Les deux jours qui ont suivi la proclamation d'un «cessez-le-feu» par Trump ont été marqués par la poursuite des violences au Moyen-Orient, notamment à travers les bombardements massifs israéliens sur le Liban et par une crise politique qui s'aggrave aux États-Unis. Trump a assorti son annonce de cessez-le-feu de menaces ouvertes de reprise des hostilités contre l'Iran, déclarant mercredi soir que l'armée américaine «recharge les armes et se repose» en vue de sa «prochaine conquête».
Dans ces conditions, le Parti démocrate et les organisations dans son giron s'efforcent de camoufler les principaux enseignements politiques de ces événements.
Le magazine pseudo de gauche Jacobin, étroitement lié aux DSA (Socialistes démocrates d'Amérique) et au Parti démocrate, a réagi par une série d'articles ayant pour thème central: Il n'y a pas lieu de s'inquiéter et on n’a besoin de rien faire.
Le ton suffisant de l'article de Ben Burgis est parfaitement illustré par son titre: «Sur l'Iran, Trump et l'empire américain ont reculé.» Burgis écrit: «Trump a cédé. Ce faisant, il a démontré une chose qu'il sera important de se rappeler la prochaine fois que les faucons nous annonceront la victoire facile d'une nouvelle guerre: même les mastodontes militaires et économiques mondiaux ont leurs limites.»
En résumé, Burgis conclut que « l'une des nombreuses raisons de ne pas se lancer dans des guerres arbitraires à travers le monde est que, parfois, on perd. La prochaine fois que des faucons tenteront de promouvoir une nouvelle aventure américaine à l'étranger, demandez-leur pourquoi ils sont si confiants que cela ne se passera pas comme… eh bien… ceci. »
Cet argument révèle au grand jour l'orientation politique des DSA et les conclusions qui en découlent. Burgis ne s'adresse pas aux ouvriers et aux jeunes qui cherchent à s'opposer à la guerre impérialiste par la lutte des masses. Il s'adresse à une partie de l'establishment politique, l'exhortant à tirer des conclusions plus prudentes d'un revers militaire et stratégique.
Ce point de vue correspond parfaitement à celui du Parti démocrate, qui n'est jamais mentionné dans ce qui passe pour une «analyse» de Burgis. Les démocrates acceptent les objectifs stratégiques fondamentaux de la guerre, même s'ils critiquent parfois la rhétorique et les méthodes de Trump. Comme l'a déclaré le sénateur démocrate Chris Murphy à CNN mercredi: «Mais si l'Iran contrôle désormais le détroit de manière permanente, alors quelle erreur, quelle mauvaise appréciation que cette entreprise!»
Lié à la politique du Parti démocrate imprégnant l'article de Jacobin, son objectif principal est de démobiliser l'opposition à la guerre: Trump avait subi une «débâcle», le danger se serait donc prétendument éloigné. Il est indéniable que l'impérialisme américain a essuyé un revers majeur et a commis une erreur d'appréciation catastrophique quant à la résistance du peuple iranien. Mais la réponse de l'administration Trump ne sera pas de battre en retraite, mais une escalade: une violence accrue à l'extérieur et une intensification du complot en vue d’instaurer une dictature à l’intérieur.
L’interprétation que fait Burgis des menaces génocidaires de Trump est particulièrement révélateur. Il cite le message publié par Trump sur les réseaux sociaux mardi matin: «Une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître. Je ne veux pas que cela arrive, mais c’est probable», mais il l’aborde avec désinvolture et en plaisantant, remarquant que cela «aurait paru incroyablement extrême si un auteur de bande dessinée l’avait placé dans la bulle de dialogue d’un savant fou ou d’un super-vilain costumé».
La conclusion est d'une complaisance absolue:
Si la guerre s'était mieux déroulée, il aurait simplement continué sur sa lancée. Face à l'échec de cette stratégie, il a eu recours aux menaces les plus extravagantes qui lui venaient à l'esprit. Lorsque celles-ci se sont avérées inefficaces, il a accepté de négocier à des conditions profondément humiliantes.
L'argument principal est que la menace de Trump d'anéantir l'Iran était simplement «extravagante» et non mortellement sérieuse. Burgis l'affirme clairement: «Même la puissance colossale de l'empire dominant a des limites. Ses fanfaronnades génocidaires initiales découlaient elles-mêmes de cette réalité, tout comme sa capitulation ultérieure.»
Le rejet du revers de main par Jacobin de la menace de Trump comme de simples «fanfaronnades génocidaires» — autrement dit, des menaces vaines qui ne seront pas mises à exécution — contraste même avec l'opinion de certains secteurs de l'État. Le général à la retraite Barry McCaffrey, par exemple, a fait remarquer que les propos de Trump équivalaient à des «mots codés» pour l'usage d'armes nucléaires. De plus, Burgis omet de mentionner ce point élémentaire: les menaces, et la guerre dans son ensemble, constituent une violation flagrante du droit international.
Comme en avait averti le World Socialist Web Site, la menace de Trump a marqué un tournant historique. Sa déclaration que les États-Unis étaient prêts à anéantir une civilisation entière de plus de 90 millions de personnes a révélé la logique génocidaire de cette guerre et mis à nu le caractère criminel de l'État américain. Elle a brisé les derniers vestiges du mythe selon lequel l'impérialisme américain agirait au nom de la «démocratie» ou des «droits de l'homme».
De telles considérations sont totalement étrangères à la politique de Jacobin et des DSA, qui sont entièrement orientés vers les succès électoraux du Parti démocrate et les perspectives d'avancement politique (et d'enrichissement personnel) que cela offre.
Si Burgis ne dit rien du Parti démocrate, un autre article, écrit par Branko Marcetic, note que certains démocrates de premier plan, dont Murphy, sont passés du jour au lendemain de la dénonciation de Trump pour avoir préconisé des crimes de guerre à la dénonciation de l'accord de cessez-le-feu comme une capitulation face à l'Iran et «incitant en réalité Trump à reprendre les hostilités».
Marcetic qualifie ces critiques depuis la droite à l'égard de Trump de «particulièrement contre-productives», mais ajoute: «Heureusement, ce n'est pas le cas de tous les démocrates, dont certains, comme la représentante Yassamin Ansari, privilégient le bon sens et la raison.»
Il ne fait aucune mention des membres des Socialistes démocrates d'Amérique au Congrès, comme Alexandria Ocasio-Cortez et Greg Casar, ni de ceux soutenus par les DSA, comme le sénateur Bernie Sanders, qui ont axé leur «opposition» à la guerre contre l'Iran sur des appels aux républicains du Congrès afin qu'ils modèrent les actions de Trump. «Il est temps que les républicains [du Congrès] prennent position», a déclaré Sanders en réaction aux menaces génocidaires de Trump.
Alors que ces démocrates «de gauche» font des critiques toutes rhétoriques des actions de Trump en Iran, ils ont pleinement soutenu la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN contre la Russie en Ukraine, initiée par l'administration Biden.
La conclusion de Marcetic est, à bien des égards, encore plus politiquement stérile que celle de Burgis. Il affirme que le cessez-le-feu n'est «pas une véritable victoire pour les forces de la paix», mais seulement «une défaite éclatante pour le militarisme», et soutient ensuite que «pour que la paix soit durable, nous allons tous devoir aider [Trump] à entretenir la fiction qu’il a gagné, largement». Faire «durer» la paix relève alors de la psychologie de comptoir. Si seulement Trump pouvait être convaincu qu’il a «gagné», la guerre ne reprendrait pas.
L'objectif principal du Parti démocrate et des DSA est d'empêcher l'émergence d'un mouvement populaire qui ne se limiterait pas à l'opposition à Trump. Les démocrates redoutent toute véritable mobilisation populaire car elle soulèverait immédiatement des questions plus vastes: la concentration grotesque des richesses, la dictature de l'oligarchie financière et l'ordre social tout entier que les deux partis capitalistes ont pour vocation de défendre.
C’est pourquoi aux manifestations «No Kings» contre Trump le 28 mars, eux et leurs alliés politiques ont délibérément minimisé la guerre contre l’Iran. Ceux qui, comme Sanders, ont soulevé la question de cette guerre n’ont proposé aucune solution pour lutter contre, si ce n’est des appels au Congrès, voire à Trump même.
Ce qui manque totalement dans les articles de Jacobin, c'est la moindre référence aux racines historiques et aux forces motrices fondamentales de la guerre contre l'Iran. Pas un mot sur les intérêts stratégiques de l'impérialisme américain, la longue histoire des interventions américaines en Iran sous les démocrates comme sous les républicains, ni sur le lien entre l'agression contre l'Iran et l'escalade du conflit avec la Russie et la Chine. Aucun des deux articles ne mentionne le pétrole, l'impérialisme, le capitalisme, la classe dirigeante ou les forces sociales représentées par Trump.
Cette omission révèle une position de classe bien définie. Jacobin, porte-voix du Parti démocrate et du milieu de la classe moyenne supérieure représenté par les Socialistes démocrates d'Amérique, cherche avant tout à empêcher que se développe un mouvement ouvrier indépendant contre la guerre et les intérêts capitalistes qui la sous-tendent. Un tel mouvement, a-t- il affirmé par ailleurs, était du «sectarisme».
Le World Socialist Web Site et le Parti de l'égalité socialiste militent pour la construction d'un mouvement de masse anti-guerre fondé sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre le système capitaliste, cause profonde de la guerre. Seule la classe ouvrière internationale possède le pouvoir social capable d'enrayer la machine de guerre impérialiste et d'empêcher que la crise actuelle – ou la prochaine – ne dégénère en guerre mondiale, menaçant la civilisation non seulement en Iran, mais partout dans le monde.
(Article paru en anglais le 10 avril 2026)
