L’offensive saoudienne contre le Qatar et l’intensification mondiale du conflit géopolitique

Par Keith Jones
7 juin 2017

Soutenue par l’Égypte et ses alliés les plus proches parmi les États du Golfe persique, l’Arabie saoudite a lancé une offensive diplomatique et économique contre le Qatar, un petit voisin riche en énergie. Cette offensive vise à obliger l’émirat à s’inscrire parfaitement dans le cadre de la position belligérante des Saoudiens contre l’Iran et d’autres politiques prédatrices, y compris un soutien inébranlable au régime militaire égyptien.

Le président américain Donald Trump a accordé le soutien sans réserves de Washington à l’autocratie saoudienne et son plan visant à forger une coalition militaire arabe sunnite contre l’Iran lorsqu’il a visité Riyad le mois dernier.

Ce soutien, comme l’ont reconnu beaucoup de reportages des médias occidentaux sur la confrontation saoudo-qatarienne, a « encouragé » l’Arabie saoudite. Hier, elle, l’Égypte, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Yémen ont annoncé une série de mesures contre le Qatar qui sont à la limite de la guerre.

Elles comprennent : la rupture de toutes les liens diplomatiques, économiques et de transports y compris tous les vols de Qatar Airways, la fermeture de leurs ports à tous les navires du Qatar ; et la fermeture de toutes les émissions de la chaîne de télévision Al-Jazeera dont le siège est au Qatar.

L’Arabie saoudite et ses alliés les plus proches du Golfe ferment leurs frontières contre les Qataris et ordonnent que tous les citoyens qatariens qui se trouvent actuellement dans leur pays partent dans deux semaines.

Ces mesures menacent de perturber grandement l’économie de l’émirat. Un État de la péninsule dont la seule frontière terrestre est avec l’Arabie saoudite, le Qatar est fortement tributaire des expéditions alimentaires en provenance d’Arabie Saoudite. Les agences de presse rapportent que de longues queues se sont formées aux supermarchés à Doha, les résidents se précipitent pour remplir leurs placards et réfrigérateurs.

80 % des 2,3 millions de personnes vivant au Qatar sont des travailleurs étrangers.

En 2014, les Saoudiens et plusieurs de leurs alliés ont suspendu les relations diplomatiques avec le Qatar parce que Riyad s’est fâché de l’opposition de l’émirat au coup d’état militaire qui a renversé le président élu égyptien, le chef des Frères musulmans Mohamed Morsi.

Le différend actuel est d’un caractère qualitativement différent, comme en témoigne l’imposition par les Saoudiens d’un blocus économique qui menace d’étrangler l’économie du Qatar.

Le Qatar, non sans raison, a accusé l’Arabie saoudite de le soumettre à sa « tutelle », c’est-à-dire de la réduire au statut d’un État vassal.

Les Saoudiens accusent le Qatar, comme ils l’ont fait depuis longtemps avec l’Iran, de soutenir le « terrorisme ». Ils prétendent qu’il soutient l’opposition à la famille royale à Bahreïn, aux rebelles Houthi opposés aux saoudiens au Yémen, et à l’opposition au régime saoudien dans la région saoudienne d’Al-Qatif à majorité chiite. Le Qatar a nié ces allégations avec véhémence.

Riyad accuse également l’émirat d’être en liaison avec l’ÉI en Syrie. En fait, les familles dirigeantes des deux émirats ont joué un rôle majeur dans la guerre de changement de régime américaine en Syrie, aidant à financer, organiser et armer diverses forces islamistes réactionnaires, dont beaucoup de ceux qui se sont retrouvés dans l’ÉI.

L’objectif primordial de l’Arabie saoudite est de forcer le Qatar à s’éloigner de l’Iran, qu’elle considère comme son principal rival pour l’influence régionale.

Le Qatar a développé de liens économiques importants avec l’Iran, y compris dans le codéveloppement de l’important champ de gaz naturel de South Pars dans le Golfe Persique. Jusqu’à son éjection hier, le Qatar était un membre réticent de l’Alliance militaire islamique, la coalition internationale que Riyad a formée ostensiblement pour lutter contre le terrorisme, mais qui de plus en plus ouvertement a pris la forme d’une alliance arabe sunnite pour lancer une guerre contre l’Iran chiite.

Le week-end dernier, dans une tentative d’apaiser les Saoudiens, le Qatar aurait ordonné à plusieurs dirigeants du Hamas, le groupe islamiste palestinien qui a des liens avec l’Iran, de quitter le pays. Mais les Saoudiens considèrent que c’est trop peu, trop tard.

On ne peut pas exclure la possibilité que les Saoudiens menacent le Qatar d’une action militaire dans les prochains jours ou semaines. Ils font déjà la guerre, avec le soutien logistique des États-Unis, au Yémen, provoquant une catastrophe humanitaire sans cesse croissante, et en 2011 ils ont mené une intervention militaire à Bahreïn afin d’éviter le renversement populaire de son régime autocratique.

Israël approuve l’offensive saoudienne contre le Qatar, calculant qu’elle affaiblira Téhéran. Comme les Saoudiens, l’establishment sioniste considère l’Iran comme son principal rival stratégique.

Trump et la cabale des généraux qui dirigent son administration ont souligné à maintes reprises que Washington avait l’Iran dans le collimateur ; et, bien que de graves différends persistent au sein de l’establishment politique des États-Unis par rapport à l’accord nucléaire iranien, les démocrates, pas moins que les républicains, soutiennent que l’Amérique continue à imposer des sanctions économiques radicales contre Téhéran et à le menacer militairement.

Cela dit, rien ne suggère que Washington ait voulu, et encore moins encouragé, Riyad à agir contre le Qatar.

Le Qatar est le siège du Commandement central des États-Unis et donc une plaque tournante centrale pour les guerres américaines en Afghanistan, en Irak et en Syrie, et le poste de pilotage pour la guerre contre l’Iran. Bahreïn, qui fait partie de la coalition anti-Qatar saoudienne, est d’autre part la base de la Cinquième Flotte américaine.

Le New York Times s’est plaint de l’escalade du conflit entre les alliés de Washington du Golfe persique, car elle « présente une complication nouvelle et indésirable pour l’armée américaine. »

Que les Saoudiens, avec le soutien du régime militaire égyptien soutenu par Washington, agissent indépendamment de Washington, n’enlève nullement la responsabilité principale de l’Amérique pour l’agressivité croissante du régime saoudien, et encore moins des guerres et menaces de guerre qui affligent les peuples du Moyen-orient.

Au contraire, l’offensive saoudienne contre le Qatar devrait servir d’avertissement salutaire quant au rôle imprudent et incendiaire de l’impérialisme américain. Dans ses efforts de compenser le déclin de son pouvoir économique par l’agression et la guerre, les États-Unis arment et « encouragent » toutes sortes de régimes de droite en crise qui, pour avancer leurs propres intérêts réactionnaires, y compris leur survie même, pourraient attaquer leurs rivaux, provoquant une crise qui parte en vrille dans un conflit militaire, en y attirant les États-Unis et d’autres puissances mondiales à couteaux tirés entre elles.

Fait non moins significatif, l’affrontement soudain entre le Qatar et l’Arabie saoudite souligne les tensions géopolitiques explosives qui traversent la région et qui sont de plus en plus entremêlées aux conflits entre les puissances impérialistes et les grandes puissances.

Voici la réalité : la série de guerres prédatrices que Washington mène au Moyen-Orient depuis 1991 ont brisé des sociétés entières, tuant des millions de personnes, faisant encore des millions de réfugiés et englobant de plus en plus de zones dans la guerre et la destruction. Leur effet cumulé est de provoquer l’effondrement effectif du système d’États que les impérialismes français et britannique imposèrent à la région à la fin de la Première Guerre mondiale et d’engendrer une nouvelle lutte pour la redivision du Moyen-Orient.

Les développements en Syrie révèlent on ne peut plus clairement que la répartition du Moyen-Orient a déjà commencé. Bien que supposément une lutte conjointe contre l’ÉI, la guerre en Syrie a attiré une foule de puissances grandes et régionales, y compris les États-Unis, la Russie, la France, l’Allemagne, l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite et Israël, chacun poursuivant ses propres intérêts stratégiques. Pour l’impérialisme américain, la Syrie est un front clé dans son offensive stratégique militaire contre la Russie et l’Iran.

Et ce n’est pas seulement la Syrie, mais toute la région qui est en flammes. Compte tenu de l’importance économique du Moyen-Orient, en tant que région productrice de pétrole la plus importante au monde, et de sa position géographique essentielle, en tant que charnière entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, toutes les puissances, impérialistes ou simplement importantes, sont de plus en plus obligées d’y intervenir pour faire valoir leurs intérêts respectifs.

Les États-Unis conçoivent leur poussée contre l’Iran à travers le prisme de leur stratégie mondiale : y compris la nécessité d’empêcher la Chine de tirer parti de ses plans pour développer des corridors économiques eurasiens afin de forger un partenariat stratégique avec l’Iran ; et la nécessité d’empêcher le capital européen de battre les entreprises américaines en capturant les marchés et les concessions pétrolières iraniens.

Comme Trotsky l’a expliqué à la veille de la seconde guerre mondiale impérialiste du siècle dernier, la seule alternative aux cartes de guerre des grandes puissances est la carte de la lutte des classes. La seule réponse à la lutte incendiaire des élites dominantes impérialistes rivales pour les ressources naturelles, les marchés et l’avantage stratégique est la mobilisation de la classe ouvrière internationale contre la guerre et contre l’ordre social capitaliste démodé.