Au milieu de la crise sur le meurtre de Khashoggi

Les « socialistes » du département d’État américain découvrent la guerre au Yémen

Par Barry Grey
24 octobre 2018

Quiconque suit attentivement les publications des diverses organisations pseudo-gauchistes aux États-Unis constatera avec quelle fiabilité ils suivent la ligne politique du New York Times et d’autres médias alignés sur le parti démocrate. Ces médias bourgeois, à leur tour, reflètent les positions de factions précises au sein des services de renseignement américains.

Cela se voit clairement dans la réaction au meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi du journal Socialist Worker, de la publication de l’Organisation socialiste internationale (ISO – International Socialist Organization) et de Jacobin, qui est étroitement lié aux DSA (Democratic Socialists of America). Ces publications réagissent comme des girouettes politiques aux changements de courants au sein des cercles de renseignement et de dirigeants impérialistes américains – dans ce cas, un mécontentement croissant vis-à-vis du souverain actuel de l’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman (communément appelé MBS).

Le gouvernement Obama a donné à Ben Salman le pouvoir de déclencher une guerre en mars 2015 pour vaincre les rebelles Houthis et réinstaller le régime d’Abd-Rabbu Monsour Hadi, marionnette des saoudiens et des américains, qui avait été déposé. Depuis lors, Washington a fourni une assistance militaire, logistique et de renseignements cruciale pour une campagne de bombardement sauvage contre des cibles civiles, faisant de 16 000 à 50 000 morts yéménites, entraînant la mort de quelque 1,4 million de personnes au seuil de la famine et provoquant une épidémie de choléra record dans le monde touchant un million de personnes.

Le gouvernement Trump a poursuivi et approfondi la politique d’Obama, nouant des relations encore plus étroites avec la dictature saoudienne et négociant un accord sur les armes d’un montant de 1,2 milliard de dollars dans le cadre du front uni de Washington, des États sunnites du golfe et d’Israël contre l’Iran.

Depuis plus de trois ans, le site web SocialistWorker.org et Jacobin ont quasiment gardé le silence sur la guerre menée par une coalition d’États du golfe dirigés par l’Arabie saoudite contre le Yémen. Une recherche depuis Google sur le Socialist Worker n’a révélé que huit articles au total depuis le début de la guerre. Une recherche sur Jacobin ne donne que six articles (En comparaison, le World Socialist Web Site a publié des dizaines d’articles, de commentaires, de chroniques et d’articles historiques relatant l’un des crimes de guerre les plus graves du XXIᵉ siècle).

Se détournant de ce crime de guerre orchestré par les États-Unis, l’ISO et le DSA ont suivi l’exemple des principaux médias bourgeois.

Maintenant, cependant, malgré les nombreuses critiques du prince héritier à la suite du meurtre de Khashoggi, résident américain et chroniqueur du Washington Post, étroitement lié aux services de renseignement américain, le New York Times, le Post et les médias principaux découvrent la guerre au Yémen et même, bien que rarement, mentionnent le rôle de Washington. Leur nouvel intérêt pour cette guerre est tout à fait cynique – un moyen de faire pression sur la maison des Saoud et le gouvernement Trump pour qu’ils reprennent en main le prince héritier ou le remplacent par un autre membre de la famille royale.

L’ISO et le Jacobin ont emboîté le pas. D’où la parution le 15 octobre de l’article « Le régime saoudien, va-t-il s’en tirer avec un meurtre ? » sur le Socialist Worker. Cet article, écrite par un « activiste et auteur d’Arabie saoudite sous couvert de l’anonymat », mentionne la guerre au Yémen tout en mettant l’accent sur les liens de longue date de Khashoggi avec la monarchie saoudienne. Il déclare : « Depuis son exil, Khashoggi s’est transformé d’un loyaliste qui avait célébré en 2016 l’exécution de dissidents et loué la guerre désastreuse soutenue par les États-Unis pour « sauver le Yémen » en un ardent critique du souverain saoudien, le prince héritier MBS. »

L’auteur ajoute que Khashoggi avait « de bonnes relations à Washington – une personne avec laquelle ces élites peuvent partager des points de vue et s’identifier ». L’auteur poursuit : « Mais il se peut que le sentiment que MBS est hors de contrôle et devient un allié peu fiable se développe. Il est responsable d’une série de crises – internationales et nationales – qui non seulement déstabilisent davantage la région, mais aussi son propre régime. »

Bernie Sanders, qui a prononcé un discours à l’Université Johns Hopkins le 9 octobre, une semaine après la disparition de Khashoggi, a signalé ce changement dans les milieux du renseignement, intitulé « Construire un mouvement démocratique mondial pour lutter contre l’autoritarisme ». Sanders s’est concentré sur le régime saoudien le dénonçant pour sa répression interne et pour avoir « dévasté le pays du Yémen dans une guerre catastrophique en alliance avec les États-Unis ».

Jacobin a publié trois articles sur le meurtre de Khashoggi qui font référence à la guerre au Yémen. Le premier, « La nouvelle vision internationaliste de Bernie », salue le discours de Sanders sur la politique étrangère, comme un véritable appel à l’action contre la guerre et l’autoritarisme, tout en reconnaissant que Sanders a voté à plusieurs reprises en faveur d’interventions militaires américaines et qu’il était nécessaire de maintenir la suprématie militaire américaine.

Le second, de Branko Marcetic, cite des déclarations du sénateur Républicain, Lindsey Graham, dénonçant le gouvernement saoudien, tout en spéculant sur la possibilité d’une « rupture dans les relations américano-saoudiennes » qui est « attendue depuis longtemps ».

Le troisième, publié le 17 octobre, « Comment mettre fin à la guerre des Saoudiens au Yémen », également de Marcetic, affirme que pour mettre fin à la guerre, il faut faire pression sur 10 démocrates qui avaient précédemment voté contre une résolution du Sénat demandant aux États-Unis de mettre fin à leur participation à la guerre pour qu’ils reviennent sur leur vote. Dans tous ces articles, les publications de la « pseudo-gauche » agissent en tant que conseillers de certaines factions de l’État.

Il existe des raisons politiques bien définies pour lesquelles la pseudo-gauche, en tant que promoteurs de l’impérialisme « des droits de l’Homme », a minimisé le massacre perpétré au Yémen pendant plus de trois ans. L’ISO et les DSA ont tous deux soutenu la guerre pour renverser le régime en Libye, qui a pris fin lorsque des terroristes islamistes soutenus par les États-Unis ont torturé et assassiné le dirigeant déchu Mouammar Kadhafi, et ils ont soutenu la guerre en cours pour un renversement du régime en Syrie – guerres néocoloniales qui ont tué des centaines de milliers de civils et détruit les deux pays.

Ils ont donc dirigé leur indignation morale non pas contre les États-Unis et leurs alliés, en premier lieu l’Arabie saoudite, mais contre le régime syrien et ses soutiens, la Russie et l’Iran, qu’ils qualifient de manière commode de puissances « impérialistes ». La répression interne de l’Arabie saoudite et son bain de sang au Yémen, menés avec l’aide indispensable de Washington, transcendent leur récit pro-impérialiste. D’où le quasi-silence de ce milieu.

Dans la mesure où ils ont critiqué la politique étrangère du gouvernement Trump, ils l’ont largement fait depuis la droite, conformément au New York Times et au Parti démocrate – en dénonçant le gouvernement pour ne pas avoir armé les « rebelles » syriens avec des armes capables de détruire des avions de guerre russes, et pour l’escalade insuffisante de l’offensive contre le président syrien Assad et du face-à-face avec le président russe Poutine.

Ils se rangent derrière les factions du secteur du renseignement américain qui considèrent la Russie comme l’obstacle dont il faut se débarrasser en priorité pour l’instauration de la domination américaine au Moyen-Orient, ce qui est considéré comme crucial pour imposer l’hégémonie américaine sur tout le continent eurasien. La tâche qui leur est assignée est de fournir une justification « de gauche » à la guerre impérialiste américaine et de cultiver une base sociale favorable à la guerre au sein de sections de la classe moyenne supérieure dont les opinions politiques sont dominées par des considérations d’origines ethniques, de genre et d’orientation sexuelle.

Maintenant, cependant, à la suite du meurtre de Khashoggi, des signes indiquent que le vent tourne pour le prince héritier. Avec la guerre au Yémen dans l’impasse et le régime saoudien face à une crise sociale et économique croissante – le Wall Street Journal a mis en garde la semaine dernière au sujet de la « frénésie de la dette » de MBS – l’inquiétude grandissante, qui est suscitée par l’imprudence et l’impétuosité de ce prince de 33 ans, et le manque de contrôle sur ses actions démontré par l’Administration Trump.

John Brennan a dirigé la CIA sous Obama lorsque les États-Unis ont donné leur bénédiction à l’assaut contre le Yémen mené par l’Arabie saoudite. Il a également été à la tête du programme d’assassinats par drones d’Obama, qui a tué des centaines de Yéménites. Mais le 12 octobre, Brennan a publié une chronique dans le Washington Post dénonçant « l’inhumanité » du prince héritier. Il a conclu en réclamant des sanctions américaines contre tous les Saoudiens impliqués dans l’assassinat, un gel des ventes d’armes de l’armée américaine aux Saoudiens, la suspension de toute coopération « de routine » en matière de renseignement et une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies parrainée par les États-Unis condamnant le meurtre.

Bloomberg a publié le 17 octobre un commentaire qui concluait par la citation d’un ami de longue date de Khashoggi et conseiller du président turc Erdogan, qui a déclaré : « Jamal a peut-être été considéré comme le pivot d’un remplaçant au pouvoir actuel envisageable. »

Le 18 octobre, Foreign Affairs publiait un article de Daniel Benjamin, nommé en 2009 par la secrétaire d’État Hillary Clinton au poste de coordinateur de la lutte antiterroriste au département d’État américain, affirmant que le meurtre de Khashoggi « témoignait d’une témérité qui allait à l’encontre des intérêts américains ».

Il est clair que des factions au sein de l’appareil de renseignement américain se préoccupent de plus en plus du règne du prince héritier actuel et promouvaient Khashoggi dans le but de le contenir ou éventuellement de le remplacer. Aucun des critiques américains du prince héritier ne suggère de manière quelconque que les crimes du régime nécessitent son reversement pour protéger leurs propres intérêts comme dans les cas de Saddam Hussein, Kadhafi et Assad. Mais ils craignent qu’un changement au sommet ne soit nécessaire pour éviter un effondrement du régime lui-même.

En découvrant soudainement la guerre au Yémen et les crimes du régime saoudien, les organisations du parti privilégié pro-impérialiste et pro-Démocrate telles que l’ISO et le DSA s’alignent derrière ces fractions au sein de la classe dirigeante et au sein de l’État avec lesquelles ils sont alliés.

(Article paru d’abord en anglais le 23 octobre 2018)