Oscar Robayo, un agent de piste de 39 ans, a trouvé la mort le 24 août alors qu'il effectuait une manœuvre de repoussage de routine sur un avion de ligne à l'aéroport Montréal-Trudeau (YUL). Des témoignages recueillis par le World Socialist Web Site auprès de plusieurs travailleurs révèlent qu'Oscar a été écrasé par le train d'atterrissage de l'avion parce que son employeur, Samsic Assistance Canada, avait omis de lui fournir une rallonge qui lui aurait permis de se tenir à une distance sécuritaire de l'appareil.
La concurrence entre les sous-traitants assurant l'assistance en escale et d'autres services dans les aéroports canadiens est impitoyable. Les travailleurs, fortement exploités, doivent composer avec des horaires épuisants pour garantir le départ des vols à l'heure, ainsi qu'avec des conditions dangereuses dues à du matériel défectueux et à la violation systématique des procédures de sécurité.
Ce système de maximisation des profits au profit d'opérateurs comme la multinationale Samsic – qui emploie bien au-delà de 100 000 personnes dans 27 pays – est supervisé par le gouvernement libéral fédéral. En 2021, les libéraux ont pérennisé, par une réforme superficielle de l'article 47.3 du Code canadien du travail, le système de changement de prestataire (ou « contract flipping ») en vigueur depuis des décennies ; ce système permet aux exploitants aéroportuaires de résilier des contrats à leur guise et d'en attribuer de nouveaux au moins coûtant.
Un employé de Samsic à Montréal a déclaré au WSWS :
Je dirais qu'au moins 90 % de notre matériel est défectueux d'une manière ou d'une autre (vitres, portes ou ceintures de sécurité manquantes) ; les freins ne fonctionnent pas, les volants sont soit trop durs, soit trop lâches, et tous nos équipements nécessitent une recharge constante.
Interrogé pour savoir s'il avait été témoin d'accidents du travail similaires à celui qui a coûté la vie à Oscar, il a répondu : « Aucun autre accident lors de manœuvres de repoussage, mais nous avons connu des situations qui sont venues bien près de finir comme celle qui a causé la mort d'Oscar. » Il a ajouté :
La sous-traitance est une catastrophe : nous sommes constamment surchargés de travail et pressés par le temps pour faire sortir les avions. La sécurité est souvent négligée et l'entreprise cherche à faire des économies dès qu'elle le peut. Nous nous plaignons depuis des mois et nous avions l'habitude de blaguer qu'il faudrait qu'il y ait un mort pour que les choses changent [...] Travailler à l'aéroport n'est dangereux que lorsque les procédures normales d’exploitation ne sont pas respectées, et c’est presque toujours le cas à YUL avec les entreprises sous-traitantes.
Samsic s’est implantée à Montréal à la suite d’un changement de prestataire en 2023, une opération qualifiée à l’époque de « dévastatrice » pour la sécurité au travail et les droits des salariés par le syndicat AIMTA (Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale). Pourtant, en novembre 2024, le syndicat a conclu une convention collective avec Samsic prévoyant une clause qui excluait les nouvelles recrues des protections syndicales durant les trois premiers mois de leur emploi. En août 2025, l’AIMTA vantait son étroite collaboration avec la direction de Samsic lors d’une rencontre organisée pour célébrer le rachat par Samsic de TSAS, un sous-traitant concurrent opérant à l’aéroport.
Après le décès d’Oscar, l’AIMTA a publié un bref message de condoléances, mais n’a soulevé aucune préoccupation en matière de sécurité ni proposé d’action de la part des travailleurs pour mettre fin aux conditions dangereuses auxquelles ils sont confrontés au quotidien.
Interrogé sur le rôle de l’AIMTA, l’employé de Samsic a déclaré :
En fait, je n’ai reçu aucune réponse officielle de l’AIMTA : ni message, ni e-mail, ni note d’information, rien du tout. Depuis mon arrivée, ils n’ont rien fait pour nous. Nous n’avons qu’un seul délégué syndical ; il essaie de nous aider, mais peu de choses ont changé depuis que nous sommes affiliés à ce syndicat.
L’entreprise n’a jamais respecté les employés, les interventions du syndicat ou le délégué qui travaille avec nous. Elle ne respecte pas la convention collective, et j’ai l’impression que personne chez Samsic ne comprend cet accord, car la direction conteste les règles auprès du délégué chaque semaine.
Le Bureau de la sécurité des transports du Canada (organisme fédéral) et les autorités provinciales du Québec ont tous deux annoncé l’ouverture d’enquêtes officielles sur le décès de Robayo.
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Le message de solidarité ci-dessous, rédigé par A.J., un employé de National Steel Car à Hamilton (Ontario) actuellement en grève, s'appuie sur sa propre expérience pour avertir les travailleurs de l'aéroport de Montréal : ne vous attendez pas à obtenir justice par les voies officielles. En moins de deux ans, entre fin 2020 et 2022, trois travailleurs sont décédés dans l'usine en raison d'un système de rémunération à la pièce hautement exploiteur imposé par l'entreprise, système qui est toujours en vigueur aujourd'hui. Aucun responsable de l'entreprise n'a jamais eu à rendre de comptes. Plus de 1200 travailleurs de National Steel Car entament actuellement la cinquième semaine d'une grève visant à exiger la fin de ce système de rémunération à la pièce.
Je tiens tout d'abord à vous présenter mes condoléances personnelles suite à la perte de votre collègue. Lorsqu'un tel drame survient, on est amené à remettre en question ce que l'on fait pour gagner sa vie et subvenir à ses besoins. Une fois le choc initial passé, la colère prend le dessus et des questions fondamentales surgissent. C'est tout à fait naturel, car ce qui est arrivé à Oscar était évitable. Il accomplissait des tâches courantes qu'il avait effectuées des milliers de fois auparavant, mais il ne disposait pas de l'équipement adéquat pour travailler en toute sécurité.
Je parie que lors de vos réunions ou des annonces faites par Samsic après cet incident, on vous répète que « la sécurité passe avant tout » [...]
Regardons les choses en face. Ce ne sont que des paroles creuses destinées à amadouer les travailleurs pour qu'ils acceptent des tâches dangereuses et risquent leur vie au nom de quelques dollars de profit supplémentaires. Les règles de sécurité existent, mais ne sont jamais appliquées. Vous travaillez avec du matériel défectueux, vous signalez le problème comme il se doit, mais les réparations ne sont jamais effectuées dans des délais raisonnables. Le cadre juridique pour traiter ces questions existe, mais il n'est jamais utilisé comme on vous le promet. Et ça continue.
Je suis certain que vous en avez discuté avec vos collègues directs et vos représentants syndicaux. Je suis sûr que votre syndicat vous a affirmé que c'est devant les tribunaux que l'employeur devra répondre de la mort d'Oscar Robayo et des problèmes de sécurité accumulés qui y ont conduit.
Mais je peux vous dire par expérience que votre syndicat, l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale (AIMTA) ainsi que le système juridique sur lequel il s’appuie ne traiteront pas le problème comme il se doit. Trois décès atroces sont survenus chez National Steel Car, à Hamilton en Ontario, entre septembre 2020 et juin 2022. Dans tous ces cas, l’absence d’équipement de sécurité ou son utilisation inappropriée en était la cause première. Tout cela découlait du fait que l’entreprise ne respectait pas les ordonnances explicites du ministère du Travail ou bafouait les règles de sécurité qu’elle prétendait pourtant appliquer. La cause fondamentale était très simple : ils ne voulaient pas dépenser d’argent pour des équipements de sécurité. Ils préféraient poursuivre leurs activités en espérant qu’aucun incident ne se produirait, puisque rien de grave n’était arrivé jusque-là.
Laissons de côté le fait qu’aucune somme d’argent ne peut remplacer une personne, un mari ou un père. Pourtant, pour avoir causé la mort de trois personnes, National Steel Car a payé un total de 650 000 $. Sur certaines chaînes de production, cela représente environ une journée de chiffre d’affaires. En somme, une bagatelle pour le propriétaire, Greg Aziz.
Nous sommes membres du syndicat des Métallos (United Steelworkers). Notre section locale (la section 7135) et la structure syndicale supérieure ont décidé, au cours de la procédure, de faire appel à l’Assemblée législative provinciale et de miser sur la « loi Westray » (projet de loi C-45) ; cette loi contient, en théorie, une disposition permettant aux juges d’envoyer en prison les chefs d’entreprise reconnus coupables d’avoir causé la mort d’un travailleur. Cette loi semble excellente, mais elle est rarement, voire jamais, appliquée ; elle ne l’a certainement pas été dans notre cas. Et elle ne le sera pas dans le vôtre.
Concernant le troisième décès survenu dans notre usine, celui de Quoc Le, l’amende s’est élevée à 240 000 $, et ce, après qu’un accord a été conclu entre les avocats de National Steel Car et la Couronne. Le procureur de la Couronne a eu l’audace d’affirmer que ce montant reflétait les « remords manifestés » par National Steel Car !!! Même le juge a ouvertement remis en question l’effet dissuasif d’une telle somme pour l’entreprise.
C’est pourquoi vous devez commencer à vous organiser indépendamment de votre propre syndicat pour faire bouger les choses. Votre syndicat est lié non seulement au système du profit, mais aussi au cadre juridique qui contribue à protéger les bénéfices de votre employeur. Malheureusement pour vous, il a tout intérêt à ce que votre employeur reste rentable, tout en continuant à percevoir les cotisations. C’est pourquoi il semble si impuissant lorsqu’un incident grave survient : s’attaquer réellement au problème risquerait de bouleverser l’ordre établi dont il dépend lui aussi.
C’est pourquoi nous avons décidé de mettre sur pied un comité de base chez National Steel Car, et c’est pourquoi vous devriez également en créer un sur votre lieu de travail. Dans ce genre de situation, vous ne devez pas placer votre confiance dans votre syndicat ni dans l’appareil juridique qui, selon lui, vous sauvera et garantira que justice soit faite. Ce qui s’est passé chez National Steel Car – ou récemment chez Algoma Steel à Sault-Sainte-Marie, où l’entreprise a écopé d’une amende dérisoire de 250 000 $ après avoir plaidé coupable d’un seul chef d’accusation lié au décès d’un travailleur de 21 ans – illustre bien la situation.
Il ne s’agit pas d’« accidents ». Ce sont, ni plus ni moins, des meurtres industriels résultant du choix de privilégier le profit au détriment du bien-être des travailleurs.
Il est également important de comprendre que vous n’êtes pas seuls, ni aussi isolés que vous pourriez le croire. Nous travaillons dans une usine de wagons ferroviaires à Hamilton. Vous travaillez dans un aéroport à Montréal. Ces secteurs semblent totalement distincts et sans aucun lien entre eux. Pourtant, quel que soit le secteur ou la langue, nous sommes confrontés aux mêmes défis quotidiens : celui, tout simplement, de rentrer chez soi en un seul morceau à la fin de la journée.
C’est là une autre caractéristique du modèle syndical actuel : le cloisonnement délibéré des travailleurs selon leur secteur d’activité et l’absence de véritable dialogue sur les réalités du quotidien au travail, y compris sur les questions cruciales des inégalités de revenus et de richesse. Cela n’est pas dû au hasard. Les bureaucrates syndicaux ne veulent pas que les travailleurs communiquent entre eux, de peur qu’ils ne prennent conscience de leur capacité à s’affranchir de leur emprise, à créer des organisations indépendantes et à placer nos propres revendications au premier plan, plutôt que celles qu’ils nous imposent.
La classe ouvrière a besoin d’organisation, ou mieux, d’une réorganisation sous une forme actualisée reflétant le caractère international de la production. Les anciennes structures ne fonctionnent plus, car elles reposent sur une approche nationale et sur la conviction que le système du profit privé ainsi que le cadre juridique qui l’entoure peuvent être réformés dans l’intérêt des travailleurs. Malheureusement pour eux, ce n’est qu’un conte de fées. Pour vous, en revanche, c’est un véritable cauchemar auquel il vous faut faire face. La perte de votre ami et collègue dans des circonstances aussi atroces en témoigne.
Vous n'en êtes qu'au tout début du processus, et la situation peut être déroutante. Mais il vaut mieux commencer dès maintenant à vous organiser au sein d'un comité de base, afin de pouvoir agir indépendamment des bureaucrates de l'AIMTA lorsqu'ils vous trahiront, plutôt que d'attendre qu'il soit trop tard. Sincèrement, votre combat est le nôtre. En fait, c'est le combat de toute la classe ouvrière.
