Enquête du département de la Justice sur le président de l’UAW Shawn Fain : la crise de la bureaucratie s’aggrave

Le président de l’UAW, Shawn Fain, s’adressant aux délégués lors de la convention d’investiture du Parti démocrate du Michigan, le dimanche 19 avril 2026, à Détroit. [AP Photo/Jose Juarez]

Le département de la Justice des États-Unis (DOJ) a convoqué un grand jury fédéral et a assigné à comparaître le contrôleur judiciaire chargé de superviser l’United Auto Workers (UAW) dans le cadre d’une enquête pénale portant sur les conclusions de ce dernier, selon lesquelles le président de l’UAW, Shawn Fain, aurait « abusé de l’autorité de sa fonction » pour obtenir des faveurs pour sa fiancée et la sœur de celle-ci, et aurait exercé des représailles contre un responsable de l’UAW qui s’y serait opposé.

Selon un article de Bloomberg publié dimanche, Fain a été informé de l’enquête le 18 juin par un avocat du cabinet Jenner & Block représentant le bureau du contrôleur de l’UAW, près d’un mois avant que les travailleurs n’en apprennent l’existence. Reuters a confirmé l’enquête après avoir examiné des documents internes du syndicat.

Le département de la Justice a ouvert une enquête suite à des allégations selon lesquelles Fain aurait fait pression sur le vice-président Rich Boyer pour qu’il obtienne une prime en espèces au profit de sa fiancée, Keesha McConaghie, employée au Centre national de formation UAW-Stellantis, et pour qu’il intervienne dans la demande d’indemnisation des accidents du travail déposée par la sœur de sa fiancée à l’encontre de Stellantis. Il aurait ensuite exercé des représailles contre Boyer en le démettant de ses fonctions de négociateur en chef auprès de Stellantis, sur la base d’accusations que le contrôleur Neil Barofsky a jugées « non étayées, infondées et exagérées », et dont « Fain savait qu’elles étaient fausses au moment où il les a formulées ».

Ces révélations aggravent la crise au sein de la bureaucratie de l’UAW, qui fait face à une opposition croissante de la base, notamment à des rejets massifs des conventions collectives négociées par l’UAW chez Nexteer, Dana et autres équipementiers. Elles soulèvent la possibilité que Fain fasse l’objet d’accusations officielles de corruption dans un contexte où émerge une opposition véritable à la bureaucratie.

Will Lehman, ouvrier socialiste chez Mack Trucks, a été désigné candidat à la présidence du syndicat lors du congrès constitutionnel de l’UAW qui s’est tenu le mois dernier à Détroit, avec pour programme l’abolition de la bureaucratie et le transfert du pouvoir aux travailleurs de la base sur le terrain.

Dans une déclaration, Fain a réagi le 12 juillet à l’enquête du département de la Justice en se présentant comme la victime d’accusations mensongères de la part de Boyer et d’une persécution politique de la part du contrôleur de l’UAW, déclarant qu’il est « resté silencieux sur les luttes politiques internes au sein de notre syndicat ces deux dernières années », mais qu’il a désormais décidé de s’exprimer publiquement « car les enjeux sont trop importants et les membres méritent de connaître la vérité ».

Fain affirme que Boyer a « fourni de fausses allégations au contrôleur » afin de « voler la prochaine élection de l’UAW ». Il s’agit là d’une accusation audacieuse de la part d’un président dont les représailles contre ses rivaux au sein de l’appareil bureaucratique de l’UAW sont bien documentées, notamment ses menaces lors d’une réunion du personnel de « trancher la gorge » de quiconque « s’en prendrait » à son cercle restreint.

L’argument central de Fain est que le contrôleur Barofsky « nourrit une rancune politique à mon égard parce que l’UAW a adopté une position anti-guerre face à ce qui se passait à Gaza ». Il s’agit là d’un mythe. L’incident réel auquel Fain fait référence est une confrontation survenue en février 2024, au cours de laquelle Barofsky a transmis à Fain une lettre de l’Anti-Defamation League critiquant une résolution de cessez-le-feu symbolique et sans effet adoptée par l’UAW.

Cette allégation de persécution à l’encontre de Fain est amplifiée par Labor Notes, Jacobin et les médias de pseudo-gauche comme preuve qu’une enquête fédérale de deux ans sur la corruption serait motivée par une animosité pro-sioniste à l’encontre d’un défenseur intrépide de la solidarité avec la Palestine.

La véritable attitude de Fain a été révélée lors de la conférence du Programme d’action communautaire (CAP) de l’UAW en janvier 2024, lorsque l’appareil syndical s’est réuni pour soutenir la réélection de Joe Biden. Trois délégués de l’UAW se sont levés et ont scandé « Cessez-le-feu maintenant ! », appelant à la fin du génocide perpétré par Israël à Gaza. Ils ont été traînés hors de la salle par la police du Capitole tandis que Fain est resté là sans broncher.

Lors de la grève à l’Université de Californie du printemps 2024, des dizaines de milliers de travailleurs universitaires ont débrayé pour s’opposer au génocide soutenu par les États-Unis à Gaza et à la répression policière des manifestations sur les campus. La bureaucratie de l’UAW a repoussé à plusieurs reprises la décision de déclencher la grève malgré un vote écrasant en faveur de l’action, puis s’est finalement résignée à la limiter à seulement 2 000 travailleurs sur un seul campus.

Fain affirme avoir fait appel à un cabinet d’avocats pour « lutter contre les allégations forgées de toutes pièces du contrôleur », déclarant : « C’est ce qui arrive quand on s’oppose au monde des affaires américain et à ses alliés, et je ne me laisserai pas intimider ni harceler pour m’empêcher de servir nos membres. »

Loin de persécuter Fain, Barofsky s’est donné beaucoup de mal à le soutenir. Le contrôleur nommé par le tribunal a formulé ses accusations contre Fain dans un rapport de situation déposé auprès du juge fédéral de district David Lawson le 25 juin, une semaine après la clôture du congrès. Fain, comme les autres candidats, était tenu d’attester qu’il ne s’était pas livré à des actes frauduleux ou de corruption – ce que le contrôleur savait être faux et qui pouvait constituer un motif de disqualification de l’élection.

Barofsky a également supervisé les élections de l’UAW de 2022-2023, le premier scrutin direct des membres de l’histoire de l’UAW, et a ignoré la montagne de preuves présentées par Lehman concernant l’atteinte délibérée au droit de vote, ce qui a conduit à l’élection de Fain avec les voix de seulement 6 % des membres.

La mise sous tutelle fédérale de l’UAW – qui a débuté après la révélation que de hauts responsables syndicaux de l’UAW acceptaient des pots-de-vin d’entreprises et détournaient les cotisations – n’a jamais été conçue pour instaurer une véritable responsabilité démocratique. Son objectif est uniquement de gérer l’image publique de l’appareil syndical et d’installer une direction acceptable pour les entreprises et l’État capitaliste.

La lutte factionnelle entre Fain, Boyer et la secrétaire-trésorière Margaret Mock ne reflète aucune divergence de principe. C’est une compétition pour accéder a des postes et d’énormes ressources : le fonds de grève de l’UAW, qui s’élève à 1,3 milliard de dollars, son portefeuille d’actifs d’un milliard de dollars, son réseau de caisses de santé pour retraités et de centres de formation, ainsi que les carrières somptueuses qui viennent avec et qui permettent de gaver une couche pléthorique de responsables surpayés. Toutes ces parties sont également impliquées dans la trahison des intérêts des membres de l’UAW.

Ces luttes intestines au sein de la bureaucratie atteignent maintenant leur paroxysme en raison d’un élément que les rapports du contrôleur de l’UAW s’abstiennent délibérément de mentionner : une révolte des travailleurs de la base contre l’ensemble de l’appareil bureaucratique du syndicat. Fain cherche à utiliser Boyer comme bouc émissaire pour la trahison des travailleurs de Stellantis – une trahison dont l’ensemble de la bureaucratie est responsable. Dans une lettre datée de juin 2024, Boyer a admis que lui-même, Fain et l’ensemble de son équipe savaient que l’affirmation selon laquelle tous les travailleurs temporaires – appelés « employés supplémentaires » (SE) chez Stellantis – seraient convertis en employés à temps plein en vertu de l’accord de 2023 était un mensonge.

En tant que responsable de la division « Fournisseurs de pièces et indépendants » (IPS) de l’UAW, Boyer porte également la responsabilité directe d’une vague de trahisons qui a donné lieu à une rébellion sans précédent. Les salariés de Nexteer à Saginaw ont rejeté à une écrasante majorité trois conventions collectives négociées par l’UAW avant que le syndicat ne fasse adopter de justesse la quatrième en organisant le vote à l’intérieur de l’usine, en prétendant à tort que les salariés n’ayant pas terminé leur période d’essai de 90 jours auraient droit à une prime de 3 000 dollars à la signature.

Les travailleurs de Dana à Toledo (Ohio), Warren (Michigan) et Paris (Tennessee) ont massivement rejeté une entente provisoire qui, selon Boyer, prévoyait des « augmentations salariales satisfaisantes », alors que le salaire de départ est de 20 dollars de l’heure et que les nouveaux employés plafonneront à 25 dollars de l’heure au bout de quatre ans.

La bureaucratie a également mis fin à la grève de dix jours et a fait adopter à la hâte un accord de capitulation concernant American Axle à la veille du congrès, tout en laissant aux travailleurs moins de 48 heures pour lire un contrat de 118 pages et en les menaçant d’un remplacement définitif s’ils le rejetaient.

Autrement dit, le bilan de Boyer ne se distingue en rien de celui de toutes les autres sections de l’appareil syndical et révèle que sa posture d’adversaire lésé de Fain est entièrement frauduleuse.

Le WSWS avait averti dès le départ que l’élection de Fain ne changerait rien sur le fond. Lorsqu’il a prêté serment en tant que président en mars 2023, le WSWS écrivait : « Fain n’est pas l’expression d’une révolte de la base contre l’appareil bureaucratique. Il représente plutôt la réaction défensive de la bureaucratie et de la classe dirigeante face à un mouvement grandissant de la base. »

Tous les événements qui se sont produits depuis – la trahison des intérimaires chez Stellantis, les révoltes dans le secteur des pièces automobiles, la répression des grèves dans l’industrie de la défense, l’expulsion violente des délégués anti-génocide de la salle de conférence de l’UAW, le blocage des grèves dans les campus universitaires de l’UC et de Columbia – confirment ce verdict.

Will Lehman, ouvrier socialiste chez Mack Trucks, a été désigné candidat à la présidence de l’UAW pour la deuxième fois consécutive lors du congrès de 2026, avec un programme visant à abolir la bureaucratie et à transférer le pouvoir directement aux ouvriers de la base. Ce que le scandale Fain démontre, c’est ce que Lehman a déclaré aux ouvriers dès le début de sa campagne : « Cette bureaucratie ne peut pas être réformée. Elle doit être abolie. »

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