Le Parti communiste marxiste-Kenya défend contre le trotskysme une stratégie maoïste contre-révolutionnaire - 3e partie

Ceci est le troisième volet d'une série de quatre articles. Les parties une et deux sont disponibles ici.

Le CPM-K attaque la révolution permanente: les leçons de la Révolution russe

Tant dans « Construire le parti d'avant-garde au Kenya » que dans sa diatribe contre le trotskysme, la cible principale est la théorie trotskyste de la révolution permanente. Le trotskysme est rejeté comme « ignorant l’étape de la révolution nationale démocratique, (NDR)… il prétend qu'une minuscule classe ouvrière urbaine peut à elle seule mener la révolution» et adopte « une ligne volontariste qui a échoué partout où elle a été mise en œuvre dans le monde colonial ». Kaluka accuse cet auteur d'exiger de la classe ouvrière kényane qu'elle « attende cette période indéfinie, durant laquelle son alliance avec d'autres couches opprimées du monde se déploie à l'échelle mondiale, nonobstant les différences de contexte à travers le globe».

Une attaque formulée dans le langage hystérique d'un nationaliste petit-bourgeois. Le trotskysme, prétend-il, est une « importation étrangère » inadaptée au « marché » kenyan. Mais Kaluka met la réalité à l’envers. Ce n'est pas le trotskysme qui est une exportation contre-révolutionnaire, mais bien le stalinisme et le maoïsme, les produits politiques de la dégénérescence de la Révolution russe de 1917.

Staline dans les années 1920

Lorsqu'il aborde la Révolution russe, Kaluka recycle les mensonges de Staline visant Trotsky et l'Opposition de gauche pour une fin politique immédiate. Comme chaque ligne de ses diatribes et de son ouvrage « Construire le parti d'avant-garde au Kenya », son objectif est de subordonner la classe ouvrière à la bourgeoisie.

Kaluka cite l'ouvrage de Staline intitulé «Trotskysme ou Léninisme?», écrit en 1924 en opposition aux Leçons d'Octobre de Trotsky. Il affirme que «le camarade Staline» aurait déclaré:

Comment se fait-il que Trotsky, qui allait chargé d’un aussi funeste fonds de commerce, se soit finalement retrouvé dans les rangs des bolcheviks lors du mouvement d'Octobre? Il s’avère qu’à ce moment-là, Trotsky avait abandonné ce fonds de commerce; il l'avait occulté. S’il n’avait effectué cette opération, toute véritable coopération avec lui aurait été impossible. La théorie du bloc d'août, c'est-à -dire la théorie de l'unité avec les mencheviks, avait déjà été réduite à néant par la révolution, car comment pouvait-on parler d'unité alors qu'une lutte armée faisait rage entre bolcheviks et mencheviks? Trotsky n'eut d'autre choix que d'admettre l'inutilité de sa théorie.

L'attaque de Staline contre Trotsky s'inscrivait dans la contre-offensive politique et bureaucratique qui suivit les défaites révolutionnaires en Europe, notamment la révolution allemande d'octobre 1923 et la révolution bulgare. Ces défaites furent largement perçues au sein du Parti communiste russe et dans certaines couches de la classe ouvrière comme la fin de la vague révolutionnaire qui avait débuté en Russie en 1917. Elles renforcèrent le pessimisme quant aux perspectives d'une révolution victorieuse dans un pays capitaliste avancé venant en aide à l'État ouvrier soviétique isolé.

Plus que tout autre dirigeant après la mort de Lénine, Trotsky incarna le lien entre Octobre et la révolution socialiste mondiale. Ses Leçons d'Octobre provoquèrent une campagne virulente de la part de Kamenev, Zinoviev et Staline – le triumvirat dirigeant au sein du Parti communiste de l'Union soviétique – car elles retraçaient les luttes politiques qui avaient réellement secoué le Parti bolchevique de février à octobre 1917, et notamment l'opposition de Staline, Kamenev et Zinoviev à la lutte de Lénine pour la prise du pouvoir.

Léon Trotsky en 1918 [Photo by Bundesarchiv, Bild 183-R15068 / CC BY-SA 3.0]

Les Leçons d'Octobre de Trotsky visaient à éduquer la classe ouvrière internationale et à empêcher que de futures crises révolutionnaires ne soient trahies ou manquées, et à réaffirmer la stratégie révolutionnaire internationale que la bureaucratie commençait à répudier au profit du «socialisme dans un seul pays» — la conception nationaliste selon laquelle le socialisme pouvait être construit à l'intérieur des frontières de l'Union soviétique, séparément de la lutte pour la révolution socialiste mondiale.

Kaluka présente Staline, le meurtrier de masse et fossoyeur de la révolution, comme une autorité marxiste: il reprend sa falsification de l’histoire de 1917, sa négation du rôle de Trotsky dans l’insurrection et la guerre civile, et sa tentative de discréditer la révolution permanente en la présentant comme étrangère au bolchevisme. Cette première campagne de mensonges allait ouvrir la voie aux monstrueuses falsifications des procès de Moscou, à l’extermination de toute une génération de révolutionnaires bolcheviques et d’ouvriers socialistes, et finalement à l’assassinat de Trotsky par un agent stalinien en 1940.

Les attaques lancées par Staline en 1924 visaient également à dissimuler son propre passé en 1917. Après son retour d'exil en mars, Staline prit, avec Kamenev, le contrôle du journal bolchevique Pravda et le fit basculer nettement à droite, prônant un soutien conditionnel au gouvernement provisoire capitaliste «dans la mesure où» celui-ci défendait la révolution, et adoptant une attitude conciliante envers les mencheviks.

Dans Les leçons d'Octobre, Trotsky constatait que la ligne de Staline et Kamenev, adoptée en mars 1917 et fondée sur un soutien conditionnel au Gouvernement provisoire, ne différait en rien de la collaboration de classe menchevique. Le retour de Lénine et ses Thèses d'avril brisèrent cette orientation, rejetant l'ancienne formule de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie» jugée inadaptée à la nouvelle étape de la révolution et lançant la revendication d’«aucun soutien au Gouvernement provisoire.»

Lénine (à gauche) et Trotsky

Contre Staline et Kamenev qui cherchaient à garder la révolution dans le périmètre de la démocratie bourgeoise, Lénine insista sur le fait que le pouvoir devait passer au prolétariat, soutenu par les paysans les plus pauvres. Cette position réarma le Parti bolchevique pour Octobre et aligna la position de Lénine sur celle de Trotsky. L'affirmation ultérieure de Staline, que Trotsky aurait dû abandonner sa théorie de la révolution permanente pour rejoindre le bolchevisme, est une inversion de la vérité: c'est la ligne semi-menchevique de Staline qu'il fallut vaincre pour que la révolution d'Octobre puisse s’accomplir.

L'affirmation stalinienne ultérieure selon laquelle les Thèses d'avril de Lénine découlaient de l'ancienne formule de la dictature démocratique était une falsification, destinée à réhabiliter la perspective nationale-démocratique qui avait presque désarmé le Parti bolchevique en 1917.

La révolution d'Octobre réfute également l'argument de Kaluka selon lequel une classe ouvrière prétendument « minuscule » au Kenya et en Afrique serait incapable de lutter pour le socialisme. En 1917, le prolétariat industriel russe ne comptait que quelques millions d'individus au sein d'une population majoritairement paysanne – bien inférieur en nombre par rapport à la population totale, que l’actuelle vaste classe ouvrière africaine, jeune, urbanisée et interconnectée à l'international. Et pourtant, cette classe ouvrière, concentrée et politiquement armée, menée par le Parti bolchevique, a conquis le pouvoir, rallié à sa cause la paysannerie et les masses opprimées, et inauguré une nouvelle ère dans l'histoire mondiale.

La Révolution russe ne resta pas non plus un événement purement russe. Elle radicalisa les travailleurs et les masses opprimées à travers le monde, confirmant ainsi l'affirmation de Trotsky: «La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et s'achève sur l’arène mondiale.» [1]

Entre 1917 et 1923, l'Europe fut secouée par des bouleversements révolutionnaires: la révolution allemande de 1918-1919, avec notamment la création de conseils ouvriers et soldats à travers l'Allemagne; la République soviétique de Hongrie de 1919; les occupations d'usines en Italie pendant le Biennio Rosso de 1919-1920; les grèves de masse en France et en Grande-Bretagne; et l'échec en 1920 du putsch de Kapp en Allemagne, grâce à une grève générale. Ces événements ont montré qu'Octobre marquait le début d'un processus révolutionnaire mondial.

Son influence s'étendit au monde colonial, y compris à l'Afrique. Le Komintern, fondé en 1919, affirmait que la libération des masses coloniales et la lutte socialiste des travailleurs dans les centres impérialistes étaient indissociables. Il exigeait des partis communistes des pays impérialistes qu'ils démasquent leurs «propres» dirigeants coloniaux, qu'ils soutiennent les mouvements de libération «non seulement en paroles mais aussi en actes», et qu'ils mènent parmi les troupes une propagande contre l'oppression des peuples colonisés. Peu après furent fondés les Partis communistes d’Afrique du Sud (1921) et d’Égypte (1922).

Au Kenya, la classe ouvrière africaine lança la grève générale de Nairobi en 1922 suite à l'arrestation de Harry Thuku, dirigeant de l'Association Est-africaine. Déclenché par la baisse des salaires, la hausse des impôts et la répression coloniale, le mouvement rassembla ouvriers et populations urbaines pauvres avant d'être réprimé dans un bain de sang par la police coloniale et les colons blancs armés. Cet événement marqua la première intervention majeure de la classe ouvrière kényane dans la vie politique, révélant tôt dans la période coloniale la force montante de cette nouvelle classe sociale émergente.

La Révolution russe a confirmé la révolution permanente de manière positive. Elle réfute la misérable affirmation de Kaluka qu’«aucune organisation ou mouvement trotskyste n'a jamais dirigé avec succès une avancée socialiste dans le monde». En réalité, c'est la révolution permanente qui restera à jamais dans les mémoires pour avoir guidé, dans ses conceptions stratégiques essentielles, la conquête du pouvoir de la classe ouvrière sous la direction de Lénine et Trotsky en octobre 1917.

(Article paru en anglais le 27 mai 2026)

[1]

Léon Trotsky (1931), La Révolution permanente, chapitre 10, « Qu’est-ce que la Révolution permanente ? Postulats fondamentaux ». Disponible sur Marxists Internet Archive : Léon Trotsky : La Révolution permanente (10. Qu’est-ce que la Révolution permanente ?).

Loading