Le chef militaire américain pour l’Indo-Pacifique met en garde contre un conflit avec la Chine au sujet de Taïwan

Dans une interview accordée au Financial Timesvendredi dernier, l’amiral John Aquilino, chef du commandement américain pour l’Indo-Pacifique, s’en est pris une nouvelle fois à la Chine au sujet de Taïwan, déclarant que l’invasion russe de l’Ukraine indiquait que «cela pouvait vraiment arriver» dans cette région. La leçon à tirer, a-t-il déclaré, est qu’on ne doit pas être complaisant… Nous devons être prêts à tout moment».

Lors de son audition de confirmation au Congrès l’année dernière, Aquilino a averti que la guerre avec la Chine au sujet de Taïwan était «beaucoup plus proche que ce que l’on pense». Son prédécesseur, l’amiral Phil Davidson, avait déclaré quelques jours plus tôt devant la Commission des forces armées du Sénat que les États-Unis pourraient être confrontés à un conflit avec la Chine dans les six ans.

L’amiral de la marine américaine John C. Aquilino, avril 2021 (Photo: Département de la Défense des États-Unis)

L’amiral Aquilino, qui dirige le plus grand commandement américain comprenant quelque 380.000 militaires armés jusqu’aux dents d’avions de guerre, de navires de guerre, de sous-marins et d’armes de pointe, était en Australie pour intégrer davantage l’armée australienne dans les plans de guerre américains. L’accent qu’il met sur la «menace» que représente la Chine ne sert qu’à justifier le renforcement massif de l’armée américaine dans la région indopacifique et la conclusion d’alliances plus étroites, de partenariats stratégiques et d’accords de bases militaires dans toute la région.

Aquilino a déclaré au Financial Timesque la Chine avait fait preuve d’une «audace» au cours de l’année écoulée, citant ses «opérations maritimes et aériennes accrues» près de Taïwan, la «très forte augmentation» de l’arsenal nucléaire chinois, qui, selon le Pentagone, dépassera les 1.000 ogives au cours de cette décennie, et le tir d’essai d’une nouvelle arme hypersonique en juillet dernier.

L’expansion militaire de la Chine est toutefois éclipsée par celle de l’impérialisme américain, dont le budget militaire est supérieur à celui des neuf pays suivants réunis, dont la Chine. Le Pentagone possède déjà des milliers d’ogives nucléaires et dépense des centaines de milliards de dollars pour améliorer ses armes nucléaires et ses systèmes de lancement. Il s’est retiré du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire conclu avec la Russie en 2019 et prévoit de stationner de telles armes dans le Pacifique, à portée du continent chinois.

Au cours de l’année écoulée, le gouvernement Biden a délibérément fait monter la tension avec la Chine au sujet de Taïwan en organisant des visites américaines de haut niveau avec des responsables civils et militaires de Taipei: des actions qui remettent en question la politique d’une seule Chine qui constitue la base des relations diplomatiques américano-chinoises. Tandis que les vols d’avions chinois se multipliaient dans la zone d’identification de défense aérienne (ZIDA) de Taïwan – une désignation qui n’a aucune valeur en droit international –, le Pentagone augmentait le passage de ses navires de guerre dans le détroit de Taïwan ainsi que l’ampleur et le nombre de ses exercices de guerre dans les eaux proches de la Chine.

Dans un geste particulièrement provocateur avant son arrivée en Australie, Aquilino a volé à bord d’un avion de reconnaissance de la marine américaine près d’îlots contrôlés par la Chine dans la mer de Chine méridionale, dans un geste de défi direct aux autorités chinoises. Tandis qu’il volait dans un avion militaire à des milliers de kilomètres du territoire américain le plus proche, le commandant de la zone indopacifique a accusé la Chine d’établir une capacité militaire «offensive» en mer de Chine méridionale.

Quelle hypocrisie! Les États-Unis insistent sur leur «droit» d’envoyer des navires et des avions de guerre dans la zone stratégique proche de bases militaires chinoises névralgiques, mais lorsque la Chine cherche à contrer la menace posée par les forces militaires américaines, elle est accusée de préparer des actions «agressives».

La visite de six jours d’Aquilino en Australie – qui n’a pas été annoncée dans la presse australienne – est clairement liée aux préparatifs de Washington en vue d’un conflit avec la Chine. Avant d’arriver à Canberra pour plusieurs jours de discussions de planification conjointe avec les chefs militaires australiens, Aquilino a rendu visite aux Marines américains stationnés à Darwin, dans le nord du pays.

Un contingent de Marines américains est déployé à Darwin chaque année sur une base «rotative» en vertu d’un accord signé entre la première ministre travailliste australienne Julia Gillard et le président américain Obama en 2011. Cette année, le contingent de 2.200 Marines américains est renforcé par un «élément de commandement» des Marines et un détachement de l’armée américaine, signe que les États-Unis ont l’intention de stationner une unité pleinement opérationnelle dans le nord de l’Australie.

Aquilino s’est ensuite rendu à la base aérienne d’Amberly, près de Brisbane, pour rencontrer l’équipage d’un bombardier furtif B-2. Selon le Financial Times(FT), ce dernier «est arrivé des États-Unis pour faire la démonstration de la puissance militaire américaine à longue portée à des adversaires potentiels». Le bombardier furtif doit effectuer un «entraînement intégré complexe» avec les avions de chasse australiens.

Le bombardier B-2 à capacité nucléaire peut transporter 18 tonnes de matériel, dont des bombes nucléaires B61 et B83. Aquilino a déclaré au FTque son commandement indopacifique travaillait en étroite collaboration avec le commandement stratégique qui contrôle l’énorme arsenal nucléaire américain, afin de fournir une «dissuasion intégrée» contre la menace posée par la Chine.

Aquilino a passé plusieurs jours à Canberra pour des entretiens à huis clos avec les principaux chefs militaires australiens. Les discussions ont porté en particulier sur le pacte AUKUS conclu l’année dernière entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis qui prévoit la fourniture de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire à la marine australienne. L’Australie et les États-Unis ont tous deux signalé la nécessité de déployer ces sous-marins dès que possible. Leur objectif principal n’est pas «défensif», mais consiste à opérer aux côtés de l’US Navy dans une éventuelle guerre avec la Chine.

Interrogé par le FT sur le rôle que l’Australie et le Japon joueraient dans un conflit avec la Chine au sujet de Taïwan, Aquilino a répondu qu’ils devraient décider eux-mêmes. En réalité, les deux alliés des États-Unis seraient automatiquement impliqués dans une guerre menée par les États-Unis contre la Chine.

Le Japon abrite d’énormes bases militaires américaines ainsi que des sites de missiles antibalistiques qui seraient immédiatement activés dans un tel conflit. L’Australie abrite des bases de communication américaines essentielles, notamment la base de Pine Gap, dans le centre de l’Australie, qui est cruciale pour les systèmes d’espionnage électronique et de ciblage de l’armée américaine.

(Article paru en anglais le 28 mars 2022)

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