Le New York Times ignore les objections soulevées par une vérificatrice de faits du Projet 1619

Par Eric London
11 mars 2020

Une vérificatrice de faits pour le Projet 1619 a révélé que le New York Times a ignoré son objection à l'affirmation du Projet selon laquelle la Révolution américaine était une contre-révolution menée pour défendre l'esclavage.

Dans un article publié vendredi par Politico, («I Helped Fact-Check the 1619 Project. The Times Ignored Me»), la professeure Leslie M. Harris de l'université Northwestern explique que quelques semaines avant la publication du Projet en août, elle a été approchée par un rédacteur en chef du New York Times pour vérifier des déclarations historiques, parmi lesquelles les suivantes:

«L’une des raisons essentielles pour laquelle les colons ont déclaré leur indépendance de la Grande-Bretagne était qu'ils voulaient protéger l'institution de l'esclavage dans les colonies, un système qui avait produit d'énormes richesses. À l'époque, les appels à l'abolition de l'esclavage se multipliaient dans tout l'Empire britannique, ce qui aurait gravement porté atteinte aux économies des colonies du Nord comme du Sud.»

Harris dit qu'elle «a vigoureusement contesté cette revendication», écrivant dans Politico que, «bien que l'esclavage ait certainement été un enjeu dans la Révolution américaine, la protection de l'esclavage n'est pas l'une des principales raisons pour lesquelles les 13 colonies sont entrées en guerre». Harris a également contesté un deuxième principe du Projet – son implication selon laquelle, pendant la période coloniale, l'esclavage était le même qu'en 1860, au moment de la sécession du sud qui a conduit à la guerre civile. Cette position sous-tend l'affirmation du Projet selon laquelle l'esclavage est, dès ses débuts en 1619, une expression pleinement formée du racisme blanc. Ces deux erreurs sont apparues en dépit des objections «vigoureuses» de Harris, qui a notamment fourni des «références à des exemples spécifiques». L'historienne de l'université Northwestern, experte de l'esclavage d'avant la guerre, «n'a jamais eu de réponse ... sur la façon dont les informations seraient utilisées».

Harris commence son article en décrivant comment elle a appris que ses objections avaient été ignorées – seulement lorsqu'elle est apparue sur les ondes de Georgia Public Radio avec Nikole Hannah-Jones. Harris dit qu'elle a «écouté dans un silence stupéfait» l'essayiste principale et figure de proue du Projet 1619 «répéter une idée que j'avais vigoureusement combattue avec son vérificateur de faits, à savoir que les patriotes auraient combattu dans la Révolution américaine en grande partie pour préserver l'esclavage en Amérique du Nord».

Harris fournit un résumé des preuves historiques, exposant la revendication concernant l'affirmation du Projet 1619 selon laquelle la Révolution américaine était une révolte d’esclavagistes. Elle écrit :

«Les colonies n'étaient pas confrontées à une menace immédiate de la part de la Grande-Bretagne, de sorte que les colons n'auraient pas eu besoin de faire sécession pour les protéger. Il est vrai qu'en 1772, la célèbre affaire du Somerset a mis fin à l'esclavage en Angleterre et au Pays de Galles, mais elle n'a eu aucune incidence sur les colonies britanniques des Caraïbes, où la grande majorité des Noirs réduits en esclavage par les Britanniques ont continué de travailler et y mourir, pas plus que dans les colonies nord-américaines. Il faudra 60 ans de plus au gouvernement britannique pour enfin mettre fin à l'esclavage dans ses colonies des Caraïbes... Loin d'être menée pour préserver l'esclavage, la guerre d'indépendance est en fait devenue l'une des principales causes de la disparition de l'esclavage dans les colonies nord-américaines. La Proclamation de Lord Dunmore, une stratégie militaire britannique conçue pour déstabiliser les colonies du Sud en invitant les esclaves à fuir vers les lignes britanniques, a entrainé des centaines d'esclaves hors des plantations et a fait basculer certains sudistes du côté des patriotes. Elle a également entrainé la plupart des 13 Colonies à armer et à recruter des Noirs libres ou réduits en esclavage, en échange de la promesse d’être émancipés pour ceux servant dans leurs armées.»

La révélation de Harris selon laquelle le Times l'a ignorée est d'autant plus accablante que, dans le reste de son article, elle se solidarise avec le Projet 1619, et exprime sa crainte que son insouciance des faits ne le discrédite.

Il semble que Harris n'ait pas pensé que la thèse du Projet 1619 – selon laquelle le «racisme anti-noir» résidant dans un «ADN national» est une force immuable, supra-historique – nécessite en fait une falsification de l'histoire, et pas seulement des origines de l'esclavage dans le monde atlantique et de la Révolution, mais de tout le cours de l'histoire américaine et mondiale. La falsification se poursuit dans la sélection tendancieuse de citations de Lincoln par Hannah-Jones et par ses écrits – en dépit des affirmations de mettre les Noirs américains «au centre» d'une nouvelle histoire, – de figures telles que Frederick Douglass, Martin Luther King et A. Phillip Randolph, ainsi que des mouvements abolitionnistes, des droits civiques et syndicaux, de la Renaissance de Harlem, et bien d'autres encore.

Les révélations de Harris discréditent la réponse méprisante de Jake Silverstein, rédacteur en chef de Times magazine remontant au 4 janvier, à cinq éminents historiens qui s'opposent à l'affirmation du Projet selon laquelle les colons ont lancé la Révolution américaine pour défendre l'esclavage. Silverstein a affirmé que «pendant le processus de vérification des faits, nos chercheurs ont soigneusement examiné tous les articles en question avec des experts en la matière». Silverstein a caché le fait qu'une vérificatrice de faits du Times avait soulevé de sérieuses objections à l'une des principales revendications du Projet.

Silverstein n'a pas commenté la révélation de la professeure Harris à propos de sa méthode malhonnête, et qui vient discréditer son affirmation pompeuse et frauduleuse et celle d'Hannah-Jones selon laquelle le Projet représente une percée dans l'étude de l'histoire américaine.

Le bâtiment du New York Times à Manhattan (Source: Reinhold Möller, WikiMedia Commons)

Le vendredi 6 mars, le même jour que les publications révélatrices de Harris, le Times a organisé une activité publique dans son luxueux TimesCenter hall de Manhattan. Intitulée «The 1619 Project Slavery and the American Revolution: A Historical Dialogue» (Le projet esclavagiste de 1619 et la révolution américaine: un dialogue historique», cette réunion a encouragé la falsification de l'histoire contre laquelle Harris s'est opposé, à savoir que la Révolution américaine n’a été qu’un soulèvement contre-révolutionnaire de propriétaires d'esclaves. Pas plus Silverstein que Hannah-Jones, qui ont conjointement présentée la soirée, n'ont mentionné l'article de la professeure Harris. Ni aucun des cinq historiens présents sur scène: Karin Wulf, Gerald Horne, Alan Taylor, Annette Gordon-Reed et Eliga Gould.

L'activité en entier a été une parodie intellectuelle. Annoncée comme une discussion entre des «historiens aux opinions diverses» sur les revendications du Projet 1619 concernant l'esclavage et la Révolution américaine, la discussion a été orchestrée en fait pour exclure les critiques et donner un vernis de crédibilité académique au Projet 1619.

Wulf a animé l'activité de façon à déformer et à éluder le contenu réel des critiques du Projet. Avant la réunion, l'historien Tom Mackaman – dont les entretiens avec les principaux historiens critiques du Projet 1619 ont été largement lus – a envoyé un courriel à Wulf pour lui demander qu’il puisse prendre la parole, mais sa demande a été rejetée.

Vers la fin de la réunion, quelques minutes ont été accordées pour répondre à des questions soumises par courriel et soigneusement sélectionnées.

(Article paru en anglais le 9 mars 2020)