Coronavirus: Le Parlement canadien approuve le sauvetage des entreprises et l'austérité pour les travailleurs

Par Keith Jones
30 mars 2020

En réponse à la pandémie de coronavirus et à l'effondrement économique sans précédent qu'elle a précipité, le Parlement canadien, réuni en session extraordinaire cette semaine, a adopté à l'unanimité la Loi sur les mesures d’urgence visant la COVID-19.

Cette loi omnibus crée deux nouvelles lois – la Loi sur la prestation canadienne d’urgence et la Loi sur les paiements relatifs aux événements de santé publique d’intérêt national – et en modifie plus d'une douzaine d'autres.

Les médias corporatifs, le gouvernement libéral et les quatre partis d'opposition, y compris les sociaux-démocrates du NPD, ont cherché à attirer l'attention des travailleurs sur un ensemble de mesures d'une valeur de 107 milliards de dollars qui sont censées constituer le cœur de la réponse de l'État fédéral canadien à la pandémie, et qui sont autorisées par la Loi sur les mesures d’urgence visant la COVID-19.

Ces mesures méritent certainement d'être examinées de près.

Elles comprennent quelque 1 milliard de dollars, soit environ 27 dollars pour chacun des 37 millions d'habitants du Canada, pour lutter contre la pandémie.

C'est une somme dérisoire. En fin d'après-midi vendredi, la COVID-19 avait déjà tué 55 personnes, un total qui dépasse 1 % des 4757 cas de coronavirus confirmés au Canada.

De plus, les médecins, les infirmières et les autres professionnels de la santé dans les hôpitaux du pays mettent en garde contre les pénuries de fournitures essentielles, des masques aux ventilateurs, et contre le fait que le système de santé canadien, ravagé par des décennies d'austérité, n'a aucune «capacité d’intervention». En début de semaine, il est apparu que les autorités sanitaires de la Saskatchewan, qui, avec une population de seulement 1,1 million d'habitants, est l'une des plus petites provinces du pays, a estimé que 9000 à 15.000 personnes mourront si le système de santé de la province est submergé par une augmentation des cas de COVID-19.

Quant aux mesures d'aide économique du gouvernement fédéral, une grande partie, sinon la part du lion, que ce soit sous forme de prêts d'urgence ou de reports d'impôts, ira aux grandes entreprises, aux riches et aux super riches.

Les travailleurs, quant à eux, reçoivent des rations. Une minorité de travailleurs licenciés pourront avoir accès à des prestations d'assurance-emploi, équivalant à 55 % de leur salaire normal, jusqu'à un maximum de 573 $ par semaine. Mais une grande majorité de ceux qui ont perdu leur revenu en raison de la crise actuelle – y compris les travailleurs de l'économie du spectacle et autres travailleurs contractuels à court terme, les travailleurs autonomes et ceux qui sont malades, en quarantaine ou qui doivent s'occuper de parents ou d'enfants touchés par la pandémie et les fermetures forcées – ne recevra que 2000 $ par mois pendant un maximum de quatre mois en vertu de la nouvelle Prestation canadienne d'urgence (PCU).

Le système de demande de PCU ne sera même pas mis en place avant au moins la deuxième semaine d'avril. Soulignant la gravité de la crise à laquelle sont confrontés les travailleurs, le gouvernement affirme qu'il prévoit que quatre millions de personnes – soit 20 % de la main-d’œuvre canadienne – feront une demande de PCU au cours des deux premières semaines.

Il est certain que les travailleurs qui se sont fait couper l’herbe sous le pied par la crise économique soudaine sont préoccupés par la façon dont ils vont pouvoir continuer à se nourrir et à payer leur demeure.

Mais l'accent mis par les médias et l'establishment politique sur le plan d'aide de 107 milliards de dollars sert à obscurcir ce qui a été le véritable objectif du gouvernement Trudeau et d'autres institutions clés de l'État canadien: fournir un soutien financier illimité aux banques et aux grandes entreprises, afin de sauvegarder la richesse de l'élite capitaliste au pouvoir.

Les sommes qui ont été mobilisées pour soutenir les banques et les entreprises canadiennes sont vraiment gargantuesques: 650 milliards de dollars et plus. Cela comprend: des achats massifs par l'État de dettes commerciales et hypothécaires auprès des banques, afin d'assainir leurs bilans et de les protéger des pertes; un vaste éventail de programmes visant à fournir un soutien financier d'urgence aux entreprises; et la réduction de moitié des exigences de capitalisation des grandes banques.

Pendant la crise financière mondiale de 2008-2009, la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL) a acheté pour 69 milliards de dollars de prêts hypothécaires auprès des banques. En deux semaines à peine après la crise actuelle, la SCHL est passée d'un engagement à retirer 50 milliards de dollars de prêts hypothécaires des mains des banques à un engagement triplé à 150 milliards de dollars.

Le gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau, la Banque du Canada, la SCHL et d'autres organismes d'État qui acheminent maintenant de l'argent aux banques justifient leurs actions en affirmant qu'ils vont encourager les banques à reporter le paiement des prêts et à accorder des crédits aux entreprises et aux particuliers.

La réalité est que les banques – en toute connaissance de cause et avec le soutien du gouvernement – informent déjà leurs clients qu'ils peuvent reporter leurs paiements, mais que cela augmentera leur endettement et qu'en fin de compte, ils devront encore plus d'argent.

Dans un incident qui illustre la relation réelle entre le gouvernement libéral prétendument «progressiste» et l'élite financière, Trudeau a appelé jeudi les banques à offrir un allègement de la dette des cartes de crédit, qui est soumise à des taux d'intérêt exorbitants de 19 % et plus. Mais après que les banques aient fait pression, un porte-parole du premier ministre a précisé que le gouvernement n'appelait pas les banques à réduire les taux d'intérêt des cartes de crédit.

Depuis le début, la réponse du gouvernement libéral fédéral et des différents gouvernements provinciaux à la pandémie de coronavirus a été entièrement déterminée par leur rôle dans la subordination de toute la vie socio-économique à la recherche du profit capitaliste.

La «fenêtre» de deux mois créée par les efforts de la Chine pour stopper la propagation du virus a été gaspillée. Ce n'est que le 10 mars que Trudeau et la vice-première ministre Chrystia Freeland ont même écrit aux provinces pour s’informer de leurs ressources médicales pour lutter contre la pandémie et de toute pénurie potentielle. Plus tard dans la même semaine, alors qu'il devenait rapidement évident que l'Amérique du Nord devenait le centre de la pandémie mondiale de COVID-19, Ottawa a lancé ses premiers appels d'offres pour des fournitures médicales vitales.

Opposé à la mobilisation des ressources de la société pour lutter contre la pandémie parce que cela nécessiterait d'empiéter sur la richesse de l'élite capitaliste, le gouvernement refuse de verser des dizaines de milliards pour renforcer le système de santé et insiste sur le fait que l'achat de fournitures médicales dont on a un besoin urgent doit passer par le marché capitaliste. Selon un article paru vendredi dans le Financial Post, le gouvernement négocie actuellement avec deux mille entreprises à but lucratif pour obtenir des respirateurs, des masques et d'autres produits essentiels pour lutter contre la pandémie.

Un autre aspect des événements de cette semaine au Parlement mérite d'être commenté. En vertu de la version initiale de Loi sur les mesures d’urgence visant la COVID-19, le gouvernement libéral minoritaire a cherché à s'arroger des pouvoirs financiers d'urgence sans précédent qui lui auraient effectivement permis de gouverner sans rencontrer à nouveau le Parlement jusqu'en décembre 2021.

Lorsque les partis d'opposition ont refusé, Trudeau a été obligé d'affirmer publiquement l'engagement du gouvernement envers la démocratie et le parlement. Mais il ne fait aucun doute qu'au Canada, comme aux États-Unis, et dans toutes les «démocraties» impérialistes, l'urgence sanitaire, l'effondrement des marchés et la crise économique, tous ces facteurs étant liés, alimentent un virage vers des formes de gouvernement autoritaires. Par-dessus tout, l'élite dirigeante craint une explosion de l'opposition sociale en raison de son incapacité manifeste à se préparer à la pandémie et de ses efforts pour faire porter aux travailleurs les coûts sociaux et économiques de la catastrophe.

Même les mesures nécessaires telles que les quarantaines, en l'absence d'une intervention indépendante de la classe ouvrière, seront utilisées comme prétexte pour de futures attaques contre les droits démocratiques. Déjà, au nom de la lutte contre la pandémie, les gouvernements de l'Ontario et du Québec ont adopté des décrets leur permettant de contourner à volonté les conventions collectives des travailleurs de la santé, et de les déployer essentiellement comme une main-d'œuvre de conscrits.

Pendant ce temps, les Forces armées canadiennes, qui s'étaient précédemment plaintes que leur préparation militaire était ternie par leurs récents déploiements en secours aux victimes d'inondations et d'autres urgences environnementales, ont déclaré qu'elles se préparaient à un «scénario catastrophe» de la COVID-19.

Les tentatives de l'opposition officielle conservatrice, qui a conduit l'opposition à ce qu'elle a appelé le «coup de force» de Trudeau, de se poser en défenseur de la démocratie sont grotesques. Au plus fort de la crise financière de 2008, le gouvernement conservateur de Harper a fermé le Parlement lors d'un coup d'État constitutionnel pour éviter qu'il ne soit évincé. Par la suite, il a décidé de criminaliser toute l'opposition de la classe ouvrière avec une panoplie de lois antigrèves et, en 2015, avec le soutien des libéraux, il a considérablement augmenté les pouvoirs des agences de sécurité et de renseignement dans ce que même le Globe and Mail, la voix traditionnelle de l'élite financière de Bay Street, a appelé une loi d'«État policier».

La véritable motivation des objections des conservateurs est qu'ils veulent maintenir le gouvernement Trudeau en laisse financière, afin de garantir que les mesures d'aide aux travailleurs, aussi limitées soient-elles, puissent être réduites le plus rapidement possible, et que les énormes dettes résultant du sauvetage de la grande entreprise par l'État soient payées par des réductions massives des dépenses sociales, sans même une augmentation symbolique des impôts pour les grandes entreprises et les riches.

En vertu de la version finale de la Loi sur les mesures d’urgence visant la COVID-19, le gouvernement est autorisé à dépenser et à emprunter des sommes illimitées pour contrer la pandémie et son impact économique jusqu'au 30 septembre. Mais il ne peut pas apporter de modifications fiscales, et toutes les dépenses et tous les emprunts doivent être soumis à un examen régulier par la commission des finances de la Chambre des communes.

(Article paru en anglais le 28 mars 2020)

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