Le génocide perpétré par le régime israélien contre les Palestiniens à Gaza a coûté la vie à plus de 20 000 personnes et chassé de leurs foyers au moins 85 pour cent de la population de l'enclave. Tout au long de cette offensive dure depuis plus de deux mois, l’impérialisme américain a soutenu jusqu’au bout le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou, surtout en fournissant les armes utilisées par Israël pour massacrer sans discernement hommes, femmes et enfants palestiniens.
Les crimes de guerre horrifiants commis par l’État sioniste avec le soutien sans réserve de ses sponsors impérialistes a provoqué l’indignation dans le monde entier. Des millions de personnes sur tous les continents habités se sont jointes aux manifestations condamnant le génocide à Gaza. Ces manifestations ont également eu lieu en Inde, où le Premier ministre Narendra Modi et son gouvernement suprémaciste hindou, le BJP, ont apporté leur plein soutien à Israël.
Le principal parti parlementaire stalinien indien, le Parti communiste indien (marxiste) ou CPM et son Front de gauche, ont été contraints d'appeler à des manifestations contre la guerre à Gaza. Dès la première semaine de novembre, le Front de gauche dirigé par les staliniens a organisé des manifestations et rassemblements de protestation dans plusieurs villes, notamment Kozhikode au Kerala, au sud, et Calcutta au Bengale occidental, à l'est.
Les staliniens, fidèles à leur rôle de flanc «gauche» de l’establishment indien depuis des décennies, cherchent à limiter l’opposition des travailleurs et des jeunes au massacre des Palestiniens appauvris et dépossédés de Gaza, aux structures de la politique capitaliste et à la diplomatie de grande puissance. Tout en scandant des slogans contre l’impérialisme américain, ils s’opposent implacablement à la construction d’un mouvement anti-guerre dirigé par la classe ouvrière mondiale et en opposition à l’ordre mondial impérialiste.
Ils cherchent à faire pression sur le gouvernement indien pour qu’il retire son soutien à Israël et fasse appel à l’ONU – une organisation dominée par les mêmes puissances impérialistes qui soutiennent le génocide à Gaza et que Lénine a qualifié d’«antre de voleurs», en référence à son prédécesseur, la Société des nations – pour imposer une «solution à deux États» et garantir la «paix» au Moyen-Orient.
L'alliance indo-américaine et les appels du CPM pour une «politique étrangère indépendante» et un «monde multipolaire»
Lors du rassemblement de protestation du Front de gauche organisé à Calcutta le 8 novembre, les staliniens ont appelé le gouvernement Modi à «cesser d’être l’acolyte de l’impérialisme et à poursuivre une politique étrangère indépendante comme avant». Une référence à la politique de «non-alignement» de l'Inde pendant la guerre froide, dans laquelle New Delhi manœuvrait entre l'URSS, les États-Unis et les autres puissances impérialistes. Cette politique a été abandonnée par la bourgeoisie indienne en 1991, parallèlement à l’échec de son projet de développement capitaliste dirigé par l’État, alors que la bureaucratie stalinienne soviétique restaurait le capitalisme et dissolvait l’URSS.
Au cours des trois dernières décennies, la bourgeoisie indienne a transformé l’Inde en allié militaire et stratégique proche de l’impérialisme américain et a cherché à s’enrichir en intégrant l’Inde dans l’économie mondiale dominée par l’impérialisme et en mettant ses travailleurs, ses paysans et ses ressources à la disposition du capital mondial.
Une déclaration du Front de gauche appelant à des protestations contre le génocide de Gaza appelait «le gouvernement Modi à cesser de soutenir le génocide américano-israélien des Palestiniens et à se joindre à l’appel mondial en faveur d’un cessez-le-feu immédiat».
Cet appel est lancé dans des conditions où Modi a été l'un des premiers dirigeants mondiaux à exprimer son plein soutien à la guerre d'Israël contre les Palestiniens. Comme l'a déjà expliqué le World Socialist Web Site, le soutien indéfectible du gouvernement Modi à Israël découle de l'alliance de la bourgeoisie indienne avec l'impérialisme américain, qui est codifiée dans le partenariat stratégique mondial de New Delhi avec Washington. Forgée entre le gouvernement UPA dirigé par le Parti du Congrès et l'administration de George W. Bush alors qu'il faisait la guerre à l’Irak et à l’Afghanistan, l'alliance indo-américaine a été renforcée et élargie à plusieurs reprises au cours de la décennie où Modi a été au pouvoir. En conséquence, l’Inde est devenue un État de première ligne dans l’offensive stratégique multifacette de Washington contre Pékin et dans ses projets de guerre avec la Chine.
Washington considère son alliance avec l’Inde comme cruciale pour la conduite par l’impérialisme américain de ce qui apparaît de plus en plus comme une troisième guerre mondiale, contre la Russie en Europe de l’Est, l’Iran au Moyen-Orient et la Chine dans la région Asie-Pacifique.
Le soutien de l'élite dirigeante indienne au génocide israélien doit être vu dans ce contexte. Celle-ci considère le soutien impérialiste américain comme essentiel pour faire avancer ses propres ambitions prédatrices de grande puissance et pour faire de l’Inde la plaque tournante d’alternative de production à main-d’œuvre bon marché face à la Chine.
Actualisant leur appel à la bourgeoisie indienne pour qu'elle poursuive une politique étrangère «indépendante», les staliniens promeuvent la chimère qu’un «monde multipolaire» constituerait une alternative progressiste à un système «unipolaire» dominé par les États-Unis, et permettrait au gouvernement capitaliste indien d’exercer une plus grande influence dans les affaires mondiales. À cette fin, les staliniens exhortent la bourgeoisie indienne à renforcer ses liens avec les impérialistes européens, les régimes capitalistes de Russie et de Chine, et d’autres États BRICS.
Tout en utilisant une rhétorique à consonance marxiste, les dirigeants du CPM sont hostiles à la révolution sociale. Ils sont déterminés à maintenir la classe ouvrière sous l’emprise du capitalisme, qui, selon eux, peut offrir des perspectives de progrès social ultérieur si seulement il y avait un plus grand équilibre dans les «relations internationales».
Pour les staliniens, l’attaque israélienne contre Gaza et la guerre lancée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie ne font pas partie d’une guerre mondiale qui se développe rapidement et qui, comme les deux guerres mondiales du siècle dernier, a ses racines dans les contradictions fondamentales du capitalisme – une crise systémique pour laquelle la seule solution progressiste est la mobilisation internationale de la classe ouvrière pour mettre fin au système de profit et au système dépassé d’États-nations capitalistes rivaux dans lequel il est historiquement ancré.
Selon le secrétaire général du parti Sitaram Yechury et son prédécesseur Prakash Karat, ces guerres sont bien plutôt le produit d’un impérialisme américain trop rapace, qui a besoin d’être mieux encadré dans un système inter-étatique capitaliste mondial restructuré.
La perspective des staliniens indiens de faire pression sur New Delhi pour qu'il adopte une «politique étrangère indépendante», afin de pouvoir jouer un rôle «progressiste» dans les affaires mondiales, est liée à leur affirmation frauduleuse que l'État indien est le fruit et incarne, même imparfaitement, la lutte anti-impérialiste de masse qui a secoué l’Asie du Sud dans la première moitié du XXe siècle. En réalité, «l’Inde indépendante» est issue de la suppression des aspirations démocratiques et sociales de la classe ouvrière et des masses rurales. Craignant une tempête révolutionnaire grandissante, le Congrès national indien dirigé par Gandhi-Nehru conclut un accord avec l'impérialisme britannique, donnant naissance à une Asie du Sud divisée, selon des lignes communautaristes, entre une Inde à prédominance hindoue et un Pakistan expressément musulman. La bourgeoisie indienne reprit l’appareil d’Etat colonial et la responsabilité directe pour la défense des détenteurs de capitaux étrangers et nationaux.
La promotion par les staliniens indiens de la «solution à deux États» réactionnaire appuyée par les impérialistes
La tentative du CPM de détourner le mouvement mondial contre le massacre impérialiste et la dépossession continue des Palestiniens vers des efforts futiles et réactionnaires pour faire pression sur l'ONU, le gouvernement Modi et les puissances occidentales, est en phase avec ses efforts pour subordonner la classe ouvrière au gouvernement, à la bourgeoisie indienne et à son État. Pendant des décennies, le CPM a soutenu et lié la classe ouvrière aux gouvernements dirigés par le Parti du Congrès, jusqu'à il y a dix ans le parti préféré de la bourgeoisie pour le gouvernement national, et divers partis bourgeois régionaux au motif qu'ils constituaient une alternative «laïque» à l'extrême droite, le BJP suprémaciste hindou. En réalité, en mettant en œuvre des politiques de droite lorsqu’ils étaient au pouvoir et en étant de connivence avec les staliniens et les syndicats contrôlés par les staliniens pour réprimer la lutte des classes, le Congrès et ses alliés régionaux ont joué un rôle central en ouvrant la voie à l’émergence du BJP comme force dominante de la politique bourgeoise indienne.
En promouvant l’alliance électorale INDE , les staliniens cherchent à amener au pouvoir un gouvernement bourgeois d’alternative dirigé par le Congrès, aux prochaines élections générales prévues au printemps 2024. Le bilan politique du Congrès et de ses alliés régionaux prouve qu’un tel gouvernement ne serait pas fondamentalement différent du régime de Modi. Il continuerait à mettre en œuvre des politiques économiques favorables aux investisseurs, aiderait l’impérialisme américain à préparer une guerre avec la Chine et s’attaquerait aux droits démocratiques.
La politique réactionnaire du CPM est le résultat du stalinisme, c’est à dire la politique et l’idéologie nationalistes de la bureaucratie privilégiée qui a usurpé le pouvoir de la classe ouvrière soviétique et rejeté le programme de la révolution socialiste mondiale, la base sur laquelle la révolution russe avait été menée sous la direction de Lénine et de Trotsky. Au nom du «socialisme dans un seul pays», la bureaucratie stalinienne a maintenu ses privilèges mal acquis en sabotant les luttes de la classe ouvrière mondiale et en forgeant des alliances avec les puissances impérialistes et, dans les pays historiquement dominés par l'impérialisme, avec la bourgeoisie nationale.
La partition de la Palestine soutenue par l’impérialisme et la formation de l’État sioniste israélien ont eu lieu en 1948, juste un an après la partition communautariste de l’Asie du Sud et la création des États capitalistes rivaux «indépendants» de l’Inde et du Pakistan.
Dans le cas de la Palestine, la bureaucratie du Kremlin à Moscou – soutenue par les différents partis communistes, y compris le Parti communiste indien (CPI), dont est issu le CPM en 1964 – a soutenu la création d’Israël. Elle l’a fait dans le cadre de son effort plus large visant à parvenir à un modus vivendi avec les impérialistes en réprimant la montée révolutionnaire mondiale de la classe ouvrière au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
En Inde, le CPI stalinien, après avoir contribué à saboter le mouvement « Quit India » pendant la guerre, a systématiquement subordonné la classe ouvrière au Parti du Congrès et à la Ligue musulmane au motif qu'ils étaient, en tant que représentants politiques de la bourgeoisie nationale, les dirigeants légitimes de la révolution démocratique anti-impérialiste. Le CPI a soutenu et, là où il avait des représentants dans les législatures indiennes, a voté pour «l'accord de transfert de pouvoir» conclu entre la Grande-Bretagne, le Congrès et la Ligue musulmane, ainsi que pour la partition communautariste du continent en un Pakistan expressément musulman et une Inde à prédominance hindoue, qu’ils ont proclamée être la réalisation de «l’autodétermination».
En opposition aux appels lamentables et réactionnaires des staliniens indiens aux impérialistes et à la bourgeoisie indienne pour qu'ils mettent fin au génocide de Gaza, dans lequel ils sont tous impliqués, le World Socialist Web Site insiste sur le fait que cette tâche ne peut être accomplie que par la mobilisation de la classe ouvrière internationale.
Nous appelons les travailleurs et les jeunes qui ont participé aux manifestations à travers le monde à se tourner vers la classe ouvrière pour obtenir leur soutien. Les travailleurs devraient organiser des grèves et d’autres actions pour arrêter la fourniture et la production de tout équipement militaire imaginable destiné à Israël. Cela doit être lié à la lutte pour une grève générale politique internationale et à la lutte pour fusionner le combat contre la guerre impérialiste avec le soulèvement massif et croissant des travailleurs du monde entier contre l’austérité capitaliste et l’attaque de leurs droits sociaux et démocratiques.
La seule réponse progressiste à la barbarie de l’impérialisme et à l’embrasement mondial en développement dans lequel le capitalisme en crise veut jeter l’humanité est d’armer d’une perspective socialiste les manifestations mondiales contre le génocide à Gaza et le soulèvement de la classe ouvrière.
En opposition à la solution réactionnaire à deux États, il faut forger l'unité des travailleurs arabes et juifs à travers le Moyen-Orient dans la lutte contre l'impérialisme et toutes les formes de nationalisme, tant de type sioniste qu'arabe, et pour le pouvoir des travailleurs et la création des États socialistes unis du Moyen-Orient.
(Article paru en anglais le 23 décembre 2023)
