Le Parti communiste marxiste-Kenya défend contre le trotskysme une stratégie maoïste contre-révolutionnaire – 4e partie

Ceci est le quatrième d'une série de cinq articles. Les parties une , deux et trois sont disponibles ici.

La trahison stalinienne de la révolution chinoise et la naissance de la révolution nationale démocratique

Le verdict historique sur la Révolution nationale démocratique est avant tout écrit dans la défaite de la Révolution chinoise de 1925-1927, l'une des plus grandes expériences stratégiques du XXe siècle.

La révolution débuta par un soulèvement massif de la classe ouvrière chinoise contre l'impérialisme, le pouvoir des seigneurs de guerre et l'exploitation capitaliste. En mai 1925, après que la police britannique eut ouvert le feu sur des ouvriers et des étudiants à Shanghai, faisant 12 morts et des dizaines de blessés, une vague de grèves déferla sur le pays. Quelque 125 grèves, impliquant 400 000 travailleurs, éclatèrent, suivies de manifestations de masse, d'émeutes et de la grève générale de Canton et Hong Kong où 100 000 travailleurs quittèrent Hong Kong et organisèrent un boycott des produits britanniques à travers un comité de grève élu, appuyé par des milliers de piquets de grève armés.

Photographie de la rue Nanking à Shanghai après la fusillade. Un article de l'époque paru dans l'Adelaide Chronicle rapporte que la photographie montre des troupes sikhs renforçant les soldats chinois. Deux victimes de l'incident sont visibles sur la droite de l'image, gisant sur la chaussée. [Photo: Unknown photographer - Ullstein Bild Collection]

En 1927, ce mouvement avait pris des proportions révolutionnaires. À Shanghai, 800 000 ouvriers se joignirent à une grève générale et à une insurrection armée, écrasèrent les forces des seigneurs de guerre et prirent le contrôle de la ville. Au Hunan, au Hubei, à Wuhan et à Changsha, des millions de paysans s’organisèrent en associations, chassèrent les propriétaires terriens et commencèrent à exercer les fonctions d’autorités locales, tandis que les ouvriers revendiquaient le contrôle des usines et des commerces.

Les tâches démocratiques d'indépendance nationale et de représentation populaire se trouvèrent ainsi immédiatement associées à des revendications sociales que seul un mouvement socialiste de la classe ouvrière, à la tête de la paysannerie, pouvait satisfaire. La question décisive qui se posait à la révolution chinoise était de savoir si elle mènerait à bien ce programme par la formation de soviets ouvriers et paysans, ou si elle serait étranglée par sa subordination au Kuomintang bourgeois dirigé par Tchang Kaï-chek.

Staline et Boukharine, exprimant les intérêts de la bureaucratie soviétique montante et son rejet nationaliste de la révolution socialiste mondiale, ont répondu en subordonnant le Parti communiste chinois (PCC) au Kuomintang par le biais du « bloc des quatre classes ». En pratique, cela signifiait désarmer politiquement la classe ouvrière chinoise devant Tchang Kaï-chek.

Trotsky et l'Opposition de gauche avaient averti que l'oppression impérialiste n'atténuait pas les antagonismes de classe en Chine, mais les exacerbait. La bourgeoisie «nationale» craignait bien plus la mobilisation révolutionnaire des ouvriers et des paysans que l'impérialisme. Cet avertissement fut confirmé en avril 1927, lorsque Tchang Kaï-chek massacra la classe ouvrière de Shanghai. Staline réitéra ensuite cette trahison en ordonnant aux communistes de rejoindre le Kuomintang «de gauche» de Wuhan, qui, de la même manière, réprima le mouvement ouvrier et paysan.

Kaluka et «Building the Vanguard» (construire l’avant-garde) passent sous silence la révolution de 1925-1927, car un examen sérieux de celle-ci démasquerait la révolution nationale démocratique (RDN) comme une stratégie contre-révolutionnaire visant à entraver la mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Les deux documents citent la Chine, mais uniquement pour évoquer l'alliance entre le Parti communiste chinois et le Kuomintang de Tchang Kaï-chek durant la guerre de 1937-1945 contre l'impérialisme japonais, présentée comme un exemple à suivre.

Kaluka affirme que le PCC avait «rallié la classe ouvrière, la paysannerie et d’autres forces progressistes» et veillé à ce que l’alliance contre l’impérialisme japonais soit «sous la direction de la classe ouvrière et de son parti».

Ceci est une falsification. Après l'écrasement de la révolution de 1925-1927, le Parti communiste chinois s'est replié des centres urbains vers les campagnes, s'appuyant de plus en plus sur la paysannerie. Son axe de classe s'est éloigné du prolétariat, tandis que son programme stalinien des deux stades s'est imprégné de populisme paysan, de guérilla et d'une collaboration de classe continue avec la bourgeoisie nationale. Mao allait devenir un fervent défenseur de la ligne avancée par Staline et Boukharine.

Décapitation publique d'un communiste lors du massacre de Shanghai en 1927

Prenant la tête du PCC en 1935, Mao publia en 1939 «La Révolution chinoise et le Parti communiste chinois», ouvrage dans lequel il affirmait que l’impérialisme avait fait de la Chine un pays «semi-féodal, semi-colonial», dont les «contradictions fondamentales» résidaient «entre l’impérialisme et la nation chinoise» et «entre le féodalisme et les grandes masses populaires».

Sur cette base, Mao proposa une «révolution nationale pour renverser l’oppression impérialiste étrangère» parallèlement à une « révolution démocratique pour renverser l’oppression féodale des propriétaires fonciers ». Il insista pour dire que la «bourgeoisie nationale peut devenir une force révolutionnaire » distincte de la «grande bourgeoisie compradore ». [1]

Trotsky reconnaissait la guerre menée par la Chine contre l'impérialisme japonais comme une «guerre nationale légitime et progressiste», mais insistait sur le fait que cela ne diminuait en rien la nécessité d'une indépendance politique totale vis-à-vis de la bourgeoisie chinoise, représentée par le Kuomintang: «Nous ne devons avoir aucune illusion sur Tchang Kaï-chek, son parti, ou toute la classe dirigeante de la Chine», écrivait-il, décrivant Tchang comme «le bourreau des ouvriers et les paysans chinois». La conclusion de Trotsky était que la classe ouvrière «devait préserver son entière indépendance politique vis-à-vis du gouvernement de Tchang Kaï-chek». [2]

Mao fit le contraire. Suivant la ligne de Moscou, le PCC entra dans un Front populaire avec Tchang Kaï-chek, renonça à son programme de réforme agraire et abandonna les intérêts indépendants des ouvriers et des paysans afin de ne pas froisser ses alliés bourgeois.

Après la guerre, le PCC chercha encore à préserver son alliance avec le Kuomintang, alors même que Tchang Kaï-chek, soutenu par l'impérialisme américain, préparait une nouvelle offensive. Dans son ouvrage «La Lutte pour une Chine nouvelle», écrit en 1945, Mao insistait pour dire que:

C’est une loi du marxisme que le socialisme ne peut être atteint que par le stade de la démocratie. Or, en Chine, la lutte pour la démocratie est un combat de longue haleine. Ce serait une pure illusion que de tenter de bâtir une société socialiste sur les ruines de l’ordre colonial, semi-colonial et semi-féodal sans un État démocratique nouveau et uni, sans le développement du secteur public de l’économie démocratique nouvelle, des secteurs capitaliste privé et coopératif, et d’une culture nationale, scientifique et de masse – c’est-à-dire une culture démocratique nouvelle – et sans la libération et le développement de l’individualité de centaines de millions de personnes – bref, sans une révolution démocratique bourgeoise radicale d’un type nouveau, menée par le Parti communiste. [3]

Mao n'appela au renversement du régime de Tchang Kaï-chek qu'en octobre 1947, alors que le PCC risquait l’annihilation militaire en Mandchourie et relança la réforme agraire pour mobiliser le soutien paysan. La chute de Tchang Kaï-chek ne résulta pas du prétendu génie stratégique de Mao, mais de la déliquescence du régime du Kuomintang: un régime corrompu, en faillite, dépendant de l'impérialisme et confronté à un vaste soulèvement révolutionnaire ouvrier et paysan. La République populaire fut proclamée en octobre 1949 après que les armées de Mao aient déferlé vers le sud, face à une faible résistance.

Kaluka affirme que l’ouvrage de Mao sur « La Nouvelle Démocratie » (1940), est la preuve que le maoïsme ouvrait la voie au socialisme. Mais l’argumentation de Mao était explicitement présentée comme une perspective en deux stades. La révolution chinoise, écrivait-il, devait d'abord passer par la «révolution démocratique», puis seulement ultérieurement par la «révolution socialiste», les deux étant des «processus révolutionnaires distincts». Son objectif immédiat n'était pas la dictature du prolétariat, mais une «nouvelle république démocratique» fondée sur la «dictature conjointe de plusieurs classes révolutionnaires»: le prolétariat, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale.

Mao voulait préserver le capitalisme, déclarant que le nouvel État « ne confisquerait pas la propriété privée capitaliste en général ni n’interdirait le développement » d’une production capitaliste qui ne « dominerait pas les moyens de subsistance du peuple », tout en autorisant une économie de paysans riches dans les campagnes.[4]

Neuf ans après la rédaction de cet écrit, le PCC au pouvoir fut contraint de dépasser le cadre défini par Mao dans Sur la nouvelle démocratie, car il était soumis à des forces qui lui échappaient. Kaluka omet cela totalement. Les aspirations révolutionnaires des ouvriers et des paysans, l'effondrement de l'ancien régime et le danger d'une intervention impérialiste durant la guerre de Corée (1950-1952) contraignirent la bureaucratie stalinienne à achever l'expropriation des propriétaires fonciers, à s'en prendre à certains secteurs de la bourgeoisie dans les campagnes de «Trois-anti» et «Cinq-anti», et, dès 1953, à étendre la nationalisation par le biais du premier plan quinquennal.

Des troupes chinoises traversent le fleuve Yalu pendant la guerre de Corée

Le mouvement trotskyste qualifia l'État issu de la révolution de 1949 d'État ouvrier déformé. La révolution chinoise avait renversé la grande propriété foncière et les rapports de propriété capitalistes, nationalisé les principaux moyens de production et instauré une économie planifiée. Mais le pouvoir politique n'était pas exercé par la classe ouvrière, ni par le biais de soviets, ni par aucun autre organe démocratique de gouvernement prolétarien. Dès sa naissance, le nouvel État était dominé par la bureaucratie stalinienne-maoïste, s'appuyant sur l'appareil du PCC à base paysanne et hostile à la mobilisation indépendante de la classe ouvrière et à la perspective de la révolution socialiste mondiale.

Le caractère du régime se manifestait le plus clairement dans l'attitude du PCC envers la classe ouvrière urbaine. Alors que les armées de Mao pénétraient dans les villes, le parti n'encourageait pas les ouvriers à prendre le contrôle de la production, à former des conseils ou à affirmer leur pouvoir politique. Il imposait l'ordre, restreignait les grèves et réprimait l'activité ouvrière indépendante. Son hostilité envers l'indépendance du prolétariat s'exprimait avec le plus de force dans la persécution des trotskystes chinois, qui avaient conservé une orientation prolétarienne après la défaite de 1927 et furent réprimés depuis 1949 jusqu'aux arrestations massives de 1952.

La Chine n'était donc pas un État socialiste mais un État ouvrier bureaucratiquement déformé et dont les contradictions pouvaient seulement être résolues soit par une révolution politique de la classe ouvrière pour renverser la bureaucratie et établir une véritable démocratie ouvrière, soit par la restauration du capitalisme par la bureaucratie.

Le silence de Kaluka sur ce bilan historique montre sa faillite politique. Il invoque Staline et Mao comme figures d'autorité mais évite toute analyse sérieuse des conséquences de leurs programmes. Le programme nationaliste du « socialisme dans un seul pays » a engendré une bureaucratie qui a finalement dissout l'Union soviétique et rétabli capitalisme.

Le maoïsme a suivi la même voie. La restauration capitaliste, amorcée après 1978, a transformé la Chine en immense plateforme de main-d'œuvre bon marché pour le capitalisme mondial. L'afflux d'investissements étrangers a fait du pays «l’atelier du monde», engendrant une croissance économique fulgurante fondée sur une exploitation brutale et sur l'enrichissement d'une nouvelle oligarchie capitaliste. Lorsque la classe ouvrière chinoise a tenté de résister aux conséquences sociales de cette restauration, la bureaucratie du PCC a répondu par le massacre de la place Tiananmen en juin 1989. Ce qui avait commencé comme des manifestations étudiantes pour les droits démocratiques avait mobilisé la classe ouvrière en masse, donnant lieu à l'émergence d'organisations ouvrières indépendantes, à des grèves et à des manifestations.

Le Comité international de la Quatrième Internationale expliqua alors que c'était ce mouvement indépendant de la classe ouvrière qui avait « semé la panique parmi les bureaucrates au pouvoir », lesquels réagirent par une répression féroce. Le massacre ouvrit la voie à l'intégration accélérée de la Chine au capitalisme mondial, confirmant que le maoïsme, tout comme le stalinisme soviétique, menait non pas au socialisme, mais à la restauration du capitalisme.

A suivre.

(Article paru en anglais le 27 mai 2026)

Notes :

[1] Mao Zedong, (1939, « La révolution chinoise et le Parti communiste chinois », dans Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, vol. II, Archives Internet des marxistes, https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-2/mswv2_26.htm .

[2] Léon Trotsky, (1937) « Sur la guerre sino-japonaise », 23 septembre 1937, dans Écrits de Léon Trotsky (1937-1938). Disponible sur Marxists Internet Archive:

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1937/09/lt_23091937.htm

[3] Mao Zedong (1945), « Sur le gouvernement de coalition », rapport politique au VIIe Congrès national du Parti communiste chinois, 24 avril 1945, dans Œuvres choisies de Mao Zedong, tome III. Disponible sur le site Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-3/mswv3_25.htm

[4] Mao Zedong (1940) « Sur la nouvelle démocratie », dans Œuvres choisies, vol. II, Archives Internet des marxistes, https://www.marxists.org/reference/archive/mao/selected-works/volume-2/mswv2_26.htm

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