Près de 3 800 travailleurs de l'usine de conditionnement de viande sont en grève depuis lundi à l’usine JBS de Greeley, dans le Colorado, l’une des plus grandes usines de transformation de viande bovine des États-Unis. Le mois dernier, les travailleurs ont voté à 99 % en faveur de la grève pour dénoncer des salaires de misère et des conditions de travail dangereuses. Il s'agit de la plus grande grève des travailleurs de l'industrie du conditionnement de viande aux États-Unis depuis la rude grève de Hormel de 1985-1986 à Austin, dans le Minnesota.
De nombreux travailleurs de Greeley sont des immigrés récents originaires d’Haïti et de Somalie, qui sont sous la menace directe de la machine à expulser de l’administration Trump. Ils ont tout de même voté la grève. Le courage et la détermination des travailleurs de Greeley reflètent l’état explosif des rapports de classe en Amérique.
La grève du conditionnement de la viande commence sur fond de guerre. Il y a deux semaines, les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre d’agression criminelle contre l’Iran, qui dégénère rapidement en un conflit régional et mondial.
Les causes de cette guerre sont multiples et complexes. L’Iran est depuis longtemps une cible de l’impérialisme américain, qui mène depuis des décennies une campagne pour dominer les ressources pétrolières du Moyen-Orient. La tentative de renverser le gouvernement iranien, par l’assassinat et le massacre de masse, est liée à l’offensive de la classe dirigeante américaine contre la Chine et à sa quête d’hégémonie mondiale.
Un facteur majeur est toutefois la crise sociale au sein même des États-Unis. Tout au long de l’histoire, les régimes confrontés à de profondes crises internes ont cherché à les résoudre par la guerre. L’administration McKinley a lancé la guerre hispano-américaine de 1898 sur fond de conflit de classes intense et au lendemain d’une dépression économique; le ministre de l’Intérieur de la Russie tsariste, Plehve, a préconisé la guerre contre le Japon en 1904 au motif que «ce dont ce pays a besoin, c'est d'une guerre courte et victorieuse pour endiguer la vague révolutionnaire» — un calcul qui a reçu sa réponse appropriée lors de la révolution de 1905.
Les manifestations les plus catastrophiques de cette tendance appartiennent toutefois aux deux guerres mondiales du XXe siècle. En 1914, les classes dirigeantes d’Europe voyaient dans la guerre un moyen de noyer dans le patriotisme nationaliste la montée des luttes de la classe ouvrière. La guerre elle-même a donné naissance à la Révolution russe de 1917 et à des soulèvements révolutionnaires dans toute l’Europe. En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, la campagne implacable de militarisation et d’agression de Hitler était dictée à la fois par les impératifs de l’impérialisme allemand et, comme l’a noté l’historien Tim Mason, par un effort cherchant à éviter «l’effondrement et le chaos » à l’intérieur du pays.
Les actes de l’administration Trump reflètent des pressions similaires. Considérez les questions qui ont dominé les deux premiers mois de 2026. En janvier et février, les États-Unis ont été secoués par une série de mouvements sociaux faisant suite aux manifestations massives «Pas de rois » (No Kings) de l’année dernière. Le déclencheur a été le déploiement de quelque 3 000 agents fédéraux de l’immigration à Minneapolis-Saint Paul, culminant dans le meurtre de Renée Nicole Good, abattue par un agent de l’ICE le 7 janvier. Le 23 janvier, des dizaines de milliers de personnes à Minneapolis ont bravé des températures de -34°C pour défiler en signe de protestation. Des appels à une grève générale se sont multipliés, émanant non pas de l’appareil syndical ou du Parti démocrate, mais de la base.
La réponse de l’administration Trump et de ses agents de la Gestapo de l’ICE et du CBP (Le Service des douanes et protection des frontières) a été le meurtre d’Alex Pretti. Les manifestations se sont propagées dans tout le pays, accompagnées d’une vague nationale de débrayages de lycéens. Selon un décompte, on a dénombré, pour la seule année 2026, 334 débrayages dans 236 districts scolaires répartis dans 48 États et le district de Columbia.
Dans le même temps, un important mouvement de grève se développait dans la classe ouvrière, que l'appareil syndical s'est efforcé de contenir par tous les moyens. À New York, 15 000 infirmières ont fait grève pendant plus d'un mois. Le 26 janvier, 31 000 infirmières et professionnels de santé de Kaiser Permanente se sont mis en grève pour une durée indéterminée en Californie et à Hawaï, l'une des plus grandes grèves du secteur de la santé de l'histoire des États-Unis. Le 9 février, 6 400 enseignants de San Francisco se sont mis en grève pour réclamer des salaires plus élevés et un financement adéquat des écoles.
L’éruption de mouvements sociaux et de grèves est l’expression des conséquences accumulées de décennies d’inégalités sociales massives et d’une concentration sans précédent de la richesse entre les mains d’une oligarchie. La classe dirigeante organise un véritable massacre dans les emplois, tout en exigeant que les travailleurs acceptent une baisse de leur niveau de vie et une insécurité croissante. Les États-Unis sont confrontés à une expansion massive et insoutenable de la dette publique et privée, à des menaces croissantes pesant sur le statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale, et à de nouvelles pressions inflationnistes qui dévorent les salaires.
L’administration Trump, dirigée par un délinquant condamné, est haïe par des sections croissantes de la population. Un sondage du Pew Research Center réalisé fin janvier révélait que la cote de popularité de Trump n’était que de 37 %, 50 % des Américains affirmant que les actes de son administration ont été pires que ce qu’ils attendaient. Trump vient de passer une année entière avec une cote de popularité nette négative.
La publication de millions de documents issus des dossiers de Jeffrey Epstein n’a pas seulement fourni des preuves supplémentaires de la vénalité de Trump. Elle a également mis à nu la pourriture morale de la classe dirigeante américaine et de ses représentants politiques au sein des deux partis. En tentant de « changer de sujet » par le biais de la guerre, Trump agit en tant que représentant de l'oligarchie capitaliste.
Les démocrates sont profondément impliqués dans la politique et les crimes de l'administration Trump. Ils constituent une fausse opposition. Ils soutiennent la guerre contre l'Iran et pour le renversement de son gouvernement. Alors que la campagne en faveur de la guerre s'intensifiait, les dirigeants démocrates ont assuré l’adoption des mesures permettant des dépenses militaires colossales. Et alors que des manifestations éclataient contre la répression de l'ICE et la violence politique, les responsables démocrates ont conclu un accord avec Trump.
Parmi les complices de cette frénésie collaborationniste des démocrates figure le maire de New York et membre des Democratic Socialists of America (DSA), Zohran Mamdani, qui, dans les mois précédant la guerre, a rencontré Trump à deux reprises, dont une fois seulement trois jours avant le début des bombardements.
Trump veut changer de sujet. Les médias veulent changer de sujet. Les démocrates veulent changer de sujet. Mais la guerre ne fait qu’aggraver les crises internes au lieu de les atténuer. La guerre contre l'Iran est extrêmement impopulaire depuis le début. Les conséquences économiques ont été immédiates et graves, notamment la flambée des prix du pétrole. Les 11,3 milliards de dollars dépensés rien que pendant les six premiers jours du conflit représentent un détournement massif de ressources sociales qui sera financé par une attaque contre les programmes sociaux. L'opposition va s'amplifier à mesure que la guerre s'étend et que le nombre des morts augmente.
Au début de la guerre en Irak en 2003, le World Socialist Web Site écrivait: « Quelle que soit l’issue des premières étapes du conflit qui a commencé, l’impérialisme américain a rendez-vous avec le désastre. Il ne peut pas conquérir le monde. Il ne peut pas réimposer les chaînes coloniales aux masses du Moyen-Orient. Il ne trouvera pas par la guerre une solution viable à ses maux internes. Au contraire, les difficultés imprévues et la résistance croissante engendrées par la guerre intensifieront toutes les contradictions internes de la société américaine. »
Dans les plus de vingt années qui se sont écoulées depuis que ces lignes ont été écrites, les «maux internes » de la société américaine ont métastasé. Trump, le gangster de la Maison-Blanche, est lui-même le produit et l’incarnation de cette réalité. La guerre contre l’Iran, dans toute sa brutalité criminelle, ainsi que le gouvernement qui la mène, révèlent une oligarchie capitaliste fonçant tête baissée vers la catastrophe, et un ordre social qui est en train de perdre ses derniers vestiges de légitimité politique.
L’ampleur de la crise conditionne les actions de plus en plus téméraires du gouvernement. La conspiration en vue de la dictature, qui s’est exprimée par les meurtres de citoyens américains à Minneapolis, se poursuit. En Iran, l’administration a déclaré que «rien n’était exclu » — une phrase qui, de la part d’un gouvernement possédant le plus grand arsenal nucléaire du monde, doit être prise au pied de la lettre.
Mais les mêmes contradictions qui produisent la guerre et la dictature intensifient également le conflit de classes. La guerre ne change pas le contenu des luttes qui ont éclaté dans les premiers mois de 2026. Elle leur donne une plus grande urgence. La grève qui commence actuellement à l’usine JBS de Greeley, au Colorado, est une indication puissante que l’opposition s’intensifie et s’étend au sein de la classe ouvrière.
Ce qui est nécessaire, c’est d’unir ces luttes — sur les salaires, l’exploitation et les inégalités — à la lutte pour la défense des droits démocratiques, à celle contre la dictature et à l’opposition à la guerre catastrophique en cours d’escalade.
Cela ne peut se faire par l’intermédiaire du Parti démocrate, des médias bourgeois ou de l’appareil syndical, qui travaille systématiquement à isoler les grèves, à étouffer l’opposition et à subordonner les travailleurs aux besoins de l’État et des grandes entreprises. Il faut pour cela se libérer de l'emprise de la bureaucratie et mettre en place des comités de la base dans chaque lieu de travail et chaque secteur d'activité, reliés entre eux au-delà des régions et des frontières.
Le Parti de l’égalité socialiste appelle à l’extension de l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC) comme moyen d’organiser ce pouvoir indépendant de la classe ouvrière. La lutte contre la guerre est inséparable de la lutte contre le système capitaliste qui la produit. L’alternative est soit la barbarie — la guerre, la répression et la dévastation sociale — soit le socialisme: la mobilisation politique de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir, démanteler la machine de guerre, mettre fin au règne de l’oligarchie et réorganiser la vie économique sur la base des besoins humains, et non du profit privé.
(Article paru en anglais le 16 mars 2026)
