Le président iranien Ebrahim Raïssi et le ministre des affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian figurent parmi les huit personnes tuées dans l’accident d’hélicoptère survenu dimanche après-midi dans le nord-ouest de l’Iran.
Leur mort est un élément de déstabilisation supplémentaire dans un Moyen-Orient déjà embrasé par le génocide soutenu par l’impérialisme israélien contre les Palestiniens de Gaza et par des décennies de guerres provoquées par les États-Unis visant à établir l’hégémonie effrénée de Washington sur cette région riche en énergie.
Raïssi, président de l’Iran depuis 2021, et Amir-Abdollahian revenaient d’une brève visite en Azerbaïdjan lorsque leur hélicoptère s’est écrasé dans une région montagneuse et très boisée, à quelque 55 kilomètres de leur destination, Tabriz.
En raison du terrain inhospitalier, des mauvaises conditions météorologiques et de l’absence de signal d’urgence opérant de l’hélicoptère, les sauveteurs n’ont atteint le site de l’accident qu’à l’aube, lundi.
La télévision d’État iranienne a attribué l’écrasement à une «défaillance technique» encore indéterminée.
Les deux autres hélicoptères qui sont revenus d’Azerbaïdjan en même temps que celui transportant le président iranien, l’ont fait sans incident.
Le chef d’état-major des forces armées iraniennes, le général de division Mohammad Hossein Bagheri, a chargé un comité de haut niveau composé d’experts militaires et aéronautiques de mener une enquête sur place.
Depuis la disparition de l’hélicoptère de Raïssi, les autorités iraniennes se sont efforcées de donner une impression de stabilité et de calme. Elles ont qualifié le crash d’«incident», mais n'ont pas laissé entendre qu'il s’agissait d’autre chose que d’une terrible infortune.
Le temps, comme l’indiquaient les prévisions, était à la tempête et les montagnes que le convoi de trois hélicoptères devait traverser étaient couvertes d’un épais brouillard.
L’hélicoptère abattu était un Bell 212 bipale de fabrication américaine, datant d’avant la révolution de 1979 qui a renversé le régime despotique du Shah Reza Pahlavi soutenu par les États-Unis.
Depuis des décennies, des sanctions américaines punitives empêchent l’Iran d’accéder aux avions de fabrication occidentale, qu’ils soient commerciaux ou militaires, ainsi qu’aux pièces détachées. Dans une interview accordée à la télévision publique iranienne, l’ancien ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a déclaré que les États-Unis et leurs sanctions économiques – qui, sous George W. Bush, Obama, Trump et maintenant Biden, se sont étendues pour interdire à l’Iran l’accès à pratiquement tous les biens et technologies, y compris les équipements médicaux et les médicaments – portaient la responsabilité de l’accident. «L’un des responsables de la tragédie d’hier, a affirmé Zarif, ce sont les États-Unis, en raison de leurs sanctions qui empêchent l’Iran de se procurer des pièces d’aviation essentielles.
En l’état actuel des connaissances, il n’est pas exclu que le crash qui a coûté la vie à Raïssi et Amir-Abdollahian soit un acte de sabotage, orchestré par une faction dissidente de l’élite dirigeante de la République islamique ou, ce qui est plus probable, par les services de renseignement israéliens ou la CIA.
L’enquête iranienne ne dure que depuis quelques heures, la première demi-journée ayant été consacrée à une recherche désespérée du site de l’accident et d’éventuels survivants. Finalement, l’hélicoptère abattu a été localisé avec l’aide de drones de surveillance turcs.
Même si Téhéran disposait de preuves suggérant que le crash de dimanche était plus qu’un accident, il souhaiterait très certainement les examiner en détail et réfléchir à sa réaction avant de faire une déclaration publique, compte tenu des ramifications explosives. Il n’est pas exclu en effet que leur premier réflexe soit d’étouffer un assassinat perpétré par sabotage, afin de ne pas mettre en évidence une défaillance catastrophique de la sécurité, qui ébranlerait le régime et l’obligerait à réagir avec force.
Ces dernières années, Israël et les États-Unis ont assassiné de manière éhontée et manifestement illégale des responsables iraniens. Cela inclut l’assassinat de scientifiques iraniens à l’intérieur de l’Iran, organisé par le Mossad, et l’attaque par drone américain Predator, en janvier 2020, du commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), Qasem Soleimani, alors qu’il quittait l’aéroport de Bagdad.
Le 1er avril, Israël est passé à la vitesse supérieure dans sa guerre de l’ombre avec l’Iran en tuant trois hauts commandants du CGRI lors d’une attaque contre l’ambassade d’Iran à Damas. L’Iran a réagi 12 jours plus tard en lançant sa toute première attaque directe contre Israël. Toutefois, son attaque de drones et de missiles a été télégraphiée longtemps à l’avance, dans l’idée qu’Israël, défendu par les États-Unis, pourrait la contrer, et éviter ainsi une nouvelle escalade.
L’assassinat du président iranien équivaudrait à une déclaration de guerre, mais compte tenu de la crise du régime d’extrême droite de Netanyahou et de l’État sioniste il ne peut être exclu a priori.
Ce qui est certain, c’est que la mort de Raïssi et d’Hossein Amir-Abdollahian a été accueillie avec beaucoup d’allégresse tant à Jérusalem qu’à Washington et que les deux puissances chercheront à en exploiter les retombées pour faire avancer leurs objectifs prédateurs.
Les États-Unis ont présenté leurs «condoléances officielles» pour la mort du président iranien mais le porte-parole de la Maison Blanche pour la Sécurité nationale John Kirby et le porte-parole du département d’État Matt Miller ont clairement indiqué qu’ils l’avaient fait en grinçant des dents. Miller, qui parle au nom d’un gouvernement qui a armé et couvert politiquement Israël alors qu’il affame et massacre les Palestiniens de Gaza et qui soutient des régimes tyranniques à travers le Moyen-Orient comme ceux du général al-Sisi en Égypte et du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman, a dénoncé Raïssi pour avoir tué «des milliers» de gens.
«Nous regrettons toute perte de vie», a déclaré Miller. «Cela ne change rien au bilan… Il a du sang sur les mains».
Un article du New York Times rédigé par David Sanger, collaborateur de longue date de la CIA, prétendument sur «le choix des prochains dirigeants de l’Iran», indique que Washington souhaite à ce stade poursuivre un dialogue secret avec le régime iranien à Oman, dans lequel l’adjoint du ministre des Affaires étrangères décédé, Ali Bagheri Kani, a été le principal interlocuteur du côté iranien.
L’intérêt de Washington pour ce dialogue, qui aurait donné lieu à de multiples réunions au cours des sept derniers mois alors que la guerre israélienne contre Gaza, soutenue par les États-Unis, faisait rage, n’a rien à voir avec la préservation de la paix ou même la limitation des tensions.
Dès le début de la guerre de Gaza, Washington a déployé deux groupes de porte-avions dans la région pour menacer l’Iran. Il a soutenu Israël dans ses frappes contre le Hezbollah au Liban et contre les forces soutenues par l’Iran et le personnel du CGRI en Syrie, tout en menant ses propres frappes contre les alliés iraniens en Syrie, en Irak et au Yémen.
En outre, Biden et le secrétaire d’État Blinken, sans parler des généraux du Pentagone, ont clairement indiqué que Washington était engagé dans une campagne sur plusieurs fronts visant à réaffirmer la domination mondiale de l’impérialisme américain. Cela comprend la guerre contre la Russie, une offensive économique et militaro-stratégique tous azimuts contre la Chine, ainsi que la lutte contre Téhéran et la mise en œuvre d’un changement de régime.
Par le biais de sanctions économiques et d’une pression militaire constante de la part de ses alliés, en particulier la Grande-Bretagne et Israël, Washington cherche à dégrader les capacités militaires de l’Iran, à déstabiliser le régime et exploiter ses fissures – tout cela dans le but de se placer dans la meilleure position possible pour mener une guerre contre l’Iran au moment choisi par les États-Unis.
Le régime clérical bourgeois de l’Iran quant à lui, voit sa marge de manœuvre se réduire. Il est pressé par les États-Unis et ses alliés impérialistes, tout en devant faire face à une classe ouvrière agitée, en colère dû au chômage de masse, à la flambée des prix, à la répression politique, l’inégalité sociale aiguë et l’attaque des vestiges des concessions sociales accordées aux travailleurs au lendemain de la révolution de 1979.
Avant même l’accident de dimanche, la République islamique était confrontée à une crise de leadership imminente. L’ayatollah Ali Khamenei, qui a occupé le poste de guide suprême – exerçant l’autorité suprême sur les décisions clés et régulant les querelles de factions au sein de l’establishment bourgeois clérical – pendant plus de trois décennies, il est âgé de 85 ans et sa santé est défaillante depuis longtemps.
Dans toutes les déclarations qu’il a faites depuis dimanche, Khamenei a insisté sur la stabilité du régime et de ses institutions. Conformément à la constitution, le vice-président, Mohammed Mokhber, a été élevé au rang de président par intérim. Mokhber est réputé proche de Khamenei – il a dirigé pendant 14 ans la fondation du guide suprême, Setad, dont les vastes avoirs servent à soutenir un énorme réseau de mécénat – et faire partie de la faction dite conservatrice sur laquelle Khamenei s’appuie de plus en plus. Cette faction, dont Raïssi était l’un des principaux membres, s’est montrée plus réticente à l’idée d’un rapprochement avec les puissances impérialistes occidentales par le biais de l’accord nucléaire de 2016 ou JCPOA, aujourd’hui saboté par les États-Unis, et elle est favorable à davantage de restrictions religieuses dans la vie de tous les jours.
Son adjoint Kani a succédé à Amir-Abdollahian au poste de ministre des Affaires étrangères. Cette décision a été interprétée comme un signe que Téhéran souhaite maintenir un canal de dialogue avec Washington.
Peu après avoir tenu sa première réunion de cabinet, Mokbher a reçu un appel du président russe Vladimir Poutine. Dans leurs comptes rendus respectifs de la conversation, Moscou et Téhéran ont tous deux appelé au renforcement continu des liens bilatéraux. À la consternation des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN, l’Iran a réagi au torpillage du JCPOA en renforçant ses liens économiques et stratégiques avec la Russie et la Chine. Il a notamment fourni à la Russie des drones bon marché pour combattre la guerre en Ukraine déclenchée par les États-Unis et l’OTAN.
Selon la constitution iranienne, en cas de décès ou d’incapacité du président, une nouvelle élection doit être organisée dans les 50 jours. Lundi en fin de journée, l’agence de presse IRNA a indiqué que le premier tour d’une éventuelle élection présidentielle iranienne à deux tours se tiendrait le vendredi 28 juin.
Lors de la dernière élection, qui s’est tenue en 2021 et a été remportée par Raïssi, le Conseil des gardiens a arbitrairement empêché la plupart des candidats potentiels de se présenter, y compris l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, qui avait été élu à deux reprises. Le taux de participation a été inférieur à 50 pour cent pour la première fois, et 13 pour cent des bulletins de vote ont été considérés comme nuls ou non valides.
(Article paru en anglais le 21 mai 2024)
