Ma réponse à Alex Lichtenstein concernant le projet 1619

Par Victoria Bynum
5 février 2020

L'historienne Victoria Bynum a été attaquée par les défenseurs du projet 1619 pour son interview critique avec le WSWS en octobre et une lettre à l'éditeur envoyée le mois dernier au New York Times Magazine demandant des corrections aux falsifications historiques sur lesquelles le projet est basé, qu'elle a signée avec les professeurs James McPherson, James Oakes, Sean Wilentz et Gordon Wood.

Professor Victoria Bynum

Ce qui suit, initialement publié sur son blog «le Sud rebelle» (Renegade South), est la réponse de Bynum à l’éditorial en ligne du professeur Alex Lichtenstein en défense du projet, «1619 et tout cela» [sic], dans la «Revue historique américaine». Celui-ci sera imprimé dans l’édition de février du journal.

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Cher professeur Lichtenstein,

Comme l’une des critiques du projet 1619 mentionnées dans votre essai de l’American Historical Review, «1619 et tout cela», j’espère que vous me permettrez de faire quelques remarques personnelles en réponse à plusieurs des points qui y sont faits.

Tout d’abord, la question de ma blancheur: j’ai toujours cru que les historiens étaient d’accord pour dire que l’identité raciale/ethnique ou le sexe d’une personne ne devait pas déterminer son champ d’investigation ou son sujet de recherche. Cependant, ces dernières années, et surtout ces derniers mois, j’en ai conclu autrement. Dans votre essai, vous écrivez:

Comme beaucoup de critiques se sont empressés de le noter, tous ces historiens sont blancs. En principe, bien sûr, cela ne devrait en rien invalider leurs points de vue. Néanmoins, c’était un choix particulier de la part de la gauche trotskyste, étant donné qu’il y a certainement des historiens afro-américains — marxistes et non marxistes — qui partagent leurs opinions.

Malgré votre avertissement que le fait d’être blanc ne devrait «en principe» pas «invalider» les opinions des critiques de 1619, en fait la couleur de peau des historiens critiques du Projet 1619 a été à maintes reprises couverte de mépris (et bien pire) dans le «Twitter-verse» — par des historiens comme par des gens du grand public — comme étant la raison principale évoquée pour discréditer nos opinions. Dans mon cas, aucun d’entre eux n’a pris la peine de noter (s’ils le savaient, ou se donnaient la peine de le découvrir) que l’ensemble de mes travaux publiés au cours des trente dernières années ont analysé les effets de la classe, de la race et du genre sur le Sud du XIXe siècle. Ce n’est pas seulement que la couleur de ma peau importe à certains historiens et à d’autres gens. Il semble bien maintenant que c’est tout ce qui compte (mon âge venant juste après).

Le fait que huit universitaires aient à ce jour été interviewés par le «World Socialist Web Site» (WSWS) a également attiré l’attention. Il semble que certains historiens, dont vous, n’arrivent pas à comprendre pourquoi nous avons partagé nos critiques à cet endroit en particulier:

L’intention des «types» de la Quatrième Internationale semble claire: en plaçant la race au centre de l’histoire, ‘1619’ élude le rôle central de la lutte des classes, et des conflits de classe dans l’histoire du colonialisme basé sur les colons, de la dépossession continentale et du capitalisme rapace. Mais ce n’est probablement pas sur cette même colline que Wilentz et la bande des quatre plantent leur drapeau. Alors, qu’est-ce qui se passe?

Je ne peux pas parler au nom du reste de la «bande», mais mon travail souligne la place centrale de la race (et du genre d’ailleurs) dans l’histoire américaine. Je suis cependant entièrement d’accord avec les universitaires marxistes pour dire que ni la race ni le genre ne peuvent être compris en dehors des systèmes de classe dans lesquels ils sont vécus. À cet égard, je me soucie peut-être un peu plus que mes collègues signataires de ce qu’il y a et de ce qu’il n’y a pas dans le ‘Projet 1619’. Car, comme vous le suggérez, le Projet ignore «la classe et le conflit de classe». C’est justement pour cette raison que mes préoccupations sont plus proches du WSWS que vous ne l’avez supposé.

Il n’est peut-être pas surprenant que l’essentialisme racial constitue la base d’une bonne partie de la réaction publique opposée aux historiens critiques de ‘1619’, puisque le même essentialisme sous-tend le Projet-même. Ma compréhension de la classe informe profondément mon analyse de la race. J’ai abordé ces thèmes dans mon interview avec le WSWS et dans mon essai, «Un historien critique le Projet 1619», publié sur mon blog, Renegade South, et par le WSWS.

Dans l’interview comme dans l’essai, j’ai rejeté les théories pseudo-scientifiques sur l’existence de races séparées et j’ai soutenu que ces croyances prédisposaient à adopter une théorie de l’ « hypodescent » (c’est-à-dire la «règle de la goutte de sang unique» – celui qui a une seule goutte de sang noir, est noir), qui postule que certaines «lignées» ancestrales sont plus puissantes que d’autres. De là, émerge l’hypothèse, implicite dans tout le Projet 1619, que seuls ont été réduits en esclavage les «noirs» d’Amérique du Nord. Pourtant, quiconque connaît l’histoire de l’esclavage américain sait qu’il s’agissait d’une institution multiraciale. Nous savons que de nombreuses femmes esclaves ont donné naissance aux enfants d’hommes blancs (dont elles étaient souvent l’esclave) et que la loi décrétait que ces enfants étaient esclaves. Pourtant, ces enfants étaient au moins aussi blancs que noirs.

Les abolitionnistes du Nord aimaient afficher des photos d’enfants esclaves dont l’apparence ne gardait aucune trace de leur ascendance africaine. Ils le faisaient surtout pour attirer l’attention des blancs racistes à qui la vue d’enfants esclaves à peau blanche répugnait, mais ce faisant, ils démasquaient, consciemment ou non, le fait que de nombreux enfants esclaves présentaient une ascendance tant blanche que noire. En outre, l’entremêlement de lois fondées sur la race et la classe sociale constituait un moyen supplémentaire de contrôle social. Les législateurs blancs du Sud n’ont pas seulement réduit en esclavage les noirs et les métis, ils ont souvent accaparé le travail d’enfants blancs des classes inférieures et d’enfants de couleur libres en les retirant du foyer de leur mère grâce aux lois sur l’apprentissage.

Pour ces raisons et pour d’autres, je m’oppose à l’incapacité du projet 1619 à discuter l’identité raciale de manière adéquate, à commencer par sa déficience à contextualiser l’esclavage et allant jusqu’à sa détermination, à ce qu’il semble délibérée à omettre pratiquement toute relation interraciale et tout effort de coopération pour mettre fin à l’esclavage, combattre le racisme ou œuvrer au-delà des démarcations raciales au profit de la société. Je ne m’y oppose pas pour être «juste» envers les Blancs; je le fais parce qu’ignorer les familles multiraciales et les défis interraciaux au racisme divise la société américaine en catégories raciales opposées, «blanches» et «noires», ce qui appuie la suggestion du Projet que le racisme est simplement ancré dans l’ADN de notre nation. Comme vous le dites vous-même,

L’accent mis par le projet sur la continuité (en particulier dans l’histoire économique) plutôt que sur le changement, mérite d’être remis en question. Et, comme le pointent les trotskystes, les marxistes pourraient trouver déconcertante la substitution de la «race» aux relations de classe.

Oui. Est-ce vraiment trop demander alors, que le Projet inclue plus d’un siècle d’industrialisation moderne et de luttes de classes de la part des noirs, des immigrants multi-ethniques et des travailleurs blancs — luttes bien documentées par les historiens du travail — comme un aspect vital de l’histoire des noirs? Que les forces économiques au-delà de l’héritage de l’esclavage ont revitalisé et remodelé le racisme, et continuent de le faire?

La race, ai-je fait valoir, ne représente pas une réalité objective, mais le racisme est néanmoins terriblement réel. Historiquement, cette nation a réduit en esclavage, lynché, violé, séparé, refusé les pleins droits de citoyenneté, incarcéré — et même nié l’humanité — à une foule de prétendues «races» de gens. Le Projet 1619 n’est en aucun cas la première publication à le reconnaître, comme vous le soulignez. Pendant plus de six décennies, les historiens se sont confrontés à la brutalité de l’esclavage et du racisme tout en analysant les forces économiques et culturelles qui ont contribué à ces deux phénomènes. Ils continuent à le faire. Pourquoi des historiens ne devraient-ils pas mesurer le projet 1619 selon les mêmes normes scientifiques que celles que nous exigeons de nous-mêmes?

Sincèrement,

Victoria Bynum

(Article paru d’abord en anglais 31 janvier 2020)