Conférence des ministres de l'Intérieur de l’Allemagne à Hambourg

Le gouvernement allemand et les exécutifs des Lands coordonnent la police, les services de renseignement et la Bundeswehr en vue de la guerre

Le ministre allemand de l'Intérieur, Alexander Dobrindt (au centre), et Sinan Selen, président de l'Office fédéral de protection de la Constitution (à droite), rencontrent des membres du personnel et des forces de sécurité dans la salle de contrôle du nouveau Centre conjoint de lutte contre les menaces hybrides (GAZ Hybrid), à Berlin, le mardi 16 juin 2026. [AP Photo/John Macdougall]

La 225e Conférence des ministres de l'Intérieur, qui s’est tenue à Hambourg de mercredi à vendredi, marque une nouvelle étape dans la construction d'un État policier et militaire en Allemagne. Sous le slogan de la «capacité de défense civile» et de la défense contre les «menaces hybrides», le gouvernement fédéral et ceux des Lands accélèrent l'intégration systématique de la police, des services de renseignement, du système judiciaire, de l'économie et de la Bundeswehr (forces armées).

Pour la première fois, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, participe à la session plénière de la Conférence des ministres de l'Intérieur (IMK). Selon l'Administration de l'intérieur de Hambourg, des dispositions sont prises pour que le ministère allemand de la Défense et la Bundeswehr soient intégrés de manière permanente aux structures de l'IMK. L'objectif est de développer «les capacités militaires et de défense civile avec la même rigueur et à la même vitesse d'ici 2029».

Cette formulation a une grande importance politique. L'IMK, qui définit traditionnellement les orientations en matière de sécurité intérieure, est ouvertement intégrée à la planification militaire. Pistorius et l'état-major ont maintes fois insisté pour que l'Allemagne soit en mesure de mener, d'ici 2029, une guerre totale contre la Russie, une puissance nucléaire. Ce qui est présenté comme une «fusion de la sécurité extérieure et intérieure» signifie en réalité un effacement progressif des frontières entre la police, les services de renseignement, l'armée et l'administration civile, afin de rendre l'Allemagne «prête à la guerre».

Au cœur de la conférence figuraient le renforcement des capacités de protection civile et la défense efficace contre les menaces hybrides. Au total, les ministres de l'Intérieur et les sénateurs des Lands examinent environ 80 points à l'ordre du jour. Ont également été abordés la mise en œuvre du régime d'asile européen commun, de nouvelles mesures d'expulsion des personnes condamnées, le renforcement des forces de sécurité, la protection civile, la criminalité organisée, les cyberattaques et les violences lors des matchs de football.

L’administration intérieure de Hambourg a clairement indiqué de quoi il s'agissait: outre la défense militaire, la protection civile devait être développée comme le «second pilier égal de la défense globale». Police, gestion des catastrophes, administration, infrastructures cruciales et population civile devaient être préparées aux scénarios de guerre et de crise. Le terme «protection civile» masque en réalité la mobilisation générale de la société pour la guerre.

Cette évolution est directement liée à la politique de guerre et de réarmement du gouvernement allemand. Tandis que l'OTAN et l'UE discutent à Bruxelles de nouveaux milliards pour la guerre en Ukraine, le réarmement de l'Europe et l’affrontement avec la Russie, la Conférence des ministres de l'Intérieur organise à Hambourg le volet politique intérieur de cette même évolution: un appareil qui reste opérationnel en temps de guerre, contrôle l'opposition et réprime la résistance sociale.

Cela est particulièrement évident dans le terme « menace hybride », un terme délibérément fourre-tout. Il englobe le sabotage, l'espionnage et les cyberattaques, ainsi que la désinformation, les opérations d'influence et la manipulation de l'opinion publique. On déclare par là problème de sécurité tout le domaine politique et médiatique. Les critiques formulées à l'encontre de l'OTAN, de la politique allemande en Ukraine, du soutien au génocide israélien à Gaza, de la guerre contre l'Iran ou des coupes budgétaires dans les aides sociales peuvent à tout moment être diffamées et présentées comme faisant partie d'une opération d'influence étrangère.

Le ministre allemand de l'Intérieur Alexandre Dobrindt a concrétisé cette orientation deux jours avant l'ouverture de l'IMK avec l'inauguration à Berlin du «Centre conjoint de défense contre les menaces hybrides». Ce centre, baptisé GAZ Hybrid, est rattaché à l'Office fédéral de protection de la Constitution [le renseignement intérieur allemand] et a pour objectif de reconnaître rapidement les campagnes ou attaques qu’on attribue à des États comme la Russie ou la Chine, centraliser les informations et coordonner les «contre-mesures».

Sont impliqués les services de renseignement, les services de police fédéraux et des Lands, les agences de cybersécurité telles que le BSI, les services de police criminelle fédéraux et des Lands, l'Administration centrale des douanes, le Parquet fédéral, les associations professionnelles et, selon les circonstances, la Bundeswehr. Ceci crée un pôle central où convergent renseignements, mesures policières, intérêts économiques, poursuites judiciaires et logique de sécurité militaire.

Les groupes de travail prévus dans le cadre de GAZ Hybrid parlent une langue claire. Outre un groupe de travail «Situation», un groupe «Échange d’informations opérationnelles », un groupe « Économie » et un groupe « Analyse et rapports », un groupe de travail spécifique est consacré à la « Désinformation et à l’influence ». Ceci montre que l’enjeu ne se limite pas à la cyberdéfense technique ou aux actes de sabotage concrets, mais englobe également la surveillance et la répression étatiques de la communication politique.

Lors de l'ouverture, Dobrindt déclara que l'Allemagne n'était « pas en guerre », mais « la cible quotidienne d'une guerre hybride ». Cette phrase résume la nouvelle doctrine de l'État. Officiellement, aucune guerre n'est déclarée, mais la société tout entière est placée en état de guerre. La population doit s'habituer à l'idée que les opinions dissidentes, les protestations et l'opposition sociale peuvent être considérées comme des opérations hostiles et faire l’objet de poursuites.

Le GAZ Hybrid n'est pas un projet isolé de Dobrindt. Il s'inscrit dans le cadre du Plan Opération Allemagne, de la nouvelle stratégie militaire, du renforcement de la protection civile et du nouveau centre de défense par drones. De nouveaux pouvoirs sont accordés aux services secrets BND [renseignement extérieur] et Verfassungsschutz [renseignement intérieur] et la Bundeswehr est massivement réarmée. Dobrindt a déjà annoncé son intention de transformer les services de renseignement allemands en «véritables services secrets». Cela implique un renforcement des pouvoirs en ligne, des cyber-opérations offensives et une «défense active» plus forte.

Cela érode encore plus le principe de la séparation (Trennungsgebot) entre la police et les services de renseignement, puis également entre la sécurité intérieure et la politique étrangère militaire, principe officiellement établi après 1945. Cette séparation était une conséquence de l'expérience du Troisième Reich, où la Gestapo, la SS, la police, la justice et la Wehrmacht avaient fusionné en un appareil meurtrier de répression et d'extermination. Bien que la classe dirigeante ait intégré, sous une forme modifiée, ses anciennes structures de pouvoir nazies au sein de l'appareil d'État de la République fédérale après 1945, ce principe était au moins juridiquement codifié.

Aujourd'hui, sous la pression de la politique de guerre impérialiste, ce système est entièrement démantelé. Les centres de situation conjoints, les bases de données communes, les structures antiterroristes, les centres de cyberdéfense, les coopérations entre renseignement intérieur et police, GAZ Hybrid et désormais l'intégration permanente de la Bundeswehr dans les structures de l'IMK recréent à nouveau un appareil de sécurité intégré. Ce qu’on était censé empêcher officiellement après 1945 – la fusion de la police, des services secrets, de l’armée et de l’exécutif politique – est rétabli sous le slogan de la « défense globale ».

L'affirmation que ce renforcement de l'appareil d'État vise à protéger la Constitution, voire à contrer le parti d'extrême droite AfD, est particulièrement trompeuse. En réalité, le gouvernement allemand a depuis longtemps adopté le programme de l'AfD: militarisme, fermeture des frontières, expulsions massives, politique de ‘loi et d’ordre’, nationalisme, casse sociale et attaque des droits démocratiques. Dobrindt incarne cette ligne plus que tout autre ministre. Il intensifie les expulsions, attise la haine envers les migrants, renforce la police et les services de renseignement et accélère la militarisation de la politique intérieure.

Lorsqu’on justifie partiellement le renforcement des mesures de répression intérieures par la lutte contre l'extrême droite, il s'agit d'une double tromperie. Premièrement, cet appareil n'est pas dirigé contre l' AfD, mais contre la classe ouvrière et toute opposition de gauche. Deuxièmement, la classe dirigeante prépare elle-même l'intégration de l'AfD à l'État. Dans les Lands, des modèles de participation ou de tolérance gouvernementale sont déjà en discussion. La CDU/CSU adopte systématiquement la politique de l' AfD, tandis que SPD, Verts et Die Linke vont dans la même direction et bloquent toute résistance sérieuse à cette politique.

Un futur gouvernement AfD hériterait d'un appareil de surveillance, de renseignement et de police lourdement armé, lui permettant d'instaurer rapidement une dictature d'extrême droite. Quiconque arme aujourd'hui les services de renseignement, la police et la Bundeswehr sous prétexte de « protéger la démocratie » crée les instruments qui seront demain utilisés par les fascistes.

Aucun des partis représentés au Bundestag (Parlement) ne s'oppose à cette politique. Cela vaut non seulement pour les partis au pouvoir, mais aussi pour les Verts et Die Linke (Parti de gauche). Là où dans les Lands ils sont au gouvernement, ces partis ne s’y opposent en rien. Au contraire, ils mettent en œuvre le programme de Dobrindt, renforcent la police et le Verfassungsschutz, intensifient les expulsions et soutiennent la politique étrangère impérialiste allemande.

En Thuringe, à Brême, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin, Die Linke a prouvé qu’elle était prête à renforcer la police, les services de renseignement et les autorités chargées des expulsions. Les Verts figurent depuis longtemps parmi les plus fervents défenseurs de l'OTAN, du réarmement et de la répression d'État. Ils réclament davantage de pouvoirs pour lutter contre la prétendue désinformation, encore plus de livraisons d'armes à l'Ukraine et justifient le renforcement de l'appareil sécuritaire par la lutte contre la Russie, la Chine, l'antisémitisme ou l'extrémisme de droite.

La raison de cela se trouve dans leur nature sociale et politique. Tous les partis du Bundestag se fondent sur le capitalisme allemand. Ils défendent l'impérialisme allemand à l'extérieur et l'État capitaliste à l'intérieur. Ils savent que le retour de l'Allemagne sur la scène des grandes puissances, le réarmement de la Bundeswehr, la guerre contre la Russie, le soutien à la politique de guerre génocidaire menée par les États-Unis et Israël au Moyen-Orient et les coupes drastiques dans les secteurs de la santé, de l'éducation, des retraites et dans les dépenses sociales suscitent une résistance croissante dans la classe ouvrière. C'est pourquoi ils développent l'appareil répressif et jettent les bases pour instaurer une dictature.

La dernière conférence des ministres de l'Intérieur doit donc être comprise comme un avertissement. La classe dirigeante se prépare non seulement à la guerre contre des ennemis extérieurs, mais aussi à la guerre contre sa propre population. Les « capacités de défense civile » englobent le fait de discipliner la classe ouvrière, le contrôle des canaux d'information, la surveillance de l'opposition politique, la mobilisation de l'administration et l'intimidation de tout mouvement opposé à la guerre et aux coupes sociales.

On ne peut stopper cette évolution par des recours au Parlement, aux tribunaux ou aux partis traditionnels. L'appareil d'État, qu’on est actuellement en train d’étendre, n'est pas un instrument neutre qu'on peut maîtriser par les urnes ou par un «contrôle démocratique». Il s'agit de l'appareil de répression de la classe capitaliste. Dans un contexte de guerre, de crise économique et d'inégalités sociales croissantes, il prend des formes de plus en plus ouvertement dictatoriales.

La réponse réside dans l'intervention indépendante de la classe ouvrière. Ouvriers, jeunes et étudiants doivent lier la lutte contre le réarmement, la guerre et l'État policier à la lutte contre les coupes sociales, la destruction d'emplois et l'exploitation capitaliste. Il est nécessaire de mettre en place des comités de la base agissant indépendamment des partis du Bundestag et des appareils syndicaux, sur les lieux de travail, dans les écoles, les universités et les quartiers.

La construction d'un État policier et militaire allemand est intrinsèquement lié au retour du militarisme allemand. Comme durant la première moitié du XXe siècle, les crises et les guerres poussent le capitalisme vers la dictature et la barbarie. Seul un programme socialiste international qui brise le pouvoir des banques, des trusts et des capitalistes de l'armement, dissout la Bundeswehr, abolit les services secrets et place l'économie sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière, peut stopper cette évolution.

(Article paru en anglais le 19 juin 2026)

Loading