La tragédie à l’hôpital Jeffery Hale – comment Québec Solidaire cache la responsabilité du capitalisme

Par nos reporters
24 avril 2020

Dans la région de Québec, où l’on recense 599 cas et 23 décès résultant de la COVID-19 selon le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale (CIUSSSCN), la situation à l’hôpital Jeffery Hale démontre l’état désastreux dans lequel des décennies de sous-financement chronique ont laissé le système de soins de santé.

Situé dans le secteur St-Sacrement non loin du centre-ville, cet hôpital a été le premier foyer d’éclosion à Québec et aujourd’hui près de la moitié des 130 résidents ont contracté le coronavirus, menant à 17 décès. Comme en atteste l’historique qui suit, les autorités ont tout fait pour cacher la gravité de la situation à la population et aux travailleurs directement touchés.

Le 30 mars, la direction de l’hôpital confirmait quelques cas et parlait alors d’une éclosion «sous contrôle» qui affectait seulement «quelques membres d’une unité de soins bien circonscrite ».

Le lendemain, le CIUSSSCN admettait que 4 membres du personnel et 4 patients de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital Jeffery Hale avaient contracté le COVID-19. Selon les autorités de la santé publique, les symptômes présentés par les 8 malades étaient «légers» et «toutes les mesures nécessaires en termes de protection et de désinfection» avaient été mises en place pour «éviter la transmission». De plus, 23 employés de l’hôpital qui avaient pu être en contact avec les personnes infectées avaient été placés en isolement préventif.

Cependant, des informations révélées de façon anonyme à Radio-Canada par des employées de l’hôpital dressaient un tout autre portrait de la situation. Selon ces employées, l’éclosion résulte de la négligence des autorités. Par exemple, alors que le personnel avait manifesté des craintes de contagions dès le 18 mars, aucune mesure n’avait été mise en place. Même lorsque qu’une employée présenta des symptômes le 23 mars et qu’une partie du personnel eut été informée qu’une personne infectée avait pu circuler sur l’étage des soins palliatifs, aucune mesure de protection n’avait été implantée, mis à part l’isolement préventif de certains travailleurs.

Toujours selon l’employée, des travailleurs avaient rapporté la présence de deux patients présentant des symptômes du coronavirus dès le 25 mars, demandant des visières pour pouvoir travailler en toute sécurité auprès de ces patients. On a refusé de leur fournir cette pièce d’équipement de protection essentielle, une décision entérinée par leur syndicat, les Professionnelles en soins du CIUSSS de la Capitale-Nationale, affilié à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.

La présidente du syndicat a fait des déclarations pour la forme sur la nécessité de protéger les travailleurs pour camoufler sa collaboration avec la direction de l’hôpital. Mais, questionnée quant à savoir si les employés auraient dû être équipés de visières dès le moment où la présence de deux patients atteints du COVID-19 a été révélée, elle a plutôt évoqué le spectre d’une pénurie de matériel de protection, mise de l’avant par le gouvernement de la CAQ (Coalition Avenir Québec) à la fin mars pour justifier le rationnement. Sur cette base, la dirigeante syndicale a refusé de critiquer la décision de l’hôpital: «Il faut vraiment suivre les directives de la santé publique dans ces cas-là. Dépendamment de la gravité des symptômes, c’est ça qui va dire quel équipement il faut.»

Par ailleurs, une autre employée a aussi révélé à Radio-Canada le 31 mars qu’au moins 4 patients présentant des symptômes étaient décédés dans les jours précédents mais que la direction de l’hôpital avait refusé de les tester pour voir s’ils étaient atteints du COVID-19 puisque «ça ne valait pas la peine» pour des personnes en fin de vie.

De son côté, le CIUSSS a défendu l’omission de tester ces patients et rejeté cavalièrement la faute sur les médecins, à qui il revenait, selon les autorités, de «déterminer si les symptômes de fièvre et de difficulté respiratoires sont attribuables à une infection ou au décès imminent».

La négligence démontrée par l’hôpital Jeffery Hale et le CIUSSCN a eu des conséquences tragiques. Une aggravation constante de la situation a mené à l’annonce, le 16 avril, d’un 12e décès à l’hôpital, un bilan catastrophique représentant plus de la moitié des décès enregistrés dans la région de Québec à ce moment. Malgré les mesures renforcées supposément mises en place, tous les étages de l’établissement étaient alors touchés, et 46 patients et 31 membres du personnel avaient reçu des résultats positifs de leur test de dépistage du COVID-19. Trente-cinq autres personnes étaient en isolement préventif.

Les travailleurs continuaient de décrier la réponse inadéquate des autorités de la santé publique. Radio-Canada révélait le 16 avril que les patients atteints du coronavirus continuaient de manger dans la vaisselle réutilisable de l’hôpital et que les employés affectés à la laverie ne disposaient pas du matériel de protection nécessaire, les visières ayant été fournies tardivement et en nombre insuffisant. Certains employés auraient refusé de manipuler la vaisselle contaminée.

La négligence des autorités est d’autant plus inexcusable que l’hôpital Jeffery Hale était particulièrement à risque parmi les établissements de soins de santé de la région de Québec. En effet, il compte la gériatrie parmi ses spécialités et héberge des patients souffrant de troubles cognitifs comme l’Alzheimer, qui sont plus à risque d’errer dans le bâtiment et d’entrer en contact avec d’autres personnes. De plus, l’hôpital loge un centre de jour pour personnes âgées. Si les coupures drastiques de financement se sont fait sentir à travers tout le système de santé canadien, Jeffery Hale a été particulièrement affecté au cours des dernières années, devant réduire les services offerts à la population, notamment au niveau de l’urgence qui est fermée la nuit depuis 2007.

Le cas de l’hôpital Jeffery Hale de Québec n’est qu’un exemple parmi d’autres qui démontrent que si l’éclosion du coronavirus est le résultat d’un processus biologique, son impact catastrophique est lui, le résultat d’un double processus social: la complaisance et la négligence criminelles de l’élite dirigeante au cours des derniers mois qui ont permis au virus de se propager rapidement; et les décennies de coupes budgétaires et autres mesures d’austérité capitaliste qui ont saigné à blanc tout le réseau public de santé.

La pandémie du coronavirus a ainsi exposé à la face du monde la putréfaction d’un système capitaliste qui subordonne toutes les ressources de la société – et un nombre incalculable de vies humaines – aux besoins des marchés financiers et à l’accroissement de la fortune des super-riches.

Mais alors que le système de profit est de plus en plus discrédité aux yeux des masses, des forces politiques représentant des couches privilégiées des classes moyennes viennent de l’avant pour cacher, sous un discours apparemment «de gauche», la responsabilité du capitalisme dans la tragédie actuelle.

C’est la tâche que s’est donnée Québec Solidaire (QS) dans une lettre ouverte, co-signée par ses deux élus de la région de Québec, Sol Zanetti et Catherine Dorion, et la dirigeante du parti Manon Massé. Motivée peut-être par la situation à l’hôpital Jeffery Hale, cette lettre a été publiée le 18 avril dans le principal quotidien de Québec, Le Soleil, sous le titre «Vous avez raison d’être en colère».

Dans cette lettre, les trois députés de QS déplorent les coupes budgétaires appliquées par divers gouvernements du Parti québécois et du Parti libéral qui ont ravagé le réseau public de la santé. Mais ils présentent ces féroces mesures d’austérité, non pas comme la logique implacable du capitalisme en crise, mais comme un mauvais choix subjectif des politiciens.

«Pourquoi donc?», demandent-ils après une série d’exemples sur la «maltraitance organisationnelle» dans les CHSLD (Centres d’hébergement et de soins de longue durée). «Parce que l’air du temps était à l’austérité, et que nos ministres n’avaient pas de colonne face à l’air du temps». De qui donc Québec Solidaire veut-il se moquer? «Nos ministres» ne sont pas de simples ballons qui flottent dans «l’air du temps». Ce sont des représentants politiques aguerris de la grande entreprise, qui cherchent de manière consciente et impitoyable à imposer tout le fardeau de la crise capitaliste sur le dos des travailleurs ordinaires.

QS lance ensuite dans sa lettre ouverte un appel à un «grand financement de nos services publics», pour créer «de bonnes jobs», ce qui «pourrait sérieusement relancer l’économie dans toutes nos régions». Cet appel ne vise aucunement à mobiliser les travailleurs et les jeunes dans une lutte politique contre le système capitaliste en faillite.

Son véritable but est révélé quelques mots plus loin, lorsque QS soulève la question suivante: «La CAQ aura-t-elle le courage de le reconnaître?» Autrement dit, sous le couvert de la défense des services publics, QS sème des illusions dans le gouvernement de droite de la CAQ, dirigé par le premier ministre François Legault, ce millionnaire ex-PDG d’Air Transat qui a fait toute sa carrière politique en tant qu’ardent promoteur de la privatisation et du démantèlement des services publics.

La lettre de Québec Solidaire se termine sur ces mots: «Il n’y a qu’un devoir moral, culturel, il n’y a que des valeurs partagées, l’amour et la compassion pour l’autre, sans lesquels le Québec ne serait plus rien». Cet appel au nationalisme québécois et à la collaboration de classe devrait être rejeté avec mépris par les travailleurs conscients du Québec. Leur seul véritable «devoir» est politique et découle de «valeurs» de classe qui ne peuvent pas être «partagées» avec l’élite dirigeante parasitaire qui les exploite – la nécessité d’une lutte commune avec leurs frères et sœurs de classe en Amérique du Nord et partout dans le monde pour remplacer le capitalisme pourrissant par une économie socialiste planifiée et l’égalité sociale.

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