Les conventions collectives de 275 000 travailleurs de l’éducation de l’Ontario – dont quelque 200 000 enseignants et environ 57 000 membres du personnel de soutien – ont expiré le 31 août, alors que les négociations entre le gouvernement progressiste-conservateur de droite et les cinq syndicats du secteur de l’éducation étaient largement au point mort. Confrontés à un gouvernement ultraconservateur impitoyable, déterminé à démanteler l’enseignement public, ainsi qu’à des bureaucraties syndicales qui ont à maintes reprises imposé des reculs et étouffé la contestation des travailleurs, ces derniers font face à une lutte politique.
Le Conseil des syndicats des conseils scolaires de l’Ontario (CSCSO), qui représente le personnel de soutien scolaire, et les quatre syndicats d’enseignants – la Fédération des enseignants et des enseignantes de l'élémentaire de l'Ontario (FEÉO), la Fédération des enseignantes-enseignants des écoles secondaires de l’Ontario (FEESO), l’Ontario English Catholic Teachers’ Association (OECTA) et l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO) – ont transmis un avis de négociation au gouvernement en juin dernier. Ce faisant, ils ont officiellement lancé le processus de négociation légal prévu par la « Loi sur la négociation collective dans les conseils scolaires » de 1995, une législation pro-patronale.
Au cours de ses huit années au pouvoir, le premier ministre Doug Ford a orchestré une attaque virulente contre l’enseignement public, une offensive qu’il est déterminé, avec son gouvernement conservateur, à intensifier durant les négociations actuelles. Au cours de l’année écoulée, le gouvernement a cherché à restreindre considérablement le contrôle démocratique exercé sur les conseils scolaires locaux en limitant les pouvoirs de leurs membres élus ; il a également placé sous tutelle gouvernementale plusieurs conseils jugés financièrement dysfonctionnels par le gouvernement afin d’imposer des coupes budgétaires majeures.
Depuis juin 2025, le gouvernement Ford a imposé une tutelle provinciale à huit conseils scolaires – sur un total de 72 dans la province – sous le prétexte fallacieux d’une « mauvaise gestion financière » et de « déficits excessifs ». En conséquence, ce sont des administrateurs provinciaux, et non des conseillers élus localement, qui déterminent le fonctionnement quotidien de conseils gérant des écoles fréquentées par quelque 750 000 élèves.
Le projet de loi 101, la « Loi donnant la priorité à la réussite des élèves », a été adopté en mai ; il réduit considérablement les pouvoirs des membres des conseils scolaires. Au lieu que ces derniers dirigent le travail du directeur de l'éducation, chaque conseil sera désormais doté d'un président-directeur général aux pouvoirs étendus, et la province pourra également intervenir dans les décisions des conseils par l'intermédiaire du ministère de l'Éducation.
Ces changements administratifs s'inscrivent dans la volonté du gouvernement Ford d'intensifier la politique impitoyable de réduction des coûts qu'il impose à l'enseignement public. Depuis 2018, le gouvernement a réduit le financement de 1500 $ par élève, ce qui représente plus de 6,4 milliards de dollars sur huit ans. Cette situation a entraîné des conditions d'apprentissage et de travail désastreuses pour les élèves, les enseignants et le personnel de soutien. Les écoles de l'Ontario étaient déjà à bout de souffle après plus de quinze ans d'attaques contre le personnel scolaire et le financement des écoles, menées par les libéraux avant 2018.
Le programme d'austérité de Ford a été mis en œuvre en étroite collaboration avec le gouvernement libéral fédéral, sous la direction du premier ministre Justin Trudeau puis de son successeur Mark Carney. Le premier ministre progressiste-conservateur est devenu l'un des plus fervents défenseurs du slogan nationaliste réactionnaire « Équipe Canada » dans le cadre de la guerre commerciale avec les États-Unis ; il exige des travailleurs qu'ils fassent des « sacrifices » pour préserver les profits des grandes entreprises et de l'oligarchie financière, tout en sabrant les services publics dont dépendent des millions de personnes.
Le gouvernement Ford soutient également sans réserve le programme de réarmement des libéraux, visant à préparer l'impérialisme canadien à la guerre mondiale. La stratégie industrielle de défense de la province, publiée en mai – à peine trois mois après le document du gouvernement libéral fédéral –, vise à transformer une grande partie du secteur manufacturier de l'Ontario en une base de production militaire. Elle cherche aussi à instrumentaliser les systèmes d'enseignement secondaire et postsecondaire pour orienter les jeunes vers les industries liées à l'armée ou pour les préparer à devenir des recrues militaires.
Les syndicats et le NPD étouffent l'opposition des travailleurs à l'austérité et à la guerre
Des millions de travailleurs à travers l’Ontario s’opposent à ce programme de guerre de classe et à Ford personnellement, qu’ils considèrent à juste titre comme l’un des représentants les plus féroces du capital canadien et de l’élite patronale. Il n’en demeure pas moins que, malgré leur impopularité généralisée, Ford et ses progressistes-conservateurs ont réussi à démanteler les services publics pendant plus de huit ans et ont joué un rôle majeur dans le virage à droite de la politique canadienne. L’incapacité de la classe ouvrière à vaincre le gouvernement conservateur est entièrement imputable aux syndicats, à leurs porte-parole politiques du NPD et à leurs satellites au sein des organisations de la pseudo-gauche, qui ont systématiquement saboté la mobilisation des travailleurs et canalisé l’opposition à Ford vers des actions de protestation stériles.
L’exemple le plus révélateur de ce processus a été la grève du personnel de soutien scolaire en novembre 2022. Quelque 55 000 membres du CSCSO ont débrayé en défiant le projet de loi 28, qui invoquait la « clause dérogatoire » de la Constitution pour déclarer préventivement leur grève illégale et imposer des reculs contractuels par décret gouvernemental. Ce défi lancé au gouvernement par les travailleurs de soutien scolaire, qui comptent parmi les employés du secteur public les moins bien rémunérés, a eu un effet galvanisant, et ce, malgré les ordres explicites des syndicats d’enseignants enjoignant à leurs 200 000 membres de franchir les piquets de grève.
La grève a débuté un vendredi et a déclenché des mobilisations spontanées de travailleurs dans toute la province au cours du week-end suivant, la base réclamant une grève générale contre Ford.
La bureaucratie syndicale est intervenue rapidement pour s’assurer que cela ne se produise jamais. Durant le week-end, les dirigeants du CSCSO et de son organisation mère, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), ainsi que ceux du Congrès du travail du Canada, d’Unifor et du Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario (SEFPO), ont mené des pourparlers secrets en coulisses avec Ford et son ministre de l’Éducation de l’époque, Stephen Lecce. À l’insu des travailleurs de l’éducation et de la classe ouvrière, ils ont fait savoir au gouvernement que si celui-ci retirait le projet de loi 28, ils mettraient fin à la grève ainsi qu’au mouvement naissant en faveur d’une grève générale à l’échelle de la province.
Ainsi, à peine Ford avait-il annoncé, le matin du lundi 7 novembre, que le gouvernement abrogerait le projet de loi 28, que Laura Walton, présidente du CSCSO, a unilatéralement mis fin à la grève. Les travailleurs ont reçu l’ordre de reprendre le travail sans qu’aucune de leurs revendications contractuelles ne soit satisfaite et sans avoir eu leur mot à dire ni participé à un vote. Moins d’un mois plus tard, le SCFP/CSCSO a réussi à faire adopter une entente de capitulation de quatre ans prévoyant des « augmentations » de salaire de misère – à peine 3,6 % par an – dans un contexte d’inflation galopante, sans aucune amélioration significative des conditions de travail ni des niveaux de dotation en personnel.
Une fois l’opposition de la classe ouvrière démobilisée, Ford est passé à l’offensive. Son gouvernement a continué de réduire le financement de l’éducation en termes réels, de privatiser les soins de santé et de sabrer les budgets des programmes sociaux. Les bureaucraties des quatre syndicats d’enseignants – qui avaient agi comme des agents briseurs de grève lors du mouvement de novembre 2022 en ordonnant à leurs membres de franchir les piquets de grève du personnel de soutien – ont imposé en force leurs propres accords salariaux inférieurs à l’inflation avec le gouvernement Ford ; ces conventions collectives ont perpétué la spirale du déclin de l’enseignement public dans la province la plus peuplée du Canada.
Pour témoigner leur reconnaissance des services rendus dans la stabilisation des « relations de travail », la bureaucratie syndicale a promu Walton au poste de présidente de la Fédération du travail de l’Ontario (FTO) après qu’elle a trahi la grève de 2022.
Pendant que tout cela se déroulait, les libéraux poursuivaient, au niveau fédéral, leur programme massif de réarmement, la guerre contre la Russie en Ukraine aux côtés des « partenaires » de l’OTAN d’Ottawa, ainsi que l’interdiction du droit de grève en pratique. Ils avaient l’assurance d’une majorité parlementaire grâce à l’accord de « soutien et de confiance » conclu en mars 2022 avec le NPD – un accord dont les syndicats mêmes qui avaient saboté la grève du personnel de soutien scolaire de l’Ontario se vantaient d’avoir facilité l’élaboration. Ces syndicats l’ont salué comme une avancée majeure pour les travailleurs et les politiques « progressistes ».
Au service de la bureaucratie syndicale, la pseudo-gauche s'emploie à maintenir les travailleurs de l'éducation démobilisés
Quatre ans plus tard, ces mêmes organisations cherchent à se poser en principaux opposants à l'offensive frontale de Ford contre l'enseignement public – une offensive qui aurait été impensable sans l'échec de la grève de 2022. Pour perpétrer cette imposture, les directions syndicales du secteur de l'éducation bénéficient du soutien d'un éventail d'organisations de pseudo-gauche ; celles-ci s'efforcent sans relâche de convaincre les travailleurs qu'ils ne sont engagés que dans une lutte de « négociation collective » contre Ford, laquelle pourrait être « gagnée » grâce à des manifestations bruyantes d'une journée et à une dose de militantisme syndical. Fidèles à cette perspective complaisante et pro-capitaliste, elles dépeignent Ford comme un véritable épouvantail politique, plutôt que comme le porte-parole d'une classe dirigeante dont tous les représentants politiques sont attachés à l'austérité, à la compétitivité des entreprises, au réarmement et à la guerre.
Le magazine Spring – issu d'une scission droitière du groupe « International Socialists », partisans de la théorie du capitalisme d'État – s'est imposé comme le principal promoteur des manifestations mensuelles actuelles. Celles-ci sont organisées avec le soutien actif de forces au sein des syndicats de l'éducation, sous le mot d'ordre « Fight Ford » (Combattre Ford). Lors de la dernière mobilisation, le 29 août, Spring a rapporté avec enthousiasme que les rassemblements, menés par des « organisateurs communautaires » et des « militants » syndicaux, avaient élargi leur champ d'action avec le slogan : « Combattre Ford et se battre pour l'éducation ».
« Alors que les syndicats de travailleurs de l'éducation négocient pour obtenir plus d'emplois et un financement accru, ils luttent également pour contrer le démantèlement de l'enseignement public », écrivait Spring dans son dernier article. « Les travailleurs de l'éducation de l'Ontario sont dans une position unique pour mener le combat contre Ford, contrairement à beaucoup d'autres soutiens issus de la communauté : ils peuvent arracher des concessions par la négociation ou bien retirer leur force de travail (c'est-à-dire faire grève) et paralyser totalement les écoles [...] »
« Les manifestations 'Fight Ford', poursuit Spring, sont l'aboutissement d'une frustration croissante face à la mauvaise gestion provinciale de Doug Ford. Ces manifestations ont offert un espace de rassemblement à des personnes issues de divers mouvements (qu'il s'agisse de la défense de la Ceinture de verdure, des pistes cyclables, du logement ou de la santé) ainsi qu'à des citoyens n’appartenant à aucun mouvement militant particulier, mais tout simplement excédés par Ford, leur permettant d'exprimer leur mécontentement. En se rassemblant sous la bannière de l’éducation publique lors des négociations concernant les travailleurs du secteur de l’éducation, les manifestations les plus récentes ont franchi une nouvelle étape : au lieu de simplement exprimer un malaise, les gens ont pu s’appuyer sur une campagne clé, capable de faire avancer nos luttes communes contre le gouvernement Ford. »
Tout ce verbiage vise à dissimuler les agissements de la bureaucratie syndicale et à subordonner les travailleurs, qui luttent pour de meilleurs emplois et de meilleures conditions, aux appareils syndicaux corporatistes. En affirmant que les syndicats du secteur de l’éducation « négocient pour obtenir plus d’emplois et un financement accru », Spring laisse entendre qu’ils défendent les intérêts des travailleurs et qu’il est possible de les amener, sous la pression, à servir d’instruments de lutte des travailleurs.
En réalité, tout démontre le contraire. Les syndicats agissent pour étouffer la lutte de classe, démobilisant les travailleurs et faisant dérailler leurs combats ; depuis des décennies, ils subordonnent politiquement les travailleurs à l’alliance syndicats-libéraux-NPD, ce visage « progressiste » de l’austérité, du réarmement et de la guerre.
Loin de représenter les travailleurs, la bureaucratie syndicale forme une caste privilégiée de fonctionnaires grassement rémunérés, dont les intérêts sont antagonistes à ceux des travailleurs de l’éducation et de la classe ouvrière dans son ensemble. Par le biais du processus tant vanté de «négociation collective », ils ont contribué, année après année, à imposer l’inverse de ce que prétend Spring : baisse des salaires, suppression d’emplois et dégradation des services publics.
Qui peut prendre au sérieux l’idée que les travailleurs peuvent « arracher des concessions par la négociation » après l’expérience de 2022 et d’innombrables autres luttes contractuelles dans le secteur public et l’industrie au cours des quatre dernières décennies ? Au contraire, les seules « concessions » obtenues par la « négociation » surviennent lorsque la bureaucratie syndicale s’associe aux gouvernements et au patronat pour imposer de force aux travailleurs des reculs sociaux. Quant à la grève visant à « fermer complètement les écoles », il s’agit certes d’une arme puissante, mais 2022 a démontré que les travailleurs ne peuvent l’utiliser qu’en luttant contre les bureaucraties syndicales ; ces dernières s’empressent de mettre fin aux grèves dès que possible pour préserver leurs privilèges liés à la «négociation collective » et la stabilité de l’ordre bourgeois.
Pour couronner le tout, Spring soutient que l’« aboutissement » de l’opposition de la classe ouvrière à Ford réside dans un rassemblement mensuel réunissant divers groupes de protestation locaux issus de la classe moyenne, aux objectifs disparates et dont la seule finalité est d’évincer Ford de son poste de premier ministre.
Loin d'être un « aboutissement », il s'agit du spectacle lamentable des épaves issues de l'étouffement répété, orchestré par la bureaucratie syndicale, de l'opposition de masse à Ford : des manifestations de masse de 2019 contre l'austérité de Ford jusqu'à la grève générale avortée de 2022 en appui aux travailleurs de soutien à l'éducation. À cet égard, il est révélateur que lors de la manifestation « Fight Ford » du 25 juillet à Queen’s Park, l'une des principales intervenantes ait été la présidente du SEFPO, J.P. Hornick – la même Hornick qui se tenait aux côtés de Walton lors de sa tristement célèbre conférence de presse de novembre 2022, alors que cette dernière ordonnait aux travailleurs de soutien à l'éducation en grève de « lever » leurs piquets de grève sans même passer par un vote.
Mobilisons la classe ouvrière derrière les travailleurs de l'éducation de l'Ontario ! Défendons l'éducation publique et les droits des travailleurs !
L'expiration des conventions collectives de 275 000 travailleurs de l'éducation de l'Ontario offre assurément une occasion majeure de développer une mobilisation menée par les travailleurs eux-mêmes pour défendre l'éducation publique et lutter contre l'austérité, la guerre et les attaques contre les droits des travailleurs. Mais un tel mouvement ne pourra se développer qu'en rompant résolument avec le cadre de la « négociation collective » et la politique de protestation en faillite promue par les syndicats et des groupes comme Spring. Il doit reposer sur une rébellion de la base contre les bureaucraties syndicales du secteur de l'éducation, afin de prendre en main la lutte contractuelle et de la transformer en une contre-offensive sociale et politique de la classe ouvrière contre le gouvernement Ford, ses alliés libéraux au niveau fédéral et l'oligarchie financière au pouvoir.
Ce combat exige la création de comités de base dans chaque école et établissement d'enseignement, afin de redonner le pouvoir aux travailleurs de l'éducation et de leur permettre de s'unir à leurs frères et sœurs de classe au Canada, aux États-Unis et à l'échelle internationale par l'intermédiaire de l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC).
Des millions de travailleurs au Canada et aux États-Unis mènent des luttes de résistance contre le président américain fasciste Trump et la dictature de l'oligarchie qu'il représente. Les travailleurs canadiens se radicalisent également sous l'effet de la hausse du coût de la vie, d'une série de décès sur le lieu de travail, d'attaques systématiques de l'État contre le droit de grève et de la tentative du grand patronat et de ses représentants politiques de faire peser le coût de la guerre commerciale sur les travailleurs, le tout dissimulé derrière une vague de propagande nationaliste vantant l'« Équipe Canada ». Cette radicalisation s'exprime dans la grève de plus de 1200 travailleurs de National Steel Car à Hamilton en Ontario, qui s'opposent au système de haute exploitation de travail à la pièce dans leur usine.
Les travailleurs de tout le continent nord-américain sont les alliés vers lesquels les travailleurs de l'éducation de l'Ontario doivent se tourner dans leur lutte pour défendre l'enseignement public. Ils doivent le faire en comprenant qu'il leur faut mener une lutte politique de la classe ouvrière. Ils doivent se battre pour que les immenses ressources actuellement gaspillées au profit de l'oligarchie financière, du réarmement et de la guerre soient confisquées et affectées au financement intégral d'une éducation gratuite jusqu'au niveau postsecondaire ainsi qu'à la prestation de services publics de qualité pour tous. Cela ne peut être réalisé que par la mise en place d'un gouvernement ouvrier déterminé à réorganiser la vie socio-économique sur des bases socialistes, afin de faire des besoins sociaux, et non du profit privé, le principe directeur de la société.
