Le gouvernement conservateur de l’Ontario dévoile des plans pour augmenter massivement la production militaire et alimenter la machine de guerre impérialiste canadienne

Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, prend la parole à la tribune lors de la campagne électorale ontarienne de 2025, entouré du président de la section locale 1285 d'Unifor, Vito Beato (à gauche), et du maire de Brampton, Patrick Brown. [Photo: X/Doug Ford]

Le premier ministre conservateur de droite dure de l'Ontario, Doug Ford, cherche à placer la province au cœur du développement militaro-industriel du Canada. Il a dévoilé une stratégie décennale visant à transformer rapidement la province la plus peuplée et industrialisée du pays en un centre névralgique des chaînes d'approvisionnement militaires nord-américaines et européennes.

Ce plan a été annoncé fin mai au salon de la défense CANSEC à Ottawa. La nouvelle Stratégie industrielle de défense de l'Ontario (SIDO) se targue d'une augmentation des dépenses militaires du Canada et des autres États membres de l'OTAN qualifiée d'« exceptionnelle » par les représentants du gouvernement. Dans un communiqué de presse, Ford a déclaré : « Notre stratégie de défense provinciale permettra à l’Ontario de tirer profit de ces investissements records, contribuant ainsi à la sécurité mondiale, soutenant les entreprises ontariennes et créant des dizaines de milliers d’emplois bien rémunérés dans le secteur de la défense. »

La SIDO situe ces initiatives dans le contexte de l’invasion « illégale » de l’Ukraine par la Russie, du recours croissant à la coercition économique par la Chine, des conflits en cours au Moyen-Orient et de l’évolution de la dynamique de sécurité entre les pays de l’Atlantique. Les mensonges concernant l’agression russe en Ukraine, un conflit provoqué par plus de trente ans d’expansion américaine et de l’OTAN après la dissolution de l’Union soviétique, et la présentation de la Chine, plutôt que les États-Unis et les puissances impérialistes européennes, comme le principal instigateur de la guerre, révèlent les intérêts prédateurs de l’impérialisme canadien. Ottawa a besoin d’une machine de guerre pour permettre à la bourgeoisie, comme l’a dit le premier ministre Mark Carney lors de son discours à Davos, d’être « à la table » plutôt qu’« au menu » dans le redécoupage impérialiste du monde.

Les ambitions de l’Ontario de devenir un acteur majeur de l’industrie internationale de l’armement s’inscrivent dans la Stratégie industrielle de défense (SID) du gouvernement fédéral libéral dirigé par Mark Carney, publiée en février. Cette stratégie repose sur l’engagement de Carney d’augmenter le budget de guerre du Canada à 5 % du PIB d’ici 2035, conformément aux nouveaux objectifs de l’OTAN. Il s’agit d’une somme colossale qui représenterait plus de 150 milliards de dollars dépensés chaque année pour les forces armées et les infrastructures connexes. La SID définit une stratégie visant à garantir qu’une part importante de ces fonds soit allouée aux fournisseurs et développeurs d’armements canadiens afin de créer un secteur militaro-industriel sous la gouverne d’Ottawa, moins dépendant des États-Unis.

La SID de l’Ontario décrit un « écosystème de défense » provincial regroupant quelque 300 entreprises des secteurs de l’aérospatiale, de la fabrication de pointe, des minéraux critiques, des technologies nucléaires, ainsi que de la recherche et du développement. Un élément crucial mis en avant est le développement de l’exploitation minière et du traitement dans la région du Cercle de feu, dans le nord de l’Ontario, qui peut fournir une grande partie des minéraux critiques nécessaires à la production d’armements et d’équipements militaires de haute technologie.

La province prévoit que cette expansion ajoutera 6 milliards de dollars au PIB de l’Ontario et triplera les effectifs du secteur de la défense, passant de 13 000 à 43 000 d’ici 2035, promettant des emplois bien rémunérés à 60 % de plus que la moyenne du secteur manufacturier privé. Cette prime est calculée par rapport à un salaire de base que la classe dirigeante a systématiquement réduit – par la restructuration de l’industrie automobile en 2009, la multiplication des échelons salariaux et la renégociation de l’accord commercial nord-américain, qui a instauré un salaire minimum de 16 $ l’heure pour les travailleurs de l’automobile. La classe dirigeante, après avoir orchestré une crise du coût de la vie paralysante et une accélération des pertes d’emplois dues à l’intelligence artificielle, présente désormais le militarisme comme la seule issue pour les travailleurs – une conscription économique vendue comme l’unique chance d’accéder à un niveau de vie décent.

Le budget d’austérité de l’Ontario pour 2026, dernier épisode d’une offensive menée par tous les partis depuis des décennies contre les services publics, s’inscrit dans la volonté du gouvernement Ford de contribuer largement à la construction de la machine de guerre de l’impérialisme canadien. Il promet une aubaine aux promoteurs immobiliers et aux entreprises de défense de la province, et des privations à la classe ouvrière. Le déficit projeté de 13,8 milliards de dollars – nettement supérieur aux prévisions précédentes – servira à justifier de nouvelles mesures d’austérité pour les services publics et les employés du secteur public. Les services sociaux essentiels, comme la santé, l’éducation et le logement, souffrent déjà d’un sous-financement chronique en raison des restrictions budgétaires imposées par les conservateurs de Ford depuis son arrivée au pouvoir en 2018. Auparavant, les gouvernements libéraux, conservateurs et néo-démocrates avaient imposé une discipline budgétaire rigoureuse aux dépenses publiques depuis les années 1990, tout en réduisant drastiquement les impôts des grandes entreprises et des plus riches, ce qui a entraîné une explosion de la pauvreté et l’émergence d’une élite de super-riches.

Le financement de l'éducation de la maternelle au secondaire diminue de 3,6 % cette année, poursuivant une tendance à la baisse d'environ 1500 $ (en dollars constants) par élève depuis l'arrivée au pouvoir de Ford. Le gouvernement a pris le contrôle direct de huit conseils scolaires, y installant des superviseurs proches du Parti conservateur afin d'imposer des fermetures d'écoles et des coupes dans l'éducation spécialisée. Le financement des collèges et universités de l'Ontario diminuera de près de 2 % (en dollars constants) cette année. Ces établissements reçoivent déjà parmi les plus faibles niveaux de financement public par étudiant au Canada.

Une grande partie de l’« investissement historique » tant vanté du gouvernement Ford dans l'enseignement postsecondaire sera financée par des modifications régressives apportées au Régime d'aide financière aux étudiants de l'Ontario (RAFEO), dont les répercussions toucheront de manière disproportionnée les étudiants de la classe ouvrière. Le gouvernement a réduit la part des bourses d'études de 85 % à 25 %, augmentant ainsi considérablement la dépendance des étudiants aux prêts. Ces coupes dans l'aide aux étudiants ont déclenché des manifestations partout dans la province, alors que les étudiants sont confrontés à un endettement croissant et à la flambée des coûts des études supérieures.

Après avoir drastiquement réduit le financement public des collèges et universités, le gouvernement propose, dans le cadre de la Stratégie industrielle de défense de l’Ontario, une intégration plus étroite entre les établissements d’enseignement postsecondaire et le secteur de la défense grâce à des mécanismes de planification de la main-d’œuvre intégrés au système d’éducation. Il préconise la mise en place d’un « vivier solide de nouveaux talents » et propose de réunir le représentant militaire de la défense de l’Ontario (RMDO) – un officier de liaison des Forces armées canadiennes en poste au sein du gouvernement provincial – avec des administrateurs et des dirigeants de l’industrie afin de « cerner les lacunes en matière de formation liées à la défense ». Autrement dit, pour obtenir du financement, les établissements d’enseignement supérieur seront contraints de subordonner leurs activités aux besoins des fournisseurs d’armes et des Forces armées canadiennes.

Cet aspect du plan de Ford s’inscrit dans la Stratégie industrielle de défense du gouvernement Carney qui, comme l’a rapporté le WSWS, désigne explicitement les établissements d’enseignement postsecondaire comme des moteurs de la recherche et du développement militaires, proposant de « mettre en place des mécanismes pour mieux relier les universités et les collèges aux priorités de la défense » et d’offrir 1,6 milliard de dollars pour « attirer et équiper des chercheurs de calibre mondial » en vue du réarmement. Le projet d'expansion de 1,7 milliard de dollars proposé par la SIDO pour les programmes en science (STEM) et les métiers spécialisés démontre clairement que la classe dirigeante instrumentalise la réduction drastique des bourses d'études et la crise du coût de la vie pour contraindre les jeunes à lier leur carrière à l'expansion militaro-industrielle sans précédent.

Le premier ministre canadien Mark Carney s'adresse aux troupes au manège militaire de Fort York à Toronto, le 9 juin 2025, juste avant d'annoncer une augmentation immédiate de 17 % des dépenses militaires. [Photo: Mark Carney/Facebook]

Ce vaste renforcement militaire du gouvernement fédéral intervient dans un contexte de dégradation historique des relations canado-américaines, illustrée par la guerre commerciale déclenchée par le président Trump et alimentée par la réaction nationaliste de la classe dirigeante canadienne, ainsi que par la menace d'annexion du Canada proférée par le président américain. En accord avec le gouvernement Carney, Ford s'est récemment rendu à Washington pour défendre le concept de « forteresse Amérique du Nord » et plaider en faveur du maintien de l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM, successeur de l'ALENA), qui arrive à échéance en juillet. L’impérialisme canadien aspire à demeurer au sein d’un bloc commercial protectionniste dirigé par les États-Unis et visant à contrer les rivaux économiques mondiaux de Washington, notamment la Chine.

Cependant, la crise sans précédent des relations canado-américaines a également accéléré la volonté de l’impérialisme canadien de nouer des liens militaires avec ses alliés européens de l’OTAN. L’ODIS cible le plan de réarmement « Readiness 2030 » de l’UE, qui mobilise 800 milliards d’euros pour les dépenses de guerre, et prévoit de le financer par une offensive contre la classe ouvrière à travers le continent. Le plan de Ford vise également à tirer profit du mécanisme de financement SAFE, qui ouvre l’accès à 244 milliards de dollars de prêts européens pour l’acquisition de matériel de défense aux entreprises canadiennes. Pour des sociétés comme Bombardier Défense, CAE, Calian et Thales Canada, ces deux voies élargissent l’accès à un marché mondial des armes dont la valeur est estimée à plusieurs milliers de milliards de dollars.

Les travailleurs ne peuvent s’opposer à la militarisation de la société par le biais des syndicats, qui se sont affirmés de plus en plus ouvertement comme les défenseurs de l’explosion des budgets militaires et des guerres d’agression. La présidente d'Unifor, Lana Payne, a salué l'avion militaire Bombardier Global 6500 comme une « réussite canadienne » et siège désormais au conseil consultatif Canada–États-Unis de Carney, aux côtés de PDG et d'anciens politiciens conservateurs. Son syndicat a discuté avec General Motors de la conversion de l'usine automobile CAMI, actuellement inactive, à Ingersoll (Ontario), en usine de production de véhicules militaires et milite depuis longtemps pour que le Canada adopte des stratégies nationales en matière d'aérospatiale et de défense, fondées sur des contrats gouvernementaux pour les fabricants d'armes et les entreprises de défense.

Au niveau provincial, la présidente de la Fédération du travail de l'Ontario, Laura Walton – qui a accédé à son poste le plus élevé au sein de la bureaucratie en trahissant la grève de 2022 de 55 000 travailleurs de l'éducation contre les salaires de misère et l'interdiction de grève imposée par le gouvernement – avait proposé au gouvernement Ford en janvier 2025 la création d'un « Groupe de travail syndical, commercial et communautaire anti-tarif » afin de promouvoir une réponse nationaliste canadienne à la guerre commerciale de Trump. Face au refus de Ford, elle s'est inclinée publiquement, déclarant : « Son bureau a mon numéro de portable, et nous sommes prêts à retrousser nos manches et à nous mettre au travail. »

L'alignement politique de la bureaucratie syndicale et de ses « partenaires » au sein du gouvernement libéral de Carney avec le gouvernement provincial de Doug Ford est très révélateur. Ford a accédé au pouvoir en 2018 en imitant ouvertement Trump : il a réduit le salaire minimum, imposé un gel des embauches dans le secteur public, amputé de 6 milliards de dollars les programmes d’aide sociale et de santé, et plafonné illégalement les augmentations de plus d’un million de travailleurs du secteur public à 1 % par an pendant trois ans. Il a invoqué la « clause dérogatoire » pour bafouer les droits démocratiques, a mis fin prématurément à toutes les mesures de santé publique liées à la COVID-19, causant la mort de milliers de personnes, et s’est initialement allié au « Convoi de la liberté », un mouvement d’extrême droite qui a occupé le centre-ville d’Ottawa début 2022. Il a joué un rôle majeur dans le soutien apporté au génocide israélien à Gaza, a interdit le port du keffieh à l’Assemblée législative de l’Ontario et a fait pression pour que la police intervienne contre les manifestants antigénocide et solidaires de la Palestine.

Si Ford n’affiche plus publiquement son admiration pour Trump, c’est uniquement parce que l’impérialisme canadien et américain a vu son partenariat militaro-stratégique de plusieurs décennies s’effriter au cours des dernières années. Mais Ford, à l’instar de l’ensemble de la classe dirigeante canadienne, adhère pleinement à de larges pans du programme d’extrême droite de Trump, car la réduction drastique des dépenses publiques, l’interdiction des grèves, le réarmement et la guerre, ainsi que les atteintes aux droits démocratiques servent les intérêts de l’oligarchie financière.

C’est dans l’intérêt de cette force sociale parasitaire que Ford et Carney ont systématiquement approfondi leur coopération. Avant les trois élections partielles fédérales d’avril, Ford a déclaré publiquement espérer que les libéraux obtiendraient une majorité parlementaire. « Je crois fermement qu’on accomplit davantage de choses avec un gouvernement majoritaire », a-t-il affirmé au Globe and Mail. « Au final, je pense que les gens veulent de la certitude. Et cela leur en apportera. »

Les conservateurs de Ford et le gouvernement libéral de Carney sont déterminés à mener une guerre mondiale au service de l’impérialisme canadien et à en faire payer le prix aux travailleurs. Les syndicats, les néo-démocrates et leurs alliés de pseudo-gauche présentent ces forces politiques comme des partenaires au sein d’« Équipe Canada ». Mais il n’y a pas d’« équipe » : les guerres patronales – commerciales et militaires – sont menées au détriment des emplois, des salaires et des services publics.

La lutte pour des emplois décents et des services sociaux est une lutte contre la guerre et le système capitaliste qui l’engendre. Il faut une mobilisation sociale et politique de la classe ouvrière, fondée sur un programme socialiste et internationaliste, qui luttera pour porter au pouvoir un gouvernement ouvrier qui réorganisera l’économie afin de placer les besoins sociaux avant le profit et abolira la machine de guerre canadienne.

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