 articles.»

Les travailleurs sont régulièrement renvoyés s'ils ne remplissent pas les cibles de rendement. Selby a parlé de dizaines d'employés renvoyés parce qu'ils n'avaient pas atteint les cibles de performance avant le Black Friday.

La pression constante a des conséquences dangereuses pour la santé. «Les travailleurs ont parlé d'appels d'ambulances à l'entrepôt à au moins deux occasions quand une femme a souffert d'une attaque de panique après qu'on lui a dit de faire des heures supplémentaire obligatoire à Noël, ce qui voudrait dire qu'elle aurait travaillé jusqu'à 55 heures par semaine, et une autre s'est effondrée au travail, après avoir continué malgré un malaise.»

Un travailleur lui a dit: «Tout le monde souffre ici. Je me suis blessé aux tendons, mais je devais continuer. Mon amie a eu deux jours de congé après s'être blessée aux ligaments du genou.»

Un autre a raconté: «Quand j'ai commencé, quelqu'un demandait pourquoi la rétention d'employés était tellement basse ici. C'est parce qu'ils tuent les gens. Tous mes amis pensent que je suis mort. Je suis épuisé.»

Un tableau montrant des plaintes concernant les toilettes sales (Selby-Sunday Mirror)

Selby a rapporté que «deux incidents de sécurité auraient pu blesser quelqu'un sérieusement» pendant son dernier quart.

Selby a également remarqué qu'il était presque incapable de tolérer le régime éprouvant d'Amazon même s'il était en bonne forme physique. «Quelques semaines avant d'entrer, j'avais terminé une saison estivale de course qui s'est terminée avec deux marathons et quelques demi-marathons. Physiquement je ne suis pas faiblard et pourtant mon corps se sentait épuisé tous les jours. Ma pression sanguine et mon rythme cardiaque au repos ont augmenté à cause des pressions de ce travail.»

Il a rapporté que son corps était endolori par le travail. Son téléphone intelligent indiquait qu'il marchait au moins 16 km la plupart des jours, et que l'effort physique lui donnait parfois le vertige.

Malgré les bas salaires, beaucoup de travailleurs ont de longs trajets pour se rendre au travail. Les travailleurs dépensent 4£ (5,33$US) par jour de leurs propres salaires pour prendre le bus vers le centre de Londres. Certains passent quatre heures par jour en déplacement.

Ces conditions inhumaines sont répliquées dans 16 centres britanniques d'Amazon. En décembre dernier, un reportage indiquait que des travailleurs de sites d'Amazon à Dunfermline, en Écosse, étaient forcés de dormir dans des tentes pour économiser les coûts de transport.

L'exploitation par la compagnie de sa main d'oeuvre est constamment intensifiée. Cette année, Tilbury doit livrer 1,2 million d'articles. Dans un reportage paru avant Black Friday, le Daily Mail rapportait que le centre d'Amazon à Peterborough, dans le Cambridgeshire, devait envoyer en moyenne 85 articles par seconde pour toute la durée des soldes.

L'une des toilettes d'employés au centre Tilbury (Selby-Sunday Mirror)

Pour atteindre ses cibles, Amazon recrute 20.000 travailleurs temporaires additionnels en Grande-Bretagne – à des salaires de misère – dans les semaines précédant Noël. Et ce en plus des 24.000 employés réguliers. Ceci est le modèle employé par tous les acteurs majeurs de l'industrie de la vente et de la livraison. Le site Commercialfleet.org a rapporté: «Afin de nous aider à faire face au volume des commandes, 49.000 employés saisonniers supplémentaires seront embauchés chez Royal Mail, Argos et Amazon, faisant passer le nombre d'employés pour toutes ces entreprises à 263.701.»

Grâce à la super-exploitation documentée par Selby, Amazon – le plus grand détaillant en Grande-Bretagne – a empoché 7,3 milliards £ (9,2 milliards $US) en G.-B. pour la seule année dernière. Il conclut, «Son armée de 24.000 elfes malheureux est payée aussi peu que sept pence par article pour aider à emballer et envoyer chacun à travers le pays. Mon dernier quart était il y a deux jours, durant le Black Friday – quand des millions de Britanniques sont allées en ligne pour aider Jeff Bezos, le fondateur, à empocher 1,8 milliard £ de plus en une nuit.»

Le World Socialist Web Site a rapporté que Bezos était récemment devenu l'homme le plus riche sur terre avec plus de 100 milliards $US à cause de l'exploitation de la main-d'oeuvre internationale d'Amazon de 300.000 personnes, ses méthodes contre la compétition et sa monopolisation du marché de la livraison à domicile. Les travailleurs gagnent aussi peu que 175£ (233$US) par mois dans les centres d'Amazon en Inde, et une moyenne de seulement 9,31£ (12,40$US) l'heure aux États-Unis.

Un dernier point devrait être souligné concernant le reportage de Selby. Il écrit que le «centre de Tilbury est une opération sophistiquée, qui respecte les règlements de santé et de sécurité sur le lieu de travail. Mais juste parce que c'est légal ne veut pas dire que c'est bon.»

Cette déclaration en dit long sur le gouvernement conservateur présent et le dernier gouvernement travailliste qui sont responsables de l'éviscération des standards et règlements en milieu de travail à un point où une telle dégradation des travailleurs est légale!

Tout ceci a eu lieu avec la coopération des syndicats. Près de 2500 travailleurs d'Amazon en Allemagne ont fait grève dans six centres la semaine dernière pour un meilleur salaire. Les employés du centre Amazon près de Piacenza en Italie ont également fait grève la même journée pour des «salaires dignes» et plus d'employés. Les grèves ont eu lieu vendredi de la semaine dernière pour coïncider avec le Black Friday. Le rôle des syndicats en tant que bras droit des patrons a été illustré en Italie, où le Daily Mirror a rapporté que: «Les syndicats ont conseillé aux travailleurs avec des contrats de travail sur demande à court terme de continuer à travailler, afin de ne pas risquer de perdre de futurs emplois.»

Le reportage du Sunday Mirror expose une fois de plus les conditions rapportées par l'International Amazon Workers Voice (IAWV, Voix internationale des travailleurs d'Amazon), qui est publié par le WSWS et lutte pour relier les batailles des travailleurs d'Amazon en Europe, aux États-Unis, en Asie et en Amérique latine en une lutte unifiée pour les droits des travailleurs et le socialisme.

(Article paru en anglais le 30 novembre 2017)