Un mouvement de protestation lancé le mois dernier par le tout nouveau Cockroach Janata Party [CJP – Parti populaire des cafards] a rassemblé des dizaines de milliers d'étudiants, de jeunes chômeurs et de jeunes professionnels dans les rues de la capitale indienne. Il a plongé le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi et son parti d'extrême droite Bharatiya Janata Party (BJP) dans une crise qui va grandissant.
Le déclencheur immédiat des manifestations fut un scandale de corruption lié à l'un des examens d'entrée à l'université, un concours public réputé pour sa difficulté et ses fortes inégalités sociales. Cependant, le mouvement est devenu le symbole d'une colère sociale bien plus vaste, exacerbée par le manque d'opportunités d'emploi, la pauvreté endémique et le fossé toujours plus grand entre la masse de la population et une infime minorité de riches et de très riches.
Le mouvement de protestation a pris une ampleur considérable cette semaine, lorsque des dizaines de milliers de personnes ont bravé l'interdiction gouvernementale de manifester devant le Parlement. Fidèle à ses penchants violents et autoritaires, le régime de Modi a réagi par une répression policière féroce: gaz lacrymogènes, charges à la matraque, arrestations massives et déploiement de milliers de troupes paramilitaires.
Ce mouvement de contestation de la jeunesse fait suite au soulèvement, en avril, de milliers de travailleurs brutalement exploités à Noida, dans la périphérie de New Delhi, et dans la ville de Manesar, dans l'État voisin d'Haryana. Dans ces deux agglomérations industrielles, les travailleurs ont été criminalisés et emprisonnés (article en anglais) pour avoir simplement réclamé un salaire décent.
La jeunesse étudiante indienne est confrontée à des perspectives sombres sur tous les fronts: soit elle se voit refuser l'accès à l'enseignement supérieur par un système d'admission à l'université gangrené par la corruption, ce qui la réduit dès le départ à des salaires de misère; soit, une fois diplômée, elle doit faire face à un marché du travail qui offre à la plupart des titulaires de diplômes emplois précaires, chômage ou sous-emploi.
L’Étude sur la population active, initiée par le gouvernement indien, a révélé que le taux de chômage du pays est à son plus haut niveau depuis 45 ans. Ce chiffre est si explosif politiquement que le gouvernement Modi a d'abord tenté de le dissimuler. Sur plus de 10 millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, seule une infime partie trouve un emploi dans le secteur formel. Ce n’est là ni un accident ni un dysfonctionnement passager mais bien la conséquence structurelle d'un ordre capitaliste qui génère une richesse spectaculaire pour 229 milliardaires dont la fortune cumulée dépasse 1 000 milliards de dollars, et qui condamne toute une génération à la précarité permanente.
Les origines du mouvement de protestation
Les causes immédiates de l'agitation actuelle remontent au 6 juin, où des milliers de manifestants se sont rassemblés à Delhi, la capitale indienne, pour le premier grand rassemblement public d'un nouveau mouvement se faisant appeler le Cockroach Janata Party (CJP) – fondé suite à la mobilisation massive autour d'un mème anti-système sur les réseaux sociaux. Après avoir organisé des marches de protestation dans plusieurs autres grandes villes, le CJP a lancé un sit-in permanent à [l’observatoire astronomique de] Jantar Mantar, dans le centre de Delhi, le 20 juin. Huit jours plus tard, Sonam Wangchuk, militante pour l'environnement et la réforme de l'éducation, a entamé une grève de la faim illimitée sur le lieu de la manifestation en solidarité avec les étudiants.
La principale revendication du CJP est la démission du ministre de l'Éducation de l'Inde, Dharmendra Pradhan, suite à la fraude systématique révélée lors du test national d'admissibilité administré par le gouvernement (NEET), ainsi que lors des examens du Conseil central de l'enseignement secondaire.
L'élément déclencheur fut la révélation de la fuite des questions d'examen du concours d'entrée en médecine du NEET, prévu le 3 mai, par des entreprises de soutien scolaire ayant de l’influence politique. Le NEET est un examen obligatoire et extrêmement sélectif, auquel participent chaque année plus de 2,3 millions d'étudiants pour seulement 136 000 places en faculté de médecine. L'examen fut par la suite annulé et reporté au 21 juin. Les conséquences furent dramatiques: au moins douze jeunes, leurs espoirs anéantis et des années de préparation réduites à néant, se sont suicidés.
Le nom ‘Parti populaire des cafards’ est une parodie du nom du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata (Parti du peuple indien), et reflète la colère sociale grandissante. Le 15 mai, le juge en chef de la Cour suprême indienne, Surya Kant, avait qualifié les dizaines de millions de jeunes Indiens sans emploi de «parasites» et de «cafards». Ce mépris n'était pas fortuit: il exprimait ouvertement le dédain absolu avec lequel la classe dirigeante indienne considère les masses de jeunes qu'elle a abandonnés et laissés pour compte. De plus, ce mépris a été perçu comme tel par l'opinion publique. La jeunesse indienne a transformé cette insulte en symbole de résistance, même si le CJP ne s'aventure pas au-delà des limites de la politique officielle et s'efforce de limiter le mouvement de protestation à des revendications minimales.
«Sansad Chalo»: Des dizaines de milliers de personnes marchent sur le Parlement
Le lundi 20 juillet, des dizaines de milliers de manifestants ont tenté une «Sansad Chalo» — une marche sur le Parlement — organisée pour coïncider avec le jour d'ouverture de la «session de la mousson» du Parlement, en signe de défi au gouvernement Modi.
Ébranlé par l'ampleur et la détermination du mouvement mené par le CJP, le gouvernement avait criminalisé préventivement la marche et largement diffusé son interdiction dans l'espoir d'intimider les manifestants.
Mais face à son échec manifeste, la police de Delhi agissant sur ordre du gouvernement a réprimé la manifestation avec une brutalité inouïe. De larges contingents de forces de sécurité avaient été déployés pour bloquer la marche avant qu'elle n'atteigne le Parlement. La police a tiré des gaz lacrymogènes dans la foule des manifestants et a lancé sur elle des charges à la matraque répétées, frappant sans distinction les jeunes hommes et femmes rassemblés pacifiquement. De nombreux manifestants ont été arrêtés, plus de 200 personnes ont été si violemment battues qu'elles ont subi des fractures, de profondes lacérations au crâne et une intoxication aux gaz lacrymogènes. Une jeune fille de 21 ans a été si grièvement blessée qu'elle a dû être admise en soins intensifs.
Plusieurs stations du métro de Delhi avaient été temporairement fermées dans le but délibéré d'étrangler le flot des manifestants se rendant au centre-ville. Des restrictions radicales avaient été imposées dans certaines parties de la capitale, faisant ressembler New Delhi à une ville en état de siège.
Parmi ceux qui ont rejoint le Sansad Chalo se trouvait un certain nombre de jeunes courageux qui devaient porter des bandages autour de la tête pour couvrir les blessures que la police leur avait infligées la nuit précédente, lorsque celle-ci avait violemment dispersé le site de la manifestation du Jantar Mantar.
Suite aux événements de lundi, le mouvement de protestation a continué de prendre de l'ampleur, avec la reprise du sit-in du Jantar Mantar et des manifestations de soutien organisées dans plusieurs très grandes villes comme Mumbai, Chennai, Hyderabad et Patna. Dans cette dernière, la capitale du Bihar, le deuxième État le plus peuplé de l'Inde, la police a violemment réprimé une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes mercredi.
Jeudi, Modi a rompu le silence sur le mouvement de contestation des jeunes. Dans un bref message sur les réseaux sociaux, il a feint de se préoccuper de la jeunesse indienne et a promis de créer un tribunal spécial pour punir les responsables de fuites de sujets d’examens nationaux, fuites qui se sont multipliées au cours de la dernière décennie.
Le gouvernement fait également miroiter la possibilité de reprendre les pourparlers qu'il a tenus lundi avec les représentants du CJP.
Le fondateur du CJP, Abhijeet Dipke, a jusqu'à présent refusé. Cet ancien étudiant de l'Université de Boston, qui avait auparavant des liens avec l'Aam Aadmi Party (Parti de l'Homme du peuple), un parti capitaliste de droite, s'est efforcé de limiter le mouvement de protestation à la seule question de la fuite des sujets du concours NEET et à la demande de démission du ministre de l'Éducation. Aucune revendication n'a été formulée pour remédier au sous-financement chronique de l'enseignement supérieur ni au montant dérisoire des aides étudiantes, et encore moins pour envisager des mesures qui, si elles étaient mises en œuvre, empiéteraient sur la fortune des plus riches et sur les dizaines de milliards de dollars gaspillés dans le budget militaire au lieu de développer les services publics essentiels et de créer des emplois.
Mais Dipke sent clairement le sol se dérober sous les pieds et éprouve le besoin, pour l'instant, de se ranger du côté des jeunes manifestants et de leur hostilité envers le gouvernement, hostilité exacerbée par la répression de lundi. «Modi ji», a déclaré Dipke en utilisant une formule de politesse indienne, «je vous prie une fois de plus d'accepter la démission de Dharmendra Pradhan. Sinon, la question ne se limitera pas à la seule démission de Dharmendra Pradhan; elle mettra encore la vôtre à l’ordre du jour.»
Le journal Indian Express a révélé jeudi qu’on avait donné à la police de Delhi l’instruction d'exercer les pouvoirs que lui confère la Loi de 1980 sur la Sécurité nationale (NSA). Cette «autorisation», accordée le 15 juillet, est valable pour une durée de trois mois, du 19 juillet au 18 octobre. En vertu de cette loi draconienne, la police peut emprisonner sans inculpation formelle et pour une durée maximale d'un an toute personne dont les actes «sont jugés préjudiciables à la sécurité de l'État, au maintien de l'ordre public ou à celui des approvisionnements ou services essentiels à la collectivité ».
Le principal homme de main de Modi, le ministre de l'Intérieur Amit Shah – artisan de certaines des mesures les plus répressives de l'histoire indienne post-indépendance – a intensifié la répression étatique. Il a mobilisé des milliers de membres de la Force centrale de réserve de la police (CRPF) et des unités de la Force d'action rapide (RAF), qu'il a déployées dans toute la capitale.
Cette mobilisation paramilitaire contre de jeunes manifestants non armés révèle la peur qui habite le gouvernement Modi. Ce régime est assis au sommet d'un volcan politique et social – et il le sait.
Sa plus grande crainte, comme l'a montré la violente attaque perpétrée en avril contre la manifestation des travailleurs de la ville de Noida, est que l'agitation étudiante serve de catalyseur à une explosion d'opposition de la part de classe ouvrière.
Les partis d'opposition s'efforcent d'exploiter et de contenir l'agitation des jeunes
Les partis d'opposition bourgeois indiens, menés avant tout par le Parti du Congrès et son alliance «INDIA», un nom pompeux mais politiquement vide de sens, se sont empressés de se présenter comme les champions des étudiants et des jeunes manifestants. Rahul Gandhi, figure emblématique de l'opposition bourgeoise dynastique indienne, a feint de vouloir rejoindre la marche «Sansad Chalo» du 20 juillet sur le Parlement. Il a été brièvement interpellé par la police de Delhi.
Loin d'être une alternative à la guerre de classes menée par le BJP contre les travailleurs indiens, le Parti du Congrès en est l'un des architectes. Le Congrès et son alliance INDIA – composée d'un assortiment de partis de droite, ethno-nationalistes et castistes, et de ses partenaires parlementaires staliniens (le CPM et le CPI) – prônent un gouvernement capitaliste de droite d’alternative. Un gouvernement qui, à l'instar de celui dirigé par Modi, s’engagerait à imposer des réformes anti-ouvrières et pro-investisseurs, et à poursuivre l'alliance guerrière anti-Chine de New Delhi avec l'impérialisme américain.
Les organisations historiquement vues comme la «gauche» — Parti communiste marxiste (CPM) et Parti communiste indien (CPI), syndicats comme le Centre des syndicats indiens (CITU) sous direction stalinienne ou le Congrès des syndicats de toute l'Inde (AITUC) — sont à juste titre largement discréditées. Au nom de leur opposition au BJP suprémaciste hindou, elles ont systématiquement et sur des décennies réprimé la lutte des classes, soutenu des gouvernements de droite au niveau fédéral, imposé des politiques qu'elles qualifient elles-mêmes de pro-investisseurs dans les États où elles sont au pouvoir et isolé les luttes ouvrières militantes.
Tant le mouvement de protestation des travailleurs de Noida que l'actuel mouvement étudiant ont éclaté en dehors des structures traditionnelles de pouvoir, des syndicats et des partis d'opposition officiels. Ceci témoigne de la profondeur de la crise sociale et de l'aliénation populaire envers l'ensemble de l’establishment, de «gauche» comme de droite, et constitue en germe une menace réelle pour le gouvernement du BJP et pour la classe dirigeante capitaliste en général.
Mais il est aussi confronté – comme l’a déjà montré la politique de la direction du CJP – au principal danger rencontré par tout mouvement de ce type. À moins qu’elles ne s’efforcent de mobiliser la classe ouvrière autour d’un programme socialiste et internationaliste les manifestations de masse, aussi militantes et rebelles soient-elles, restent vulnérables et peuvent passer sous le contrôle de forces politiques bourgeoises ou pseudo de gauche pour être détournées et finalement dissipées. C’est ce qui est arrivé au soulèvement de masse du Sri Lanka en 2022.
La concurrence intense et la corruption endémique qui entourent les concours d'entrée dans les universités indiennes, tout comme les problèmes plus fondamentaux de la pauvreté et du chômage de masse, sont des maux sociaux ayant leurs racines dans la crise mondiale du capitalisme. En changeant ce qui doit l'être, l'«ascension» de l'Inde – si souvent mise en avant par le gouvernement BJP et les médias dominants – reflète des développements ayant lieu dans le monde entier, particulièrement aux États-Unis, l’épicentre du capitalisme mondial. La société est déchirée par des inégalités sociales sans précédent et croissantes; une classe dirigeante oligarchique se tourne vers l’autoritarisme d'extrême droite; les droits des travailleurs sont sous attaque constante alors que le gouvernement prétend ne pas avoir d'argent pour les services publics tout en consacrant des ressources massives au réarmement et à la guerre.
Les jeunes tendant vers le socialisme doivent lutter pour orienter le mouvement de protestation vers la classe ouvrière, en commençant par les travailleurs de Noida et de la zone industrielle de Gurgaon-Manesar. C'est la classe ouvrière qui a le pouvoir social de vaincre le gouvernement Modi, de transformer la société et de faire de l'égalité sociale le principe directeur de celle-ci. Mais pour mobiliser ce pouvoir, la classe ouvrière doit conquérir son indépendance politique vis-à-vis de tous les partis pro-capitalistes y compris les staliniens. Elle doit rallier les travailleurs opprimés à sa cause dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et pour la réorganisation socialiste de la société. Cela exige la création de nouvelles organisations de lutte des classes, de comités de la base indépendants et, surtout, d'un parti révolutionnaire ouvrier, c'est-à-dire trotskyste.
(Article paru en anglais le 24 juillet 2026)
