Ceci est le premier d'une série de trois articles.
De nombreux commentateurs, arguant que la guerre américano-israélienne contre l'Iran est en difficulté malgré une puissance de feu écrasante, ont imputé la responsabilité principale au partenaire mineur de Washington, Israël, et à Donald Trump personnellement, pour s'être soi-disant laissé entraîner dans un conflit sans plan stratégique pour l’emporter.
Leur principale plainte est que les dirigeants israéliens, en particulier le Premier ministre Benjamin Netanyahou, qui prône depuis longtemps la confrontation avec l'Iran, et les puissants réseaux de lobbying pro-israéliens exercent une influence excessive sur la politique étrangère américaine.
Mais la thèse donnant à Israël le rôle principal ne peut expliquer comment un État d'environ 10 millions d'habitants au PIB de 610 milliards de dollars, bien inférieur à celui de l'Arabie saoudite et une infime fraction des 30 000 milliards de dollars de la plus grande économie mondiale et puissance militaire dominante, les États-Unis, pourrait déterminer l'orientation stratégique de Washington — en dehors d’allégations d'un complot sioniste mondial.
Réduire les origines de la guerre aux seules manœuvres du lobby israélien ou aux décisions du gouvernement israélien revient à occulter la dynamique historique, géopolitique, socio-économique et de classe qui déterminent ce conflit. Cela ignore la Stratégie de sécurité nationale américaine de 2025, élaborée par l'appareil de sécurité nationale de Trump même, qui affirmait catégoriquement: « L'Amérique aura toujours un intérêt fondamental à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d'un ennemi déclaré et à ce que le détroit d'Ormuz reste ouvert.»
Cela dissocie la guerre de ses origines historiques dans la longue campagne stratégique du capitalisme américain visant à dominer le Golfe persique, de son lien avec la confrontation plus large des États-Unis avec la Russie et la Chine, et des intérêts de classe objectifs de l'oligarchie financière américaine. Elle abandonne l'impérialisme comme cadre d'analyse et aboutit à la conclusion que la solution consiste à éliminer l'influence néfaste d'Israël et à la remplacer par une « bonne » politique étrangère défendant les véritables intérêts américains. Tout cela reste inexprimé.
Appliquée à la guerre américano-israélienne contre l'Iran, l'analyse des commentateurs qui se concentrent uniquement sur l'influence d'Israël néglige le fait que ce conflit constitue un troisième front dans une confrontation mondiale émergente qui inclut la guerre en Ukraine, l’enlèvement du président Maduro par les États-Unis au Venezuela et le blocus de Cuba – des théâtres d'opérations qui ne relèvent pas des priorités stratégiques d'Israël. De plus, ces analyses restent muettes sur les préparatifs de guerre menés par les États-Unis contre leur principal rival, la Chine.
De telles analyses omettent souvent de prendre en compte les vastes réserves énergétiques de la région et la longue histoire de l'implication impériale britannique, française et américaine. Elles ignorent également la dépendance d'Israël, depuis sa création, d’une grande‑puissance protectrice, ainsi que les projets stratégiques actuellement en cours de développement, comme le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), conçu pour utiliser le port israélien de Haïfa afin de relier l'Inde, le Golfe et l'Europe à l'Iran et contrer l'initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie.
La logique qui sous-tend cette guerre reflète la dynamique de l'impérialisme dans un contexte de crise capitaliste croissante. Pour la comprendre, il est nécessaire d'examiner la signification géographique et historique de la Palestine au Levant, ainsi que l'histoire concrète des relations entre les grandes puissances et Israël.
L'ascension de la Palestine à une position d’importance géostratégique
Ce fut sa proximité avec le canal de Suez, dont l’ouverture en 1869 a transformé le commerce mondial, qui a conféré à la Palestine – région pauvre située sur la Méditerranée orientale, au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique – sa place centrale sur le plan géopolitique. Le canal a considérablement raccourci la route vers l’Inde, cœur de l’empire britannique, développant significativement le commerce international et devenant un atout stratégique.
La Grande-Bretagne s'opposa d'abord au projet, mais, reconnaissant son importance, elle en acquit 44 pour cent des parts en 1875. Elle profita ensuite d'un soulèvement contre le souverain pour occuper l'Égypte en 1882 et prendre le contrôle effectif du canal. Dès lors, la Palestine devint la frontière terrestre de la principale voie de communication de l'empire britannique, et toute présence rivale – ottomane, française ou allemande – y était perçue comme une menace.
Au départ la Grande-Bretagne privilégiait encore le maintien de l'Empire ottoman, qui dominait la majeure partie du Moyen-Orient arabe, comme zone tampon face à la Russie. Mais après l'occupation de l'Égypte, Londres commença à chercher des moyens de sécuriser la Palestine, notamment en considérant les colonies sionistes comme un avant-poste frontalier potentiellement avantageux. À cette époque, la « Palestine » n'avait pas de frontières fixes : ses districts septentrionaux étaient administrés depuis Beyrouth, ses districts méridionaux depuis Jérusalem, tandis que le Néguev et la Transjordanie l'étaient depuis le Hedjaz (futur Arabie saoudite) et la Syrie.
Fondé par Theodor Herzl en 1897, le mouvement sioniste prônait la création d'un État national juif en Palestine biblique, en réponse à l'antisémitisme européen. Il alliait l'attachement religieux à Sion et le nationalisme moderne, et ambitionnait de bâtir un État capitaliste par l'immigration, l'acquisition de terres et la mise en place d'institutions. Différentes conceptions existaient quant aux frontières de cet État potentiel. La plus extrême, celle de Ze'ev Jabotinsky, chef de la Tendance révisionniste et précurseur du Likoud de Netanyahou, englobait « les deux rives du Jourdain », soit l'ensemble d'Israël actuel, les territoires palestiniens et la Jordanie.
La plupart des Juifs ne soutenaient pas le sionisme; ils aspiraient à l’émancipation en Europe ou émigraient aux États-Unis. L’immigration juive vers la Palestine ottomane était restreinte, et les dirigeants sionistes savaient que leur succès dépendait du soutien d’une grande puissance impériale – la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France ou l’Empire ottoman – car les Juifs constituaient une infime minorité et faisaient face à une opposition arabe croissante. C’est pourquoi les dirigeants sionistes s’abstinrent de publier des cartes définitives avant la Première Guerre mondiale, conscients que les frontières seraient déterminées par la diplomatie des grandes puissances.
Les marxistes, dont les bolcheviks, s'étaient toujours opposés au sionisme, le considérant comme une idéologie nationaliste réactionnaire qui divisait les classes ouvrières juive et arabe, détournait les travailleurs juifs de la lutte socialiste et les orientait vers une alliance avec l'impérialisme, et ne pouvait se réaliser que par la dépossession coloniale du peuple palestinien. Le Parti communiste palestinien, dans les années 1920, avait lutté pour l'unité des travailleurs juifs et arabes contre le sionisme et l'impérialisme britannique, jusqu'à ce que la stalinisation le détruise de l'intérieur, le scindant finalement selon des critères ethniques avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Dans ses écrits des années 1930, Léon Trotsky décrivait le projet sioniste comme utopique parce qu'il promettait une solution nationale à un problème ayant ses racines dans le capitalisme mondial, et comme réactionnaire parce qu'il détournait les travailleurs juifs de la lutte des classes internationale, vers un projet nationaliste aligné sur l'impérialisme.
Dans son entretien avec la Jewish Telegraphic Agency à Coyoacán, au Mexique, en décembre 1937, Trotsky affirmait qu'un État juif en Palestine ne pourrait être établi qu'avec le soutien des puissances impérialistes. Il avertissait que le projet sioniste mènerait à des «affrontements sanglants» et que la population juive se trouverait dans un « état de siège permanent ». Le sionisme n'offrait aucune solution réelle à l'antisémitisme. Il insistait sur le fait que le sionisme ne pouvait se réaliser que par des méthodes coloniales et le patronage impérialiste, et que le salut du peuple juif était «indissociable du renversement du système capitaliste».
En 1947, la Quatrième Internationale publia «À contre-courant»; elle s'y opposait à la création de l'État d'Israël, en réponse à la proposition de l'ONU de partition de la Palestine.
Ses avertissements se sont avérés exacts. Au début du XXe siècle, le mouvement sioniste s'est d'abord aligné sur la Grande-Bretagne, la puissance impériale dominante, avant de se tourner vers les États-Unis lorsque les priorités britanniques, pendant et après la guerre, l'ont rapprochée des États arabes.
La Grande-Bretagne soutient le sionisme pour assurer son contrôle sur la Palestine
Durant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne devint le premier grand soutien du mouvement sioniste. La guerre fut menée en bonne partie pour le contrôle du Moyen-Orient et de son pétrole. Dès l'entrée en guerre de l'Empire ottoman aux côtés de l'Allemagne, la Grande-Bretagne entreprit de le démanteler. Elle prit à cet égard des engagements contradictoires: elle promis l'indépendance arabe pour susciter une révolte contre la domination ottomane; elle s'entendit secrètement avec la France pour diviser la région en zones d'influence; et confia la Palestine à une «administration internationale» tout en veillant à ce que la Grande-Bretagne conserve la position dominante sur le terrain.
La déclaration Balfour de novembre 1917, publiée au moment même où les forces britanniques pénétraient en Palestine, formulait une promesse délibérément vague de « foyer national pour le peuple juif ». Elle traduisait la détermination de la Grande-Bretagne à s'assurer la Palestine contre l'influence française et à utiliser une population de colons fidèles comme instrument de son pouvoir impérial. Le sionisme séduisait également les autorités britanniques comme contrepoids au bolchevisme. Winston Churchill, alors ministre des Munitions, présentait la question comme une lutte «pour l'âme du peuple juif».
Le président américain Woodrow Wilson a approuvé la déclaration Balfour et a par la suite soutenu le mandat de la Société des Nations pour la Palestine (1922), qui officialisait le contrôle britannique. Ce mandat reprenait les termes de la déclaration Balfour et reconnaissait l'Agence juive comme représentante officielle de la communauté juive, chargée de coopérer avec l'administration à la construction du « foyer national ». La France a reçu la Syrie et le Liban, parachevant ainsi le partage franco-britannique des provinces occidentales de l'Empire ottoman.
Les nouveaux États issus de ce partage ‑– Palestine, Transjordanie, Liban et Syrie – étaient délibérément petits, fragmentés et économiquement non viables, ce qui assurait leur dépendance vis-à-vis des puissances coloniales. La Palestine n'avait jamais été une province ottomane unifiée; ses frontières furent fixées par des négociations diplomatiques. Sous la pression française, la Grande-Bretagne exclut le plateau du Golan et la région au sud du fleuve Litani. Le Mandat couvrait initialement les deux rives du Jourdain, mais la Grande-Bretagne sépara rapidement la Transjordanie en 1922 pour créer un émirat sous le règne d'Abdallah Ier.
Au début des années 1920, la Grande-Bretagne avait mis en place le cadre politique d'un projet colonial sioniste censé consolider son emprise sur la Palestine et consolider sa position stratégique. La structure juridique du Mandat, la reconnaissance de l'Agence juive et son organisation territoriale ont jeté les bases de la construction d'un État sioniste sous protection britannique.
Pendant les deux décennies qui ont suivi la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et les autorités du Mandat ont favorisé l'essor du mouvement sioniste. La Grande-Bretagne a facilité une immigration juive massive – en 1936, les Juifs représentaient environ 30 pour cent de la population – et a permis à l'Agence juive de fonctionner comme un État embryonnaire, tout en empêchant l'émergence d'institutions palestiniennes comparables. Le cadre juridique britannique a permis l'acquisition de terres par les sionistes et la consolidation de leurs institutions.
Au milieu des années 1930, le capital juif dépassait en Palestine celui de la population arabe majoritaire. Les Juifs de Palestine ont bâti une économie parallèle, financée par des capitaux juifs européens, des réfugiés d'Allemagne nazie et des réseaux philanthropiques aux États-Unis. Ils développèrent des banques, des coopératives, des fonds de développement, une industrie, des services et des centres urbains, notamment Tel Aviv.
L' Histadrout, fédération syndicale sioniste, devint une organisation économique majeure, créant des usines, des fermes, des systèmes de protection sociale et de santé, ainsi que des coopératives. Déterminée à créer une classe ouvrière juive autosuffisante, elle s'opposait à l'emploi de main-d'œuvre palestinienne, renforçant ainsi la séparation économique et exacerbant les tensions communautaires.
À l'inverse, l'économie palestinienne demeurait essentiellement agricole. Faute d'accès suffisant aux capitaux internationaux et la richesse étant concentrée entre les mains d'une élite foncière, les réinvestissements dans l'industrie étaient rares. Les institutions sionistes, soutenues par la politique britannique, purent acquérir des terres auprès de propriétaires absents, entraînant le déplacement des paysans et l'expulsion de villages entiers.
Ces inégalités économiques, conjuguées à l'accélération de l'immigration juive, ont déclenché la grève générale arabe et la révolte de 1936-1939 contre la domination britannique. La Grande-Bretagne a réprimé le soulèvement avec une extrême brutalité: destruction de maisons et de récoltes, emprisonnement et exil des dirigeants, et fragmentation du mouvement national palestinien. Cette décapitation de la direction palestinienne a été un facteur déterminant qui a permis la création ultérieure de l'État sioniste et le déplacement forcé des Palestiniens en 1948.
À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, en quête du soutien arabe, prit ses distances d’avec le sionisme. Un Livre blanc de 1939 inversa sa politique antérieure: l'immigration juive y était plafonnée à 75 000 personnes sur cinq ans, les ventes de terres étaient restreintes et la partition du pays rejetée au profit d'une Palestine indépendante, sous gouvernance arabo-juive partagée, dans un délai de dix ans. La Grande-Bretagne appliqua ces restrictions pendant la guerre, qualifiant d'« illégale » toute nouvelle immigration juive et détenant les réfugiés à Chypre.
Les dirigeants sionistes rejetèrent le Livre blanc et entrèrent en conflit croissant avec l'impérialisme britannique au sujet des restrictions à l'immigration et des conditions de tout futur règlement. L'Irgoun, faction armée du Courant révisionniste d'extrême droite, lança des attentats terroristes pour contraindre les Britanniques à se retirer et pour faire pression pour la création d'un État juif sur l'ensemble de la Palestine mandataire. C'est alors que David Ben Gourion et d'autres sionistes travaillistes modérés orientèrent résolument leur stratégie vers l'impérialisme américain, une orientation formalisée lors de la conférence de Biltmore à New York en 1942, qui prépara le terrain pour le rôle décisif joué par les États-Unis en 1947-1948.
Le soutien des États-Unis au découpage de la Palestine
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne ne parvint plus à contenir le conflit en Palestine. Épuisée par la guerre, ruinée et confrontée à des révoltes anticoloniales à travers son empire, elle fut supplantée par les États-Unis comme puissance impérialiste dominante au Moyen-Orient. La proposition britannique d'un État binational fut rejetée par les Arabes et les Juifs, et Londres saisit l'ONU espérant reprendre le contrôle de la situation grâce à une tutelle internationale.
Washington y vit l'occasion de remodeler la région selon ses propres intérêts. En 1947, l'alliance de guerre entre les puissances impérialistes et l'Union soviétique s'était effondrée, la Guerre froide avait éclaté et se transformait en confrontation. La doctrine Truman (mars 1947) annonçait le soutien américain à la Grèce et à la Turquie contre la « subversion communiste », ciblant explicitement l'influence soviétique en Méditerranée orientale. Le plan Marshall (juin 1947) visait à reconstruire le capitalisme en Europe occidentale et à y consolider l'hégémonie américaine. La question palestinienne était partie intégrante d’une lutte plus vaste pour s'assurer le contrôle du pétrole, des routes commerciales et la position stratégique de la région.
Le retrait britannique a créé un vide stratégique que les États-Unis et l'Union soviétique se sont mis à combler. Dès la création du Comité spécial pour la Palestine (UNSCOP) par l'ONU, les États-Unis ont utilisé leur position dominante pour orienter ses recommandations et s'assurer que le partage – deux États non‑contigus avec Jérusalem sous administration internationale – soit présenté comme la seule solution « pratique », notamment face à la crise des réfugiés post-Holocauste.
Les États-Unis avaient interdit l'immigration juive à grande échelle pendant l'Holocauste. Ils voyaient en un État juif tant une destination pour les réfugiés européens qu’un moyen d'affirmer leur influence au Moyen-Orient au détriment de la Grande-Bretagne et de la France, d'empêcher la pénétration soviétique, de contrer le nationalisme arabe qui menaçait leur contrôle sur le pétrole et de créer un État de colons dépendant du soutien occidental.
Washington a eu recours à la pression diplomatique, à l'influence sur les votes à l'ONU, à une politique d'accueil des réfugiés et à une étroite coordination avec les organisations sionistes pour obtenir le soutien de petits États au plan de partage de novembre 1947 et faciliter la consolidation rapide d'un État juif, le tout enrobé dans le langage de la responsabilité morale suite à l'Holocauste. Les États-Unis ont reconnu de facto Israël quelques minutes seulement après sa déclaration d'indépendance le 14 mai 1948.
Le soutien apporté par le président Harry S. Truman à ce moment décisif – politique, diplomatique, puis militaire – a fait des États-Unis le principal garant extérieur de la légitimité et de la sécurité d'Israël. Il a façonné l'ordre régional ultérieur, définissant les alliances américaines, la confrontation des États-Unis avec le nationalisme arabe et leur rôle durable de puissance impérialiste dominante au Moyen-Orient.
La trahison de Staline: le passage au soutien du partage et d'un État sioniste
La bureaucratie stalinienne de l’Union soviétique a joué un rôle déterminant dans la naissance de l'État sioniste. Le revirement soudain de Joseph Staline en avril 1947, appelant à soutenir le partage de la Palestine, reflétait l'accélération des pressions liées à l'émergence de la Guerre froide. Jusque-là, Moscou s'était largement aligné sur les États arabes pour s'opposer au partage et à l'essor d'un mouvement sioniste traditionnellement associé à la Grande-Bretagne. Mais à mesure que la confrontation d'après-guerre avec Londres et Washington s'intensifiait, Staline a réévalué la question palestinienne à travers le prisme d'une offensive impérialiste grandissante.
Il en vint à considérer la création d'un État juif comme un moyen d'affaiblir la puissance britannique, de défier les États-Unis et d'établir une tête de pont au Moyen-Orient. À l'époque, d'importants pans de la direction sioniste – notamment le Mapai de Ben Gourion et la tradition sioniste travailliste au sens large – employaient une rhétorique socialiste, voire marxiste. Le mouvement kibboutzim, l'Histadrout corporatiste, et l'idéologie générale du sionisme travailliste se présentaient comme progressistes et collectivistes. Staline et ses conseillers ont sans doute calculé que le nouvel État israélien pourrait être intégré à l'orbite soviétique comme tête de pont nominalement « socialiste » au Moyen-Orient.
Cela s'est avéré être une grave erreur de calcul: moins d'un an après sa fondation, Israël était fermement aligné sur l'impérialisme américain.
L'opposition antérieure de Staline au sionisme n'avait rien à voir avec la défense des intérêts du peuple juif, et encore moins avec l'adoption d'une position de principe sur la question nationale en Palestine. En réalité, les survivants juifs des camps de concentration nazis étaient considérés avec une profonde méfiance par le régime soviétique: nombre d'entre eux avaient séjourné dans des pays occidentaux, entretenu des contacts avec des Juifs non soviétiques, ou étaient perçus comme de potentiels vecteurs d'influence «cosmopolite». Au moment même où il soutenait la création d'un État juif en Palestine, Staline lança une virulente campagne antisémite qui culmina avec le «complot des médecins» de 1952-1953 et les préparatifs d'une éventuelle déportation massive de Juifs soviétiques – préparatifs interrompus seulement par sa mort en mars 1953.
La bureaucratie stalinienne soutenait le partage de la Palestine tout en persécutant les Juifs en Union soviétique, car ces deux politiques servaient les intérêts tactiques à court terme de l'État soviétique sur la scène internationale. Ce fut une trahison des masses arabes et de la classe ouvrière de toute la région, y compris de la classe ouvrière juive. De fait, les trahisons du stalinisme et son antisémitisme ont contribué à pousser vers le sionisme de nombreux Juifs aux idées socialistes.
Le large soutien populaire à la création d'un État juif après l'Holocauste était lui-même le fruit des défaites catastrophiques infligées à la classe ouvrière internationale par le stalinisme – notamment la défaite de la classe ouvrière allemande et la montée d'Hitler au pouvoir, qui engendrèrent l'Holocauste et le déplacement massif des survivants juifs. En approuvant la création d'un État sioniste, le stalinisme a parachevé sa trahison d'une solution socialiste à la question juive et a contribué à un désastre politique pour les Palestiniens et tous les peuples du Moyen-Orient.
En Palestine, le stalinisme avait déjà joué un rôle désastreux. Le Parti communiste palestinien (PCP), fondé en 1920, était perpétuellement divisé entre sa majorité juive et sa minorité arabe, maintes fois déchiré par des scissions. Cette situation était directement imputable à la bureaucratie stalinienne de Moscou, qui avait abandonné la stratégie internationaliste de la révolution d'Octobre et la Théorie de la révolution permanente au profit de la doctrine nationaliste du « socialisme dans un seul pays ». Le PCP, comme toutes les sections de la Troisième Internationale, était subordonné aux impératifs de la politique étrangère du Kremlin.
Les zigzags incohérents et sans principes de la politique soviétique – la subordination des partis communistes aux directions nationalistes bourgeoises, les alliances de Front populaire avec les partis capitalistes, le pacte Hitler-Staline et la dissolution du Komintern – eurent un impact dévastateur sur le Parti communiste palestinien (PCP). Lors de la révolte arabe de 1936-1939, le parti se soumit au Haut Comité arabe au nom du soutien à la lutte nationale, avant d'être écarté lorsque la révolte fut écrasée par l'impérialisme britannique. Parallèlement, le PCP traita la population juive comme un bloc hostile monolithique, ignorant les distinctions de classe et refusant de lancer un appel de classe aux travailleurs juifs en faveur de la réorganisation socialiste de la Palestine. Le résultat était prévisible: le parti se scinda selon des lignes nationalistes.
Moscou a apporté les votes décisifs du bloc soviétique, permettant ainsi à l'Assemblée générale de l'ONU d'atteindre la majorité de deux tiers requise sur la partition. L'URSS est devenue le premier État à reconnaître de jure Israël et lui a fourni des armes pendant la guerre israélo-arabe de 1948 via la Tchécoslovaquie, jouant un rôle important dans les succès militaires d'Israël.
Malgré le soutien politique de Staline à la création de l'État, Moscou adopta rapidement une orientation pro-arabe dès lors que l'alignement d'Israël sur Washington devint évident. Le Parti communiste israélien (Maki) qui avait soutenu la création de l'État se retrouva politiquement marginalisé.
La position de la Quatrième Internationale en 1948 contrastait de façon frappante avec la trahison stalinienne. Dans « À contre-courant », elle déclarait: «La Quatrième Internationale rejette comme utopique et réactionnaire la “solution sioniste” à la question juive. Elle affirme que le renoncement total au sionisme est la condition sine qua non de la fusion des luttes des travailleurs juifs avec les luttes sociales, nationales et de libération des travailleurs arabes.»
La question palestinienne ne pouvait être résolue que par l'unité des travailleurs arabes et juifs contre le sionisme, l'impérialisme et toutes les factions de la bourgeoisie arabe – une unité que l'instauration de l'État sioniste a rendue infiniment plus difficile.
La trahison de Staline a engendré la désorientation politique et la démoralisation des partis communistes du monde arabe, et a sapé la capacité de la classe ouvrière palestinienne à résister à la dépossession. Elle a joué un rôle déterminant dans la création de la catastrophe permanente du conflit israélo-palestinien, dont nous subissons aujourd'hui les conséquences sous sa forme la plus barbare: le génocide de Gaza..
A suivre.
(Article paru en anglais le 1er juin 2026)
