Le président américain Donald Trump prononcera mardi soir son discours annuel sur l'État de l'Union devant le Congrès réuni en session conjointe. Si son titre était honnête, ce discours s'intitulerait «L'État des riches»: un exercice démagogique d'autosatisfaction, qui dissimule la réalité catastrophique de la vie américaine sous un amas de mensonges.
Ce discours est prononcé l'année où les États-Unis célèbrent le 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance. Le 4 juillet 2026, la nation commémorera la promulgation de ce document proclamant que « tous les hommes sont créés égaux » et affirmant les droits inaliénables à la « vie, à la liberté et à la recherche du bonheur ». Les Pères fondateurs ont mené une révolution contre le roi George III.
Deux cent cinquante ans plus tard, l'Amérique de Trump offre sa propre réponse aux idéaux de la Déclaration: un gouvernement des milliardaires, par les milliardaires et pour les milliardaires, qui supervise des raids armés contre les communautés immigrées, un réseau de camps de concentration s'étendant sur tout le pays, des enfants arrachés à leurs parents et des civils non armés abattus par des agents fédéraux dans les rues de Minneapolis.
La puanteur de l'affaire Jeffrey Epstein plane sur cette procédure. La publication par le ministère de la Justice de près de 3 millions de pages de documents a ébranlé les hautes sphères du monde des affaires américain, révélant les liens entre milliardaires, PDG, personnalités politiques de premier plan et un trafiquant sexuel d'enfants condamné. Ces documents, comme l'écrivait récemment David North, président du WSWS, «révèlent la physionomie sociale d'une classe dirigeante décadente et d'une société oligarchique en état de décomposition avancée. Leurs crimes sont infects; ils empestent jusqu’au ciel.»
Trump lui-même est profondément impliqué. La procureure générale Pam Bondi a répondu aux questions concernant la dissimulation en cours en se vantant que le Dow Jones avait atteint les 50 000 points. Des documents du FBI révèlent que le milliardaire Leslie Wexner a été identifié comme co-conspirateur en 2019, mais aucune charge n'a été retenue contre lui. Des courriels montrent qu'Epstein comparait les jeunes filles qu'il exploitait à des «crevettes: on jette la tête et on garde le corps». Voilà la classe dirigeante qui gouverne l'Amérique.
Considérons les faits qui seront ensevelis sous la démagogie de Trump. La dette nationale s'élève à 38 400 milliards de dollars, soit 113 000 dollars par habitant, et augmente de 8 milliards de dollars par jour. Le Bureau du budget du Congrès (CBO) prévoit un déficit de 1 900 milliards de dollars cette année, qui devrait atteindre 3 100 milliards de dollars d'ici 2036, la dette représentant alors 120 pour cent du PIB, un niveau jamais atteint auparavant dans toute l'histoire du pays.
Le dollar a chuté de plus de 9 pour cent en 2025, sa pire performance annuelle depuis 2017, et demeure en zone de baisse, et les pays BRICS augmentent la part de leurs règlements commerciaux en monnaie locale de 35 pour cent à 50 pour cent. La hausse cumulée des prix depuis 2020 a été catastrophique: les prix des produits alimentaires ont augmenté de plus de 25 pour cent, le coût du logement continue de grimper de 3 pour cent par an et celui du gaz naturel de près de 10 pour cent.
Le niveau des inégalités sociales est sans précédent dans l'histoire. Les 1 pour cent des ménages les plus riches contrôlent désormais 31,7 pour cent de la richesse totale, soit la part la plus élevée depuis que la Réserve fédérale a commencé à compiler ces données en 1989. Ils détiennent 55 000 milliards de dollars, presque autant que les 90 pour cent les plus pauvres réunis. La fortune cumulée des 935 milliardaires américains a atteint 8 100 milliards de dollars fin 2025.
Elon Musk, partenaire de Trump dans le démantèlement du gouvernement fédéral via le programme DOGE, a vu sa fortune exploser pour atteindre 726 milliards de dollars. La rémunération des PDG des entreprises du S&P 500 s'élevait en moyenne à 18,9 millions de dollars, soit 285 fois le salaire d'un employé lambda, contre 21 fois en 1965. La rémunération des PDG a augmenté de 1 094 pour cent depuis 1978, tandis que celle des salariés n'a progressé que de 26 pour cent. Tesla a proposé à Musk une rémunération de 1 000 milliards de dollars, dépassant ainsi le total des rémunérations annuelles de l'ensemble des fonctionnaires fédéraux. La bourse n'est pas un indicateur de la prospérité nationale, mais un baromètre de l'enrichissement de la classe dirigeante.
Mais la dimension la plus sinistre de la situation actuelle aux États-Unis réside dans le déploiement d'agents fédéraux armés contre la population. En décembre 2025, l'administration a lancé l'opération Metro Surge, déployant 3 000 agents masqués de l'ICE et de la police des frontières dans les villes jumelles du Minnesota, dans le cadre de ce que le DHS a lui-même qualifié de plus grande opération d'immigration de l'histoire américaine. Le 7 janvier, l'ICE a abattu Renée Good, une citoyenne américaine de 37 ans et mère de trois enfants. Le 24 janvier, des agents de la police des frontières ont abattu Alex Pretti, un infirmier en soins intensifs de 37 ans, en lui tirant jusqu'à dix balles dans le corps alors qu'il gisait au sol.
L'administration a mis en place un réseau de centres de détention à travers le pays, contenant près de 66 000 personnes, soit une augmentation de 75 pour cent, chiffre sans précédent dans l’histoire. Le Congrès a alloué 45 milliards de dollars à la construction de nouveaux centres, dont la capacité devrait atteindre 135 000 places. Les enfants sont séparés de leurs parents à un rythme record. À Fort Bliss, au Texas, un camp de tentes abrite 5 000 personnes sur le même terrain qui servait de camp d'internement pour les Américains d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. L'année 2025 a été la plus meurtrière jamais enregistrée pour les centres de détention de l'ICE.
Les démocrates ne monteront aucune réelle opposition. Les gestes qu’ils feront mardi soir ne seront que des coups de publicités sans signification. En réalité, ils collaborent avec Trump sur les sujets les plus importants pour la classe dirigeante. Leurs divergences avec lui portent essentiellement sur des questions tactiques de la stratégie impérialiste, notamment sur leur insatisfaction quant à son soutien jugé insuffisant à la guerre par procuration des États-Unis et de l'OTAN contre la Russie en Ukraine. Mais sur la question de la guerre contre l'Iran, les deux partis sont fondamentalement d'accord.
Le choix par les démocrates d'anciens membres de la CIA — la sénatrice Elissa Slotkin l'an dernier, la gouverneure de Virginie Abigail Spanberger cette année — pour prononcer la réponse du parti au discours sur l'état de l'Union de Trump est en soi une assurance pour la classe dirigeante qu'ils maintiendront l'appareil militaro-sécuritaire tout en utilisant la démagogie à consonance «de gauche» d’un Bernie Sanders et d'une Alexandria Ocasio-Cortez pour bloquer l'émergence d'un mouvement de masse d’en bas.
C’est là le véritable état de l'Amérique de Trump, 250 ans après la Déclaration d'indépendance: une société déchirée par des antagonismes de classe à une échelle plus vue depuis l’‘Age doré’ américain, gouvernée par une oligarchie criminelle qui a abandonné jusqu'à la prétention d'une gouvernance démocratique, et qui se dirige à grands pas vers la guerre à l'extérieur et la dictature à l'intérieur.
Mais il existe un autre côté des choses et c'est celui qui est décisif. La même crise qui pousse la classe dirigeante vers le fascisme et la guerre pousse aussi la classe ouvrière dans la lutte. La vague de grèves qui se développe, les manifestations massives contre l'ICE, les marches « No Kings » de l'année dernière, les débrayages en cours des lycéens: ce sont là les premières manifestations d'une force sociale qu’aucun des deux partis des trusts et des banques ne peuvent contenir.
La question cruciale est celle du programme politique, de la perspective et de l'organisation. L'opposition à l'administration Trump ne peut être confiée aux démocrates, complices de toutes ses actions. Elle doit se baser sur la mobilisation indépendante de la classe ouvrière.
Les travailleurs doivent former des comités de la base dans chaque lieu de travail, école et quartier afin de coordonner la résistance, d'exiger la fin de la terreur de l'ICE, de défendre les immigrants et de préparer une grève générale contre le programme de guerre, d'austérité et de dictature du gouvernement. La mise en place de tels comités, organisés sur la base d'un programme socialiste et internationaliste, est la seule stratégie réaliste pour vaincre le complot fasciste de l'oligarchie américaine.
(Article paru en anglais le 24 février 2026)
