Le présent discours a été prononcé par David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site, lors de la quatrième commémoration internationale annuelle de l’exil de Léon Trotsky sur l’île de Büyükada (Prinkipo), en Turquie, qui s’est tenue le dimanche 16 août sous le titre « My Life, Written on Prinkipo, and Trotsky’s Years in Exile » (Ma vie, écrit à Prinkipo, et les années d’exil de Trotsky). Plus de 100 personnes y ont assisté.
Avant North, ont pris la parole Ulaş Sevinç, président national du Sosyalist Eşitlik Partisi–Dördüncü Enternasyonal ( Parti de l’égalité socialiste – Quatrième Internationale), la section turque du Comité international de la Quatrième Internationale, et Medine Pamuk, mairesse adjointe d’Adalar, qui s’est exprimée au nom du maire Ali Ercan Akpolat, emprisonné depuis juin dans le cadre de la campagne menée par le gouvernement d’Erdoğan contre les municipalités dirigées par l’opposition. L’allocution de North, enregistrée à l’avance et diffusée à l’intention de l’auditoire, a été suivie d’une séance de questions-réponses en direct, que le WSWS publiera cette semaine.
Permettez-moi d’exprimer ma gratitude aux dirigeants de la municipalité d’Adalar de m’avoir une fois de plus donné l’occasion de participer à une activité qui rend hommage à l’héritage de Léon Trotsky, qui a passé quatre ans sur l’île de Büyükada. Cette activité annuelle ne cesse de gagner en importance sur la scène internationale. Espérons que la villa où Trotsky a vécu il y a plus de 90 ans sera restaurée et deviendra un monument vivant non seulement à la mémoire de cet héroïque révolutionnaire, mais aussi et surtout à celle des idéaux socialistes de libération humaine auxquels il a consacré sa vie.
Lorsque je me suis rendu à Büyükada en août 2024, la commémoration des années passées par Trotsky sur cette « île de tranquillité » était organisée sous la direction du maire Ali Ercan Akpolat. Malgré nos affiliations politiques divergentes, j’ai été profondément impressionné par son intégrité et son engagement sincère envers les idéaux démocratiques et la vérité historique.
C’est pourquoi j’estime qu’il est de mon devoir, avant de passer à la lecture de mon discours préparé, d’exprimer ma profonde consternation face à l’emprisonnement du maire Akpolat. Le Comité international de la Quatrième Internationale a lancé un appel public en faveur de la libération immédiate du maire Akpolat et de tous les autres prisonniers politiques. Au nom de la classe ouvrière internationale et de mes camarades du monde entier, je réitère aujourd’hui cette exigence.
Par ailleurs, permettez-moi de réitérer l’appel lancé par le camarade Ulaş au nom de Bogdan Syrotiuk, dirigeant trotskyste de 27 ans de la Jeune Garde des bolcheviks-léninistes d’Ukraine et de Russie. Le 10 août, il a été condamné par un tribunal fasciste de Nikolaïev, dans le sud de l’Ukraine, à une peine d’emprisonnement de 15 ans pour s’être opposé à la guerre réactionnaire menée par les régimes de Kiev et de Moscou. Le « crime » pour lequel le camarade Bogdan a été condamné est son appel à l’unité des classes ouvrières russe et ukrainienne contre les régimes capitalistes oligarchiques réactionnaires de Kiev et de Moscou. Bogdan a déjà passé deux ans en prison, et sa vie est en danger. Je vous invite à soutenir le camarade Bogdan Syrotiuk et à lutter pour sa libération.
Les remarques que j’ai préparées pour la présentation d’aujourd’hui porteront sur le chef-d’œuvre littéraire que Trotsky a écrit sur cette île en 1929, au cours de la première année de son exil de l’Union soviétique : Ma vie : une tentative d’autobiographie. [1]
Près d’un siècle après sa publication, Ma vie demeure une œuvre dont l’importance ne diminue pas. Elle figure parmi les plus grandes autobiographies du XXe siècle pour deux raisons. Premièrement, Trotsky était un écrivain de génie. Il se range aux côtés des grands maîtres de la littérature russe : Belinski, Tolstoï, Tourgueniev et Herzen. Berthold Brecht a déclaré qu’il croyait que Trotsky était peut-être le plus grand de tous les écrivains européens contemporains. C’était là un hommage extraordinaire, si l’on considère que parmi les grands écrivains de cette époque figuraient Thomas et Heinrich Mann, Robert Musil, Alfred Döblin, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger et Brecht lui-même.
Mais la place qu’occupe Ma vie dans la littérature mondiale ne tient pas uniquement à sa forme artistique. La vie racontée dans ce livre est celle d’un homme extraordinaire qui a non seulement façonné l’histoire du siècle dernier, mais dont les idées continuent d’exercer une influence considérable sur la politique du XXIe siècle.
Il est impossible de dissocier Trotsky le révolutionnaire de Trotsky l’écrivain. Sa personnalité créatrice était une fusion extraordinaire de génie politique et littéraire. Comment pourrait-il en être autrement?
La brillance de l’autobiographie de Trotsky est l’expression nécessaire, sous forme littéraire, de la stature historique de sa pensée et de ses actions.
La vie de Trotsky est celle d’un homme qui a joué un rôle décisif dans la Révolution bolchevique d’octobre 1917, dans la fondation du premier État ouvrier, dans la construction de l’Armée rouge et sa victoire sur la contre-révolution, ainsi que dans la création de l’Internationale communiste.
Cet aspect unique a été reconnu dans les critiques contemporaines de Ma vie. Le célèbre journaliste Emil Ludwig écrivait dans le Berliner Tageblatt : « Un grand écrivain a dépeint ici sa vie fantastique d’une manière telle que je ne comprends pas pourquoi on lit encore des romans – et encore moins pourquoi on en écrit. »
Wolf Zucker, un collaborateur de Walter Benjamin, écrivait dans Die Literarische Welt : « Je qualifie sans hésitation [Ma vie] d’œuvre la plus importante de ce dernier quart de siècle [...] »
Ma vie est un exploit d’autant plus extraordinaire compte tenu des conditions dans lesquelles elle a été écrite. Après cinq ans de lutte acharnée contre la dégénérescence bureaucratique de l’État soviétique et contre la persécution, Trotsky est expulsé de l’URSS par la bureaucratie stalinienne. N’ayant pas réussi à détruire l’Opposition de gauche en exilant son chef en 1928 à Alma-Ata, près de la frontière avec la Chine, Staline estime que l’influence de Trotsky sera neutralisée s’il est isolé en Turquie. Trotsky est informé de son expulsion le 20 janvier 1929.
Invité à accuser réception de cet ordre, il écrit sur le document qui lui est présenté que la décision de la Guépéou est « criminelle pour le fond et illégale dans la forme ». On lui accorde moins de deux jours pour faire ses bagages, dont les éléments les plus importants sont ses manuscrits et ses livres.
Au terme d’un voyage pénible et périlleux depuis l’Asie centrale, Trotsky, sa femme Natalia et son fils Lev arrivent enfin à Odessa dans la soirée du 10 février. Ils sont immédiatement conduits au port et embarqués à bord du bateau à vapeur Ilyich. Deux jours plus tard, le navire, dont les seuls passagers sont Trotsky, sa femme, son fils et plusieurs agents de la GPU, pénètre dans le Bosphore. Avant de débarquer en Turquie, Trotsky écrit un message au président du pays, Kemal Atatürk :
Monsieur, aux portes de Constantinople, j’ai l’honneur de vous faire connaître que je suis arrivé à la frontière turque non par ma volonté et que je ne passe cette frontière que par un acte de violence qui m’est fait. Je vous prie, Monsieur le Président, d’accepter l’expression de mes sentiments les plus respectueux.
L. Trotsky. Le 12 février 1929
Au cours des semaines qui suivent son arrivée en Turquie, Trotsky – répondant à d’innombrables demandes de renseignements concernant son expulsion de l’Union soviétique – rédige une série d’articles publiés sous le titre « Comment est-ce arrivé ? » Bon nombre des enjeux politiques liés à sa chute du pouvoir, qui seront développés plus en détail dans Ma vie, sont d’abord présentés dans ces essais. Sans nier le rôle joué par les intrigues bureaucratiques, Trotsky insiste sur leur caractère secondaire. « Par rapport à la question essentielle du réalignement des forces de classes et de la progression des différentes étapes de la révolution, la question des groupements de personnes et de leurs combinaisons n’a qu’une signification secondaire. »
Anticipant les affirmations selon lesquelles la victoire de Staline devait être attribuée à ses formidables talents politiques, Trotsky décrit le chef de la bureaucratie comme « la plus éminente médiocrité de notre parti ». Trotsky situait l’ascension de Staline dans le contexte du déclin de l’élan révolutionnaire des masses. Il citait les paroles d’Helvétius : « Toute époque a ses grands hommes, et, quand elle ne les a pas, elle les invente. »
Trotsky n’ignorait pas les complots sinistres et les calomnies dont il avait été victime. Mais les intrigues ne pouvaient expliquer pourquoi il avait perdu le pouvoir. « Une ligne politique qui trouve la cause de sa défaite dans les intrigues de ses adversaires est une ligne aveugle et pathétique, écrit-il. L’intrigue est une façon particulière de réaliser techniquement une tâche ; elle ne peut jouer qu’un rôle secondaire. Les grandes questions historiques se résolvent par l’action de grandes forces sociales, pas par les petites manœuvres. »
Les premières semaines que Trotsky passe sur l’île de Büyükada sont mouvementées. Il doit trouver et aménager une résidence d’où il pourra mener son travail selon sa rigueur exigeante. Le travail sur l’autobiographie commence au plus tard en avril 1929.
La rapidité avec laquelle Trotsky rédige Ma vie est étonnante; c’est là une preuve supplémentaire de son exceptionnelle autodiscipline. Même pendant qu’il travaille à son autobiographie, Trotsky continue d’écrire sur les développements en Union soviétique, de commenter les événements mondiaux et de fournir une orientation théorique et politique au travail de l’Opposition de gauche internationale naissante.
L’autobiographie, achevée en septembre 1929, est écrite à un tournant de sa vie et de l’histoire mondiale. Le krach de Wall Street, qui allait marquer le début de la Grande Dépression et des catastrophes qui s’ensuivirent dans les années 1930, se produit quelques semaines seulement avant la publication de Ma vie. Le rythme de sa création ainsi que son ton – si l’œuvre avait été une symphonie, elle aurait pu porter l’indication « alla marcia con fuoco » [à la manière d’une marche, avec fougue] – reflètent les circonstances de sa production.
Isaac Deutscher a fait valoir par la suite que Ma vie avait été écrite trop tôt. Malgré toute sa vitalité en tant qu’œuvre littéraire, c’est, selon Deutscher, l’œuvre d’un homme qui ne saisit pas encore pleinement l’ampleur et le caractère décisif de sa défaite politique. Le point de vue et le ton de l’ouvrage sont trop optimistes.
Deutscher laisse entendre que si Trotsky avait reporté la rédaction de son autobiographie et avait été témoin des catastrophes des années 1930, il n’aurait pas pu conserver le ton de confiance et d’optimisme qui imprègne Ma vie. Un récit rédigé en 1939, plutôt qu’en 1929, aurait été un ouvrage plus sombre, laissant davantage de place au doute quant à la viabilité de la cause à laquelle il avait consacré sa vie. Cette critique reflète la conviction de Deutscher selon laquelle la lutte de Trotsky contre le stalinisme était vouée à l’échec dès le départ et que la fondation de la Quatrième Internationale par ce dernier était une entreprise chimérique.
De plus, l’évaluation pessimiste de Deutscher est réfutée par les propres mots de Trotsky. Dans son dernier testament, rédigé en février 1940, Trotsky écrit :
« Ma foi dans l’avenir communiste de l’humanité n’est pas moins ardente, bien au contraire elle est plus ferme aujourd’hui qu’elle n’était au temps de ma jeunesse [...]
« La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence, et en jouissent pleinement. »
Quoi qu’il en soit, le moment choisi par Trotsky pour écrire Ma vie n’a rien d’arbitraire. Il est déterminé par l’interaction de circonstances politiques et personnelles. Comme il l’explique dans la préface : « La possibilité même de sa publication est due à une pause dans la vie politique active de l’auteur. Constantinople a été, dans mon existence, une des étapes imprévues, quoique non fortuites. Je suis ici au bivouac – non pour la première fois – et j’attends patiemment de voir ce qui viendra ensuite. Sans une certaine dose de 'fatalisme', la vie d’un révolutionnaire serait en général impossible. D’une manière ou d’une autre, l’entr’acte de Constantinople aura été un moment des plus propices pour jeter un coup d’œil en arrière, en attendant que les circonstances permettent d’aller de l’avant. »
L’autobiographie de Trotsky n’a rien d’une rétrospective nostalgique du « temps perdu ». Tel qu’il l’écrit, le livre prolonge « la lutte à laquelle toute ma vie est consacrée. Tout en exposant, je caractérise et j’apprécie; en racontant, je me défends et, plus souvent encore, j’attaque. Et je pense que c’est là le seul moyen de rendre une biographie objective dans un certain sens plus élevé, c’est-à-dire d’en faire l’expression la plus adéquate de la personnalité, des conditions et de l’époque. »
Trotsky rejette une attitude et un ton de « feinte indifférence » se cachant derrière le masque trompeur et hypocrite d’une pseudo-objectivité. « Dès lors que je me suis soumis à la nécessité de parler de moi – et l’on n’a pas encore vu d’autobiographie dont l’auteur aurait réussi à ne pas parler de lui – je ne puis avoir aucun motif de dissimuler mes sympathies ou mes antipathies, mes affections ou mes haines. »
Ma vie, comme pratiquement tous les écrits de Trotsky, revêt un caractère intensément polémique. Mais il ne s’agit pas là d’une affectation stylistique. La polémique, comme il l’explique, « reflète la dynamique d’une vie sociale qui est tout établie sur des contradictions. […] Telle est notre époque. Nous avons grandi avec elle. Nous la respirons, nous en vivons. Comment pourrions-nous nous dispenser de polémique si nous voulons être fidèles à notre “patrie dans le temps” ».
Les cinq premiers chapitres de Ma vie sont consacrés au récit de son enfance, de sa jeunesse et de son adolescence. Trotsky se souvient avec tendresse, empathie, dégoût et, bien souvent, avec un humour cinglant, de la vaste galerie de personnages qui peuplaient l’univers de son enfance.
Le grand théoricien marxiste n’a pas imposé, rétrospectivement, un schéma idéologique affirmant un lien direct et évident entre les grands événements politiques de l’époque et ses expériences d’enfance. Au contraire, le récit de Trotsky recrée le développement de la conscience d’un enfant, constitué d’expériences nouvelles et spontanées, avec une compréhension limitée de leur signification plus large et de leur relation au monde au-delà de Yanovka, le lieu de sa petite enfance, et d’Odessa, celui de son adolescence.
Les chapitres qui suivent retracent une vie au drame épique. Mais même en faisant abstraction de la forme autobiographique de l’ouvrage, Ma vie demeure un document majeur de l’histoire du XXe siècle. Son récit couvre la Révolution russe de 1905, le déclenchement de la Première Guerre mondiale et l’effondrement de la Deuxième Internationale, le déclenchement de la Révolution de février, la prise du pouvoir par les bolcheviks, la guerre civile russe, la mort de Lénine, avec la lutte qui s’ensuit au sein du régime soviétique, la grève générale britannique et la défaite de la Révolution chinoise en 1927.
La compréhension qu’a Trotsky des événements historiques lui permet de situer sa propre activité dans le contexte des forces objectives qui façonne le destin de l’humanité. Ce niveau de perspicacité historique – ce que l’on pourrait décrire, en termes théoriques, comme l’identification de l’universel dans le particulier – constitue également un élément déterminant du génie littéraire de Trotsky. Il reconnait, même dans les détails les plus anodins, le déroulement de la logique de l’histoire. Cela confère à ses descriptions des individus une précision redoutable.
Ce don transparaît dans les portraits que Trotsky dresse des dirigeants de la Deuxième Internationale. Il a rencontré, discuté avec ou, à tout le moins, entendu parler de toutes les grandes figures de l’époque antérieure à 1914 : August Bebel, Georgi Plekhanov, Karl Kautsky, Julius Martov, Jean Jaurès, Rosa Luxemburg, Rudolf Hilferding, Victor Adler, Karl Renner et même Ramsay MacDonald.
Lorsqu’il découvre de grandes qualités chez des personnalités politiques, même parmi ses adversaires, Trotsky ne cache pas son admiration. Évoquant Jaurès, Trotsky écrit à propos de ce grand orateur : « […] d’une force élémentaire comme celle d’une cascade, il avait aussi une grande douceur qui brillait sur son visage comme le reflet d’une haute culture. Il précipitait des rochers, grondait tel un tonnerre, ébranlait les fondations, mais jamais il ne s’assourdissait lui-même. »
Les dirigeants du Parti social-démocrate autrichien, parmi lesquels Trotsky passa les années 1907 à 1914 à Vienne, lui firent une impression bien différente. Leur capitulation politique de 1914 se devinait déjà dans leurs personnalités. Les éminents sociaux-démocrates autrichiens étaient des hommes cultivés, mais Trotsky y décelait la « satisfaction » et un léger « accent du philistin » propres à ceux qui incarnent « le type opposé à celui du révolutionnaire ». Lorsqu’il dit à Renner que la prochaine révolution russe livrerait le pouvoir au prolétariat, la réponse – donnée avec une « politesse écrasante » – révéla un homme « aussi étranger à la dialectique révolutionnaire qu’aurait pu l’être le plus conservateur des pharaons d’Égypte ».
Face à cette galerie de personnages, Trotsky opposait Karl Liebknecht – non pas un théoricien, mais « un homme d’action », impulsif et héroïque, doté d’une véritable « intuition politique » et d’« une hardiesse incomparable dans l’initiative ».
L’année 1917 commence par l’arrivée de Trotsky à New York, après son expulsion d’Europe en raison de ses articles journalistiques révolutionnaires et anti-guerre. Elle se termine par son retour à Petrograd, où il organise le renversement du gouvernement provisoire. Le récit que fait Trotsky des événements de 1917 devrait suffire à guérir même les cas les plus tenaces de scepticisme politique, ancrés dans la conviction que le changement est impossible et que, s’il survient, ce ne peut être que pour le pire.
Trotsky relate ses relations politiques et personnelles complexes avec Lénine sur une période de 20 ans, depuis leur première rencontre à Londres en 1902 jusqu’aux dernières semaines de leur collaboration contre la conduite de Staline en tant que secrétaire général, durant l’hiver 1922-1923. Trotsky ne cache pas ses divergences avec Lénine et rejette le ton obséquieux de déification que le régime stalinien, dans son propre intérêt, a imposé à toutes les références à Lénine après sa mort en 1924. « Oui, écrit Trotsky, Lénine a été génial de toute la génialité humaine. Mais il n’était pas un compteur mécanique qui ne commet pas de fautes. Il en commettait beaucoup moins que tout autre n’en aurait commis dans sa situation. Cependant, quand Lénine commettait des erreurs, elles étaient très grosses : elles étaient à l’échelle du plan colossal de tout son travail. »
Les cinq chapitres consacrés à la guerre civile qui a suivi la Révolution d’octobre offrent un aperçu extraordinaire de la création de l’Armée rouge et de la manière dont elle a remporté la victoire. Ils méritent d’être étudiés avec attention, car ils offrent des enseignements qui pourraient s’avérer d’une grande valeur dans les années à venir.
Trotsky n’avait suivi aucune formation militaire au préalable. Il était journaliste et révolutionnaire en exil. Pourtant, il a créé de toutes pièces une armée d’environ 5 millions d’hommes, au lendemain de l’effondrement de l’armée tsariste et au milieu d’un chaos généralisé, sous un blocus, face à de multiples armées blanches et à des forces interventionnistes étrangères, et il l’a menée à la victoire en moins de trois ans. Selon toute norme historique raisonnable, il s’agit là d’un exploit extraordinaire. Son train blindé en est l’emblème : il servait à la fois de quartier général mobile, d’imprimerie, de tribunal, de dépôt de ravitaillement et d’instrument politique d’autorité.
Les derniers chapitres de Ma vie, qui portent sur la lutte qui s’est développée au sein du Parti bolchevique, sont les plus directement polémiques. Le ton rétrospectif de l’auteur des mémoires vire résolument vers celui du combat actif. Dans ces chapitres, Trotsky répond à la question : « Comment avez-vous pu perdre le pouvoir ? » Pour ceux qui, tant à l’époque de Trotsky qu’aujourd’hui, conçoivent la politique en termes pragmatiques conventionnels, la perte du pouvoir est généralement considérée comme le résultat d’erreurs, d’un manque de manœuvres habiles et opportunes.
Mais perdre le pouvoir politique, comme l’explique Trotsky, n’est pas « comme une montre ou un carnet qu’on aurait perdu ». Les causes de l’ascension et de la chute des courants et des individus doivent être recherchées dans les conditions objectives. Une puissante flambée de la lutte des classes en Russie en 1917 a propulsé Trotsky et Lénine de l’anonymat au sommet du pouvoir avec une rapidité si stupéfiante que Lénine a fait remarquer à Trotsky, la nuit de l’insurrection bolchevique : « Es schwindelt » [« J’ai le vertige »]. Un processus opposé et plus prolongé de stagnation politique, d’immobilisme et de déclin de la ferveur révolutionnaire – conséquence des défaites subies par la classe ouvrière européenne au-delà des frontières de l’Union soviétique, l’isolement et l’épuisement politique du prolétariat, la bureaucratisation de l’État et du parti au pouvoir, ainsi que le renforcement d’une couche petite-bourgeoise à la suite de l’adoption, en 1921, de la Nouvelle Politique économique – est à l’origine du déclin de l’influence et du pouvoir de Trotsky.
Avant même que Staline n’oppose à la lutte contre Trotsky et à la stratégie internationaliste de la révolution permanente le programme réactionnaire du socialisme dans un seul pays, un changement perceptible s’était déjà opéré dans l’état d’esprit politique et le mode de vie de la direction du Parti. Une atmosphère d’autosatisfaction, de futilité et de déclin moral s’était installée, signalant un changement dans l’équilibre des pouvoirs au sein de celui-ci. Dans un passage brillant, Trotsky note que les conversations informelles entre les autres membres du Politburo au pouvoir s’interrompaient brusquement dès qu’il entrait dans la pièce. « Et cela marqua, si l’on veut, que je commençais à perdre le pouvoir. »
Tout au long de cette lutte, la critique des politiques du régime stalinien formulée par Trotsky et l’Opposition de gauche est confirmée par les événements. Staline n’a d’autre moyen de contrer les arguments de l’Opposition que la répression, qui culmine avec l’expulsion de Trotsky et de ses partisans du Parti communiste et de l’Internationale communiste en 1927, l’exil de Trotsky à Alma-Ata en 1928 et, enfin, son expulsion de l’Union soviétique en 1929.
Trotsky conclut son autobiographie par un chapitre intitulé « La planète sans visa ». Il y raconte le rejet de ses demandes d’asile par l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et la Norvège. « Je ne puis me dispenser de reconnaitre, écrit Trotsky, que les échanges de vues des démocraties de l’Europe occidentale qui eurent lieu au sujet du droit d’asile m’ont procuré, entre autres choses, bien des minutes de gaîté. On avait parfois l’impression d’assister à la mise en scène “paneuropéenne” d’une comédie en un acte, sur le thème des principes de la démocratie. »
Répondant à ceux qui se demandaient comment il parvenait à faire face à sa chute du pouvoir, il explique : « Je ne mesure pas le processus historique avec le mètre de mon sort personnel. Au contraire, j’apprécie mon sort personnel non seulement objectivement, mais subjectivement, en liaison indissoluble avec la marche de l’évolution sociale. »
Mais qu’en est-il de la révolution elle-même? Était-elle justifiée? Qu’avait-elle accompli?
Trotsky propose cette évaluation :
La classe ouvrière de Russie, sous la direction des bolcheviks, a tenté de reconstruire la vie de manière à exclure la possibilité des crises violentes de folie qui interviennent dans la vie de l’humanité et de façon à jeter les bases d’une culture plus élevée. En cela est le sens de la révolution d’Octobre. Bien entendu, le problème posé par elle n’est pas résolu ; mais ce problème, dans le fond, est posé pour plusieurs dizaines d’années. Bien plus : il faut considérer la révolution d’Octobre comme le point de départ d’une nouvelle histoire de l’humanité dans son ensemble.
L’édition allemande de Ma vie a été publiée le même mois que le 50e anniversaire de Trotsky. Aussi monumentale que fussent ses réalisations, la plus grande œuvre de Trotsky, tant en tant qu’écrivain que révolutionnaire, restait encore à venir. Au cours de ses quatre années passées à Büyükada, Trotsky n’a pas seulement écrit l’Histoire de la Révolution russe. Il a également rédigé une série d’essais politiques dans lesquels il analysait, avec une clairvoyance inégalée, la menace que représentait la montée du fascisme en Allemagne.
À la suite de l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, conséquence des politiques catastrophiques des staliniens, Trotsky lance l’appel à la création de la Quatrième Internationale. En juillet 1933, il obtient enfin l’autorisation d’entrer en France, qu’il est contraint de quitter en 1935. Le gouvernement norvégien lui permet d’entrer sur son territoire. Au début du mois d’août 1936, Trotsky achève La Révolution trahie, qui demeure encore aujourd’hui la plus grande analyse de la dégénérescence de l’État ouvrier soviétique et du caractère contre-révolutionnaire du régime stalinien.
En l’espace de quelques semaines, la justesse de la condamnation du régime par Trotsky est confirmée par la mise en scène du premier des trois procès de Moscou, qui débuta il y a presque exactement 90 ans, le 19 août 1936. Cet événement marqua le début de la Grande Terreur et de l’extermination génocidaire de la quasi-totalité des cadres du bolchevisme, des dirigeants socialistes de la classe ouvrière et des représentants les plus avancés de l’intelligentsia socialiste.
Sous la pression du régime stalinien, le gouvernement social-démocrate de la Norvège place Trotsky en isolement pour l’empêcher de répondre aux mensonges monstrueux déversés par Moscou, prétendant que Trotsky était un agent du fascisme. En décembre, Trotsky se voit accorder l’asile par le gouvernement mexicain dirigé par le président Lázaro Cárdenas. Trotsky et Natalia Sedova arrivent au Mexique le 9 janvier 1937. Il publie immédiatement une dénonciation publique des procès de Moscou et appelle à la création d’un « contre-procès » international. Dans un discours prononcé en anglais le 30 janvier, enregistré et conservé sur pellicule, Trotsky déclare :
Le procès de Staline contre moi est construit sur des aveux mensongers, extorqués par des méthodes modernes d’inquisition, dans l’intérêt de la clique dirigeante. Il n’existe pas dans l’histoire de crimes plus terribles, dans leur intention ou leur réalisation, que les procès de Moscou de Zinoviev-Kamenev et de Piatakov-Radek. Ces procès n’ont pas leur origine dans le communisme ou dans le socialisme, mais dans le stalinisme, c’est-à-dire le despotisme incontrôlé de la bureaucratie aux dépens du peuple !
Quelle est ma tâche principale aujourd’hui ? Révéler la vérité. Montrer et démontrer que les véritables criminels se dissimulent en accusateurs.
Trotsky déclare qu’« Il faut un contre-procès pour purifier l’atmosphère des germes de tromperie, de calomnie, de falsification et de fabrication, dont la source est la police de Staline, la GPU, tombée au niveau de la Gestapo nazie. ».
Une commission d’enquête est par la suite formée sous la présidence du philosophe américain John Dewey.
Au cours des séances tenues du 10 au 17 avril 1937, Trotsky répond aux questions posées par les membres de la commission et passe en revue l’ensemble de sa carrière politique. Dans sa déclaration finale, prononcée en anglais, Trotsky déclare :
L’expérience de ma vie, qui n’a manqué ni de succès ni d’échecs, n’a pas détruit ma foi dans l’avenir clair et radieux de l’humanité : bien au contraire, elle lui a donné une trempe indestructible. Cette foi dans la raison, dans la vérité, dans la solidarité humaine, que j’emmenai avec moi à l’âge de dix-huit ans dans les quartiers ouvriers d’une ville russe de province, Nikolaïev, je l’ai conservée pleinement et complètement.
En décembre 1937, la Commission rend ses conclusions. Elle déclare Trotsky « non coupable » et qualifie les procès de Moscou de « coup monté ».
Malgré le verdict de la Commission Dewey (comme on appelait communément la Commission d’enquête), de nombreux intellectuels libéraux ont continué de défendre l’intégrité judiciaire des procès de Moscou. C’était l’époque du « Front populaire », l’alliance du libéralisme avec la police secrète soviétique, la Guépéou. En échange du soutien stalinien aux gouvernements capitalistes d’Europe et des États-Unis, l’intelligentsia libérale de la classe moyenne donnait son assentiment au meurtre des révolutionnaires par le régime soviétique.
Alors que Trotsky se préparait à fonder la Quatrième Internationale, le régime stalinien lança une campagne violente contre ses dirigeants. En juillet 1937, Erwin Wolf, qui avait travaillé en étroite collaboration avec Trotsky en Norvège, est enlevé et assassiné par la Guépéou. Deux mois plus tard, Ignace Reiss, qui avait fait défection de la Guépéou et déclaré sa solidarité avec la Quatrième Internationale, est assassiné en Suisse. En février 1938, le fils de Trotsky et son plus proche collaborateur politique, Lev Sedov, est assassiné à Paris. En juillet 1938, Rudolf Klement est lui aussi assassiné à Paris, à peine deux mois avant le congrès fondateur prévu de la Quatrième Internationale, dont il était le secrétaire.
Au milieu de tous ces événements tragiques, Trotsky s’attèle à ce qu’il considérait comme la tâche la plus importante de sa vie : défendre le programme politique du marxisme et assurer la survie du mouvement socialiste au sein d’une nouvelle génération d’ouvriers et de jeunes. Dans une note de journal datée du 25 mars 1935, Trotsky affirme que son rôle dans l’insurrection de 1917 et la guerre civile qui s’est ensuit, bien que certainement important, n’était pas nécessairement « indispensable ». Je ne partage pas cette opinion. De nombreuses preuves démontrent que le rôle de Trotsky dans la prise du pouvoir et la guerre civile a été d’une importance décisive. Mais si cela peut faire l’objet d’un débat historique, l’évaluation que faisait Trotsky de son rôle dans les années 1930 était tout à fait justifiée.
Trotsky allait vivre encore un peu plus de cinq ans. Il est mort le 21 août 1940 des suites de blessures infligées par un assassin stalinien. Ce crime a privé la classe ouvrière internationale du dernier dirigeant survivant de la Révolution d’octobre et du plus grand représentant du programme et de la tradition marxistes classiques. Il ne restait plus personne en vie pouvant égaler Trotsky en termes d’expérience, et encore moins de génie politique. Le travail qu’il a accompli durant les dernières années de sa vie a sauvé le mouvement marxiste de l’extinction.
Entre l’achèvement de son autobiographie et son assassinat en 1940, Trotsky a fondé la Quatrième Internationale et défini les tâches fondamentales du mouvement socialiste à l’époque moderne.
Ayant survécu à Lénine pendant 16 ans, Trotsky a analysé, commenté et même anticipé les grands événements politiques qui ont déterminé le cours de la lutte des classes tout au long du XXe siècle et jusqu’au XXIe. Trotsky a vécu assez longtemps pour être témoin de la dégénérescence de l’Union soviétique, de la montée du fascisme, de la pourriture généralisée de la démocratie bourgeoise, de la trahison des mouvements nationalistes bourgeois dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, de l’ascension de l’impérialisme américain vers une position de domination mondiale et, enfin, du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Ce dernier événement a confirmé le postulat central de la théorie de la révolution permanente, à savoir que la seule réponse stratégique viable aux contradictions du capitalisme mondial et du système des États-nations est la révolution socialiste mondiale.
À peine trois mois avant sa mort, Trotsky anticipe une longue période de bouleversements révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Avec une prescience et une sagesse étonnantes, il écrit en mai 1940 :
Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour de longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. C’est là-dessus que doit se fonder un jeune parti révolutionnaire. L’histoire lui donnera suffisamment d’occasions et de possibilités de s’éprouver lui-même, d’accumuler de l’expérience et de mûrir. Plus vite les rangs de l’avant-garde fusionneront, plus l’époque des convulsions sanglantes sera raccourcie, moins notre planète aura à supporter de destructions. Mais le grand problème historique ne sera en aucun cas résolu jusqu’à ce qu’un parti révolutionnaire prenne la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il faut faire le travail d’éduquer et d’organiser l’avant-garde prolétarienne avec une énergie décuplée. C’est précisément en cela que réside la tâche de la IVe Internationale.
Écrite il y a 86 ans, cette perspective s’applique avec encore plus de force au monde d’aujourd’hui. Et c’est pour cette raison que Trotsky, figure gigantesque de l’histoire du XXe siècle, demeure une présence immense dans la politique du XXIe. Son nom évoque la théorie (la révolution permanente), la stratégie (la révolution socialiste mondiale) et l’organisation (la Quatrième Internationale) du marxisme en tant que mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière dans le monde contemporain. Le trotskysme est le marxisme du XXIe siècle.
Le spectre de Trotsky et du trotskysme hante les élites au pouvoir et leur cortège de journalistes et d’universitaires. Ils n’oublieront jamais la Révolution d’octobre, et Trotsky ne sera jamais pardonné de l’avoir menée.
Les biographies qui dénoncent, dénigrent et déforment la vie de Trotsky sont monnaie courante dans l’industrie de l’édition. Ces ouvrages justifient la remarque de Trotsky : « Ce qui frappe dans tous les cas où l’opinion publique est prise au vif, c’est la faculté humaine de mentir. »
Le thème le plus récurrent dans la campagne de discrédit menée contre Trotsky est sa présentation comme une personnalité profondément imparfaite, voire répugnante, dont la prétendue arrogance intellectuelle et le mépris sarcastique envers ses camarades dans la direction du Parti auraient été les principales causes de sa chute. Dans toute l’historiographie des biographies de Trotsky, aucune anecdote n’a été racontée aussi souvent que celle de son immersion dans un roman français pendant les réunions de la direction du Parti.
L’image que véhicule cette histoire est frappante : les dirigeants du Parti, réunis autour d’une table, traitent les points à l’ordre du jour. Mais voilà Trotsky, ennuyé et indifférent, le nez plongé dans un roman, et un roman français, qui plus est, plutôt que russe. Quelle démonstration ostentatoire de supériorité culturelle ! Qu’est-ce qui pourrait être mieux calculé pour susciter l’hostilité ? Il n’y a qu’un seul problème avec cette histoire. Il s’agit d’une fiction politique, concoctée à l’origine par les adversaires factionnels de Trotsky. Aucun récit de l’histoire du roman français ne mentionne un témoin de la prétendue violation par Trotsky du protocole du Politburo, ni aucune autre preuve documentée de manière crédible.
Dans la version la plus connue de cette histoire, qui a ouvert la voie à ses innombrables reprises, son caractère apocryphe est reconnu. Dans Le Prophète désarmé, deuxième tome de sa biographie de Trotsky, publié à l’origine en 1959, Deutscher affirme avoir entendu cette histoire lors d’un séjour à Moscou. Il n’identifie pas la personne qui lui a raconté cette histoire et jette immédiatement le doute sur sa véracité, en écrivant : « Même si l’anecdote a été inventée, elle est bien trouvée : elle révèle quelque chose du tempérament de l’homme. »
Cette suggestion selon laquelle l’« anecdote » est « bien trouvée » indique clairement que Deutscher lui-même ne croyait pas à la véracité de ce récit.
Mais dans les nombreuses reprises ultérieures de cette histoire, la mise en garde de Deutscher est ignorée. L’anecdote « bien trouvée » est devenue un fait incontestable et une accusation irréfutable. L’histoire fait de Trotsky l’architecte de sa propre ruine; et elle retourne subtilement contre lui son haut niveau culturel et son internationalisme socialiste. L’histoire aurait-elle eu le même effet si elle avait placé entre ses mains un roman russe plutôt qu’un roman français? Ainsi, elle détourne l’attention des enjeux politiques, développés dans Ma vie, qui sous-tendent la chute de Trotsky du pouvoir.
En dernière analyse, les mensonges dirigés contre Trotsky visent à discréditer le socialisme et, par conséquent, la possibilité même d’une alternative au capitalisme. La vie et les conceptions politiques de Trotsky témoignent du fait que la dégénérescence de l’Union soviétique n’était pas inévitable; que le stalinisme constituait un rejet réactionnaire du socialisme; et qu’il existait une alternative à la dictature brutale qui a finalement conduit à la dissolution de l’État ouvrier et à la restauration du capitalisme. La stratégie et le programme pour lesquels Trotsky s’est battu représentaient cette alternative.
Ma vie aurait tout aussi bien pu s’intituler Notre époque. Même après un siècle, cette autobiographie n’a pas été dépassée par l’histoire. Nous vivons dans un monde que Trotsky comprendrait. La technologie a certes énormément progressé, mais les problèmes restent les mêmes dans leur essence et ont pris une ampleur bien plus grande. Bien que l’agonie de ce système social ait été plus longue que Trotsky ne l’aurait peut-être prévu, son pronostic historique conserve toute sa validité. Le système capitaliste doit céder la place au socialisme.
Pour conclure par les mots de Trotsky : « C’est tellement clair, si indiscutable, si inébranlable que même les professeurs d’histoire le comprendront, dans un bon nombre d’années, il est vrai. »
(Article paru en anglais le 17 août 2026)
[1] Ces remarques constituent une version abrégée et modifiée de la préface rédigée par David North pour la nouvelle édition en allemand de Ma vie (Mein Leben) de Trotsky, publiée par Mehring Verlag, qui a été publiée dans son intégralité sur le World Socialist Web Site le 5 juin 2026 et peut être consultée ici : https://www.wsws.org/fr/articles/2026/06/05/ypjd-j05.html
