L’Europe s’enferme et remplace la Chine comme épicentre du coronavirus

Par Alex Lantier
19 mars 2020

Mardi, des ordonnances de confinement qui imposent à la population de rester chez elle sont entrées en vigueur en Espagne et en France, après avoir pris effet la semaine dernière en Italie pour la première fois en Europe. Berlin aussi a fermé écoles, magasins et lieux de rassemblement publics dans toute l’Allemagne. Mais le coronavirus a continué à se répandre dans toute Europe, qui est devenue – pour l’instant, le nombre de cas en Amérique et en Afrique augmentant rapidement – le centre de la pandémie mondiale. Ces développements dévoilant l’état fragile des infrastructures hospitalières et sociales, dévastées par les décennies d’austérité de l’Union européenne (UE).

On a constaté mardi 10.177 cas de plus dans toute l’Europe. Cela porte le nombre total de cas sur le continent à au moins 73.730. La quasi-totalité de ces cas sont encore en traitement ou en observation. L’Europe compte désormais la plupart des 98.219 cas actifs dans le monde. Les nouveaux cas les plus nombreux décelés se trouvent dans l’épicentre européen, en Italie (3.526 nouveaux cas), puis en Allemagne (+2.080), en Espagne (+1.467), en France (+1.097) et en Grande-Bretagne (+407). Les décès se sont également multipliés: 345 en Italie, 168 en Espagne, 27 en France, 19 aux Pays-Bas, 16 en Grande-Bretagne et 7 en Allemagne.

Ce qu’on a vu ces trois derniers mois, c’est le misérable échec des autorités européennes à réagir promptement; à avertir le public de la gravité de la maladie ; à coordonner les mesures de confinement et de traitement nécessaires; et à stopper la propagation du coronavirus.

Des policiers et des soldats contrôlent les passagers au départ de la gare Centrale de Milan, en Italie, le lundi 9 mars 2020. (Claudio Furlan/LaPresse via AP)

Le contraste est frappant avec les pays d’Asie, comme la Chine ou Singapour, où les autorités sanitaires ont agi de manière plus cohérente et ordonné des quarantaines pour limiter la propagation de la maladie, tester la population, identifier et traiter les malades et stopper ainsi une propagation exponentielle du virus.

Au rythme actuel de propagation, l’Europe devrait avoir dépassé hier le nombre de patients atteints de coronavirus en Chine, l’épicentre initial de la pandémie, où sa propagation est presque arrêtée. En Chine, 68.715 des 80.881 patients sont rétablis, 3.226 (4 pour cent) sont morts et quelques dizaines de nouveaux cas maximum sont découverts chaque jour. Mais alors que l’Europe compte moins de la moitié de la population chinoise, elle a enregistré presque autant de cas hier, et plus de personnes sont mortes du virus en Europe (3.401) qu’en Chine.

Une proportion bien plus importante de la population européenne que de la population chinoise a contracté la maladie, de sorte que l’impact sur les systèmes de santé européens, surchargés et sous-financés, sera plus important. Alors que 56,2 Chinois pour un million sont atteints de coronavirus. En Europe, pour chaque million d’habitants, ce sont 112 Allemands, 118 Français, 244 Espagnols, 270 Norvégiens, 317 Suisses et 521 Italiens qui sont atteints de la maladie.

Étant donné la longue période d’incubation du coronavirus, qui peut aller jusqu’à 14 jours et pendant laquelle les malades sont sans symptômes mais contagieux, les mesures de confinement adoptées en Italie, en Espagne, en France et dans une partie de la Rhénanie-du-Nord–Westphalie (Allemagne) n’arrêteront pas immédiatement la propagation. Il faut s’attendre à ce beaucoup des récemment infectés et confinés présentent des symptômes ces deux prochaines semaines. Autrement dit, même dans les régions d’Europe où on a pris les mesures les plus draconiennes, il faut redouter une multiplication du nombre des gens infectés.

Alors que 0,5 pour cent de la population italienne est infectée, les hôpitaux du nord, région la plus sévèrement touchée, se trouvent déjà submergés par plus de patients avec des pneumonies graves que le nombre de respirateurs dont ils disposent. Les médecins sont confrontés au choix barbare de décider quels patients ils tenteront de sauver et lesquels ils laisseront mourir. En Italie, le taux de mortalité a ainsi grimpé à huit pour cent. Les hôpitaux d’autres régions durement touchées comme l’Alsace, ont déjà déclaré qu’ils pourraient bientôt rationner les soins s’ils ne pouvaient pas transférer les cas graves dans d’autres régions.

Le Dr Fabiano di Marco, qui travaillait dans un hôpital de Bergame, l’une des villes les plus touchées d’Italie, est maintenant infecté. Il a déclaré: «Les lits ne sont pas infinis, et on les donne souvent non pas aux cas les plus graves, mais aux gens ayant les meilleures chances de survie. La Lombardie compte 1.100 lits de soins intensifs, les cas de coronavirus en occupent environ 900. Nous sommes confrontés à des choix très difficiles… Rien que cela stresse les médecins, tout comme la perte de patients, qui sont souvent des parents ou des connaissances du personnel».

Il a averti: «Ne sous-estimez pas ce virus… Ce ne seront pas les médecins et les respirateurs qui l’arrêteront, mais notre capacité à réduire les contacts». Il a ajouté: «Pour arrêter cette chose, des demi-mesures sont inutiles. On doit faire tout ce qu’il faut, sinon c’est comme si on n’avait rien fait. Si vous ne faites rien, vous aurez des centaines de milliers de morts… Malheureusement, je vois que le reste du monde en est encore aux demi-mesures.»

Le coronavirus a fait ressortir de façon frappante le fossé qui sépare les travailleurs de la classe dirigeante. Avec un mépris stupéfiant pour la vie humaine, les représentants de la classe capitaliste ont appelé les travailleurs à accepter que des dizaines de millions de personnes contractent le virus sans rien faire pour arrêter la pandémie.

Alors que la chancelière allemande Angela Merkel conseillait, indifférente, au public de se préparer à ce que 60 à 70 pour cent des Allemands soient contaminés, le conseiller scientifique britannique, Sir Patrick Vallance, déclarait qu’il n’était pas «souhaitable» d’empêcher que 60 pour cent des Britanniques n’attrapent la maladie. Il a avancé l’argument fasciste qu’une infection massive était désirable, pour donner «une certaine immunité» aux survivants – sans exiger que l’aristocratie financière se sépare de ses milliards. Les hauts fonctionnaires français ont tenté à mainte reprise d’endormir les travailleurs en comparant le coronavirus à la grippe.

Alors que les divagations fascistes prévalaient dans les hauts cercles de l’État, de précieuses semaines ont été perdues, au cours desquelles aucune action coordonnée n’a été entreprise pour isoler la population européenne et empêcher la propagation du virus.

La colère qui a commencé à éclater chez les travailleurs à l’international – grèves sauvages dans des usines en Italie et chez les travailleurs de l’automobile au Canada, les postiers au Royaume-Uni et les chauffeurs de bus en France – a contraint les États à modifier leur politique. D’abord, Rome, puis Madrid et Paris ont pris des mesures de confinement de la population, face aux mises en garde des conseillers scientifiques qui avertissaient de centaines de milliers ou de millions de morts.

Il est essentiel pour la classe ouvrière d’élaborer consciemment une réponse à la pandémie qui soit politiquement indépendante des capitalistes, dont les politiques ne feront que créer davantage de désastres pour les travailleurs. Il faut s’opposer à la réponse désordonnée, nationaliste et non coordonnée des puissances européennes à la pandémie, fondée sur leur hostilité virulente et leur mépris pour la classe ouvrière.

Des licenciements massifs sont déjà en cours. Parmi les compagnies aériennes, SAS a annoncé 10.000 licenciements, Norwegian Air a annoncé 7.300 (90 pour cent de ses effectifs). La société mère de British Airways IAG va réduire ses vols de 75 pour cent, Air France-KLM les réduira de 70 à 90 pour cent. Lufthansa va réduire jusqu’à 90 pour cent de ses vols. Chez les constructeurs automobiles, la société française PSA a fermé toutes ses activités européennes, Renault a fermé des installations en Espagne, Volkswagen arrête plusieurs lignes de production, parce que les fermetures d’usines en Italie et en Espagne ont cassé ses chaînes d’approvisionnement.

Alors que des millions d’étudiants et de travailleurs indépendants dans toute l’Europe dépendent du secteur des services et du tourisme, qui s’effondrent, la perte potentielle de revenus pour les travailleurs est énorme.

La Banque centrale européenne a injecté 120 milliards d’euros dans les marchés financiers. Les gouvernements de l’UE s’engagent à verser des centaines de milliards d’euros pour éviter les faillites d’entreprises, mais les travailleurs ne reçoivent qu’un ensemble disparate d’offres de licenciements financés par l’État et impliquant des réductions de salaire massives. Aucun gouvernement de l’UE n’a lancé de programmes de construction d’hôpitaux, de production d’équipements médicaux, de tests massifs de dépistage comme en Corée du Sud ou en Chine. Par contre, des centaines de milliers de soldats et de policiers anti-émeutes sont déployés dans les villes d’Europe pour faire respecter les ordres de confinement alors que la colère monte parmi les travailleurs qui par dizaines de milliers, luttent pour obtenir des soins.

Il est essentiel que les travailleurs de toute l’Europe et du monde entier s’organisent en comités d’action, indépendants des syndicats contrôlés par les entreprises, pour lutter en faveur de politiques socialistes. Celles-ci comprennent la fermeture immédiate de toutes les écoles et de tous les lieux de travail qui ne sont pas essentiels à la lutte contre la pandémie, avec une rémunération complète pour les travailleurs touchés; un dépistage universel et un traitement gratuit de la maladie; un programme d’urgence pour construire de nouvelles infrastructures sanitaires; et la fin des sanctions, des fermetures de frontières et des mesures de guerre commerciale qui bloquent une lutte internationale unifiée contre le virus.

(Article paru d’abord en anglais 18 mars 2020)

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